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Full text of "Souvenirs entomologiques : études sur l'instinct et les moeurs des insectes"

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SOUVENIRS 

ENTOMOLOGIQUES 


(première    sérik) 


IL   A   ÉTÉ   TIRÉ   DE   CET   OUVRAGE    : 

jo  ex.  sur  papier  des  Manufactures  Impériales  du  Japon, 
numérotés  de  i  à  ^o. 

80  ex.   sur  papier  de  Hollande  de   Van   Gelder  Zonen, 
numérotés  de  ^i  à  1 10. 


1-125 

MA 


J.-H.    FABRE 


SOUVENIRS 

ENTOMOLOGIQUES 

(première    série) 
ÉTUDES  SUR  L'INSTINCT  ET  LES  MŒURS  DES  INSECTES 

ÉDITION  DÉFINITIVE   ILLUSTRÉE 


DIXIEME     MILLE 


PARIS 
LIBRAIRIE    DELAGRAVE 

I  5,     RUE      SOUKFLOT,       I  5 
MDCCCCXXIII 


Tous  droits  de  reproduction,   de  traduction  et  d'adaptation 
réservés  pour  tous  pays. 


PREFACE 


Je  dois  me  résoudre  à  donner  au  public  une  édition 
définitive  de  mes  Souvenirs  Entomologiques. 

Brisé  par  l'âge  et  privé  de  tous  mes  moyens  de  travail 
par  le  déclin  de  fnes  forces,  V affaiblissement  de  ma  vue 
et  la  presque  impossibilité  de  me  -mouvoir,  je  me  sens 
incapable,  même  en  supposant  que  ma  vie  se  prolonge, 
de  plus  rien  y  ajouter  désormais. 

Le  premier  volume  de  cet  ouvrage  a  paru  en  iSjg 
et  le  dixième  et  dernier  en  igio.  Les  deux  études  isolées 
qui  ont  été  récemment  publiées,  le  Ver  luisant  et  la  Che- 
nille du  chou,  devaient  former  les  premières  assises  du 
onzième  volume  que  je  n'ai  pu  encore  qu'ébaucher. 

Pendant  cette  longue  période  de  près  de  quarante  ans, 
de  nombreux  travaux  se  sont  multipliés  sur  ces  impor- 
tantes questions,  auxquelles  j'ai  été  un  des  premiers  à 
ouvrir  la  voie;  mais  aucun  fait,  à  ma  connaissance, 
n'est  venu  ébranler  la  solidité  de  mes  observations  sur 


VI  PRÉ  FA  CE 

les  instincts^  tout  au  moins  dans  leurs  conchtsions  essen- 
tielles. 

Le  Transformisme^  en  particulier ,  qni  croyait  expli- 
quer, par  l 'intervent loti  de  rintelligence,  un  grand  nombre 
d'actions  accomplies  par  les  insectes,  ne  semble  avoir 
justifié  en  rien  ses  prétentions.  Le  domaine  de  l'Instinct 
est  régi  par  des  lois  qui  échappent  à  toutes  nos  théories. 

C'est  donc  avec  les  mêmes  convictioîts  inébranlables 
que  je  maintiens  les  idées  que  je  n'ai  cessé  de  soutenir  et 
de  défendre. 

Dans  cette  nouvelle  édition,  pour  laquelle  mon  éditeur 
n'a  rien  voulu  épargner,  je  me  suis  appliqué,  de  concert 
avec  mon  fils,  Paul  Fabre,  à  combler  une  lactme  qu'on 
avait  reprochée  aux  éditions  précédentes.  Celle-ci  sera 
enrichie  de  près  de  200  planches  photographiques  repré- 
sentant la  plus  grande  partie  des  pei'sonnages  et  des 
scènes  qui  font  l'objet  de  ces  études.  La  plupart  ont  été 
prises  sur  le  vif,  exactement  d'après  nature.  Pour  un 
petit  nombre  d'entre  elles,  cependant,  il  a  dû  être  pro- 
cédé à  de  véritables  reconstitutions.  Il  y  a  certains  sujets, 
en  effet,  qu'il  eut  été  de  la  plus  grande  difficulté  de  pho- 
tographier directement  dans  la  nature,  par  exemple  le 
Cerceris  géant,  qu'il  ne  m'a  plus  été  donné  de  revoir 
depuis  mes  premières  investigations.  Pour  ceux-ci,  je 
me  suis  attaché  à  les  replacer,  avec  toute  Vexactitude  du 
souvenir, dans  la  vérité  de  leur  milieu  et  de  leurs  habi- 
tudes, de  telle  façon  que  le  lecteur  aura  du  moins  F  illu- 
sion la  plus  complète  de  la  réalité. 


PRÉFACE  VII 

Enfin,,  le  plus  dévoué  des  disciples^  mon  historio- 
graphe et  mon  ami,  le  Z)'  G.-V.  Legros,  a  pris  à  tâche 
de  compléter  V ouvrage  par  un  Index,  travail  considé- 
rable qui  permettra  au  lecteur  de  trouver  d'emblée  tous 
les  renseignements  qu'il  pourra  désirer  et  qui  constituera 
un  véritable  répertoire  analytique  des  Souvenirs  Ento- 
mologiques.  Un  siî}iple  coup  d'œil  jeté  sur  ce  vaste 
tableau  d'ensemble  fera  voir,  en  même  temps,  que 
d'inductions  et  de  déductions,  que  de  relations  à  n'en 
plus  finir,  il  est  possible  de  tirer  de  l'étude  approfondie 
de  la  petite  bête. 

C'est  avec  regret  que  je  me  vois  contraijit  d'interrompre 
ces  études,  qui  ont  été  l'unique  consolation  de  ma  vie. 
Le  inonde  de  la  Bête  est  un  des  plus  fertiles  en  contem- 
plations de  toutes  sortes  et,  s'il  m'était  donné  de  retrou- 
ver un  reste  d'énergie,  dussé-je  même  revivre  encore 
plusieurs  longues  existences,  jamais  je  n'arriverais  à  en 
épuiser  l'intérêt, 

J.-H.  Fabre 


Lrs  dessins  schématiques  d'insectes,  qui  accompagnent  le  tcxlc 
de  la  présente  édition,  ont  été  exécutés  soit  à  la  grandeur  natu- 
relle, soit  avec  réduction  et,  dans  ce  cas,  l'échelle  qui  figure  sur  le 
dessin  indique  les  proportions  de  cette  réduction. 

L'Edition  Définitive  Illustrée  des  Souvenirs  Entomologic[ues 
comportera  dix  séries  formant  un  volume  chacune:  un  om^ième 
volutne  sera  consacré  à  l'Index. 

(N.  des  É.) 


SOUVENIRS 

ENTOMOLOGIQUES 


I 

LE  SCARABÉE  SACRÉ 


Les  choses  se  passèrent  ainsi.  Xous  étions  cinq  ou  six  : 
moi  le  plus  vieux,  leur  maître,  mais  encore  plus  leur 
compeignon  et  leur  ami;  eux,  jeunes  gens  à  cœur  cha- 
leureux, à  riante  imagination,  débordant  de  cette  sève 
printanière  de  la  vie  qui  nous  rend  si  expansifs  et  si 
désireux  de  connaître.  Devisant  de  choses  et  autres,  par 
un  sentier  bordé  d'hyèbles  et  d'aubépines,  où  déjà  la 
Cétoine  dorée  s'enivrait  d'amères  senteurs  sur  les  co- 
rymbes  épanouis,  on  allait  voir  si  le  Scarabée  sacré  avait 
fait  sa  première  apparition  au  plateau  sablonneux  des 
Angles',  et  roulait  sa  pilule  de  bouse,  image  du  monde 
pour  la  vieille  Egypte;  on  allait  s'informer  si  les  eaux 
vives  de  la  base  de  la  colline  n'abritaient  point,  sous  leur 
tapis  de  lentilles  aquatiques,  de  jeunes  Tritons,  dont  les 

I.  Village  du  Gard,  t-n  face  d'Avignon. 

I.  I 


Q  SOUVENIRS  ENTOMOLOGIQUES 

branchies  ressemblent  à  de  menus  rameaux  de  corail;  si 
l'Épinoche,  l'élégant  petit  poisson  des  ruisselets,  avait  mis 
sa  cravate  de  noces,  azur  et  pourpre;  si,  de  son  aile  aiguë, 
l'Hirondelle,  nouvellement  arrivée,  effleurait  la  prairie, 
pourchassant  les  Tipules,  qui  sèment  leurs  œufs  en  dan- 
sant; si,  sur  le  seuil  d'un  terrier  creusé  dans  le  grès,  le 
Lézard  ocellé  étalait  au  soleil  sa  croupe  constellée  de 
taches  bleues;  si  la  Mouette  rieuse,  venue  de  la  mer  à  la 
suite  des  légions  de  poissons  qui  remontent  le  Rhône 
pour  frayer  dans  ses  eaux,  planait  par  bandes  sur  le 
fleuve  en  jetant  par  intervalles  son  cri  pareil  à  l'éclat  de 
rire  d'un  maniaque;  si...  mais  tenons-nous  en  là;  pour 
abréger,  disons  que,  gens  simples  et  naïfs,  prenant  un 
vif  plaisir  à  vivre  avec  les  bêtes,  nous  allions  passer  une 
matinée  à  la  fête  ineffable  du  réveil  de  la  vie  au  printemps. 
Les  événements  répondirent  à  nos  espérances.  L'Épi- 
noche avait  fait  sa  toilette;  ses  écailles  eussent  fait  pâlir 
l'éclat  de  l'argent;  sa  gorge  était  frottée  du  plus  vif  vermil- 
lon. A  l'approche  de  l'aulastome,  grosse  sangsue  noire  mal 
intentionnée,  sur  le  dos,  sur  les  flancs,  ses  aiguillons  brus- 
quement se  dressaient,  comme  poussés  par  un  ressort. 
Devant  cette  attitude  déterminée,  le  bandit  se  laisse 
honteusement  couler  parmi  les  herbages.  La  gent  béate  des 
Mollusques,  Planorbes,  Physes,  Limnécs,  humait  l'air 
à  la  surface  des  eaux.  L'Hydrophile  et  sa  hideuse  larve, 
pirates  des  mares,  tantôt  à  l'un,  tantôt  à  l'autre  en  pas- 
sant tordaient  le  cou.  Le  stupide  troupeau  ne  paraissait 
pas  même  s'en  apercevoir.  Mais  laissons  les  eaux  de  la 
plaine  et  gravissons  la  falaise  qui  nous  sépare  du  plateau. 
Là-haut,  des  moutons  pâturent,   des  chevaux  s'exercent 


LE  SCARABEE  SACRE 


aux  courses  prochaines,  tous  distribuant  la  manne  aux 
bousiers  en  liesse. 

Voici  à  l'œuvre  les  Coléoptères  vidangeurs  à  qui  est 
dévolue  la  haute  mission  d'expurger  le  sol  de  ses  immon- 
dices. On  ne  se  lasserait  pas  d'admirer  la  variété  d'outils 
dont  ils  sont  munis,  soit  pour  remuer  la  matière  sterco- 
rale,  la  dépecer,  la  façonner,  soit  pour  creuser  de  pro- 
fondes retraites  où  ils  doivent  s'enfermer  avec  leur  butin. 
Cet  outillage  est  comme  un  musée  technologique,  où 
tous  les  instruments  de  fouille  seraient  représentés.  Il  y 
a  là  des  pièces  qui  semblent  imitées  de  celles  de  l'indus- 
trie humaine;  il  y  en  a  d'autres  d'un  type  original,  où 
nous  pourrions  nous-mêmes  prendre  modèle  pour  de 
nouvelles  combinaisons. 

Le  Copris  espagnol  porte  sur  le  front  une  vigoureuse 
corne,  pointue  et  recourbée  en  arrière,  pareille  à  la  longue 
branche  d'un  pic.  A  semblable  corne,  le  Copris  lunaire 
adjoint  deux  fortes  pointes  taillées  en  soc  de  charrue, 


Copris  lunaire. 


Bub.is  bub.i'.e. 


Miiîut.iure  t\  pl:ilj. 


issues  du  thorax;  et,  entre  les  deux,  une  protubérance  à 
arête  vive  faisant  office  de  large  ràcloir.Le  Bubas  bubale 
et  le  Bubas  bison,  tous  les  deux  confinés  aux  bords  de 
la  Méditerranée,  sont  armes  sur  le  front  de  deux  robustes 


SOUVENIRS  ENTOMOLOGIQUES 


Onthophage 
taureau. 


cornes  divergentes,  entre  lesquelles  s'avance  un  soc  hori- 
zontal fourni  par  le  corselet.  Le  Minotaure  typhée  porte, 
sur  le  devant  du  thorax,  trois  pointes  d'araire,  parallèles 
et  dirigées  en  avant,  les  latérales  plus  longues,  la  mé- 
diane plus  courte.  L'Onthophagc  taureau  a  pour  outil 
deux  pièces  longues  et  courbes  qui  rappellent 
les  cornes  d'un  taureau  ;  l'Onthophagc  four- 
chu a  pour  sa  part  une  fourche  à  deux  bran- 
ches, dressées  d'aplomb  sur  sa  tête  aplatie. 
Le  moins  avantagé  est  doué,  tantôt  sur  la 
tête,  tantôt  sur  le  corselet,  de  tubercules  durs, 
outils  obtus  que  la  patience  de  l'insecte  sait  toutefois 
très  bien  utiliser.  Tous  sont  armés  de  la  pelle,  c'est-à- 
dire  qu'ils  ont  la  tête  large,  plate  et  à  bord  tranchant; 
tous  font  usage  du  râteau,  c'està— dire  qu'ils  recueil- 
lent avec  leurs  pattes  antérieures  dentelées. 

Comme  dédommagement  à  sa  besogne  ordurièrc,  plus 
d'un  exhale  l'odeur  forte  du  muse,  et  brille  sous  le  ventre 
du  reflet  des  métaux  polis.  Le  Géotrupe 
hypocrite  a  par  dessous  l'éclat  du  cui- 
vre et  de  l'or;  le  Géotrupe  stercoraire 
a  le  ventre  d'un  violet  améthyste. 
Mais,  en  général,  leur  coloration  est  le 
noir.  C'est  aux  régions  tropicales  qu'ap- 
partiennent les  bousiers  splendidement 
costumés,  véritables  bijoux  vivants.  Sous 
les  bouses  de  chameau,  la  Haute- Egypte 
nous  présenterait  tel  Scarabée  qui  rivalise  avec  le  vert 
éclatant  de  l'émcraudc;  la  Guyane,  le  Brésil,  le  Sénégal, 
nous    montreraient  tels  Copris  d'un   rouge    métallique, 


Géotrupe 
hypocrite. 


LE  SCARABÉE  SACRÉ  5 

aussi  riche  que  celui  du  cuivre,  aussi  vif  que  celui  du 
rubis.  Si  cetécrin  de  l'ordure  nous  manque,  les  bousiers  de 
nos  pays  ne  sont  pas  moins  remarquables  par  leurs  mœurs. 

Quel  empressement  autour  d'une  même  bouse  !  Jamais 
aventuriers  accourus  des  quatre  coins  du  monde  n'ont 
mis  telle  ferveur  à  l'exploitation  d'un  placer  californien. 
Avant  que  le  soleil  soit  devenu  trop  chaud,  ils  sont  là 
par  centaines,  grands  et  petits,  pêle-mêle,  de  toute  es- 
pèce, de  toute  forme,  de  toute  taille,  se  hâtant  de  se 
tailler  une  part  dans  le  gâteau  commun.  Il  y  en  a  qui 
travaillent  à  ciel  ouvert,  et  ratissent  la  surface;  il  y  en  a 
qui  s'ouvrent  des  galeries  dans  l'épaisseur  même  du  mon- 
ceau, à  la  recherche  des  filons  de  choix  ;  d'autres  exploitent 
la  couche  inférieure  pour  enfouir  sans  délai  leur  butin 
dans  le  sol  sous-jacent;  d'autres,  les  plus  petits,  cmiettent 
à  l'écart  un  lopin  éboulé  des  grandes  fouilles  de  leurs 
forts  collaborateurs.  Quelques-uns,  les  nouveaux  venus 
et  les  plus  affamés  sans  doute,  consomment  sur  place; 
mais  le  plus  grand  nombre  songe  à  se  faire  un  avoir  qui 
lui  permette  de  couler  de  longs  jours  dans  l'abondance, 
au  fond  d'une  sûre  retraite.  Une  bouse,  fraîche  à  point, 
ne  se  trouve  pas  quand  on  veut  au  milieu  des  plaines 
stériles  du  thym;  telle  aubaine  est  une  vraie  bénédiction 
du  ciel  ;  les  favorisés  du  sort  ont  seuls  un  pareil  lot.  Aussi 
les  richesses  d'aujourd'hui  sont-elles  prudemment  mises 
en  magasin.  Le  fumet  stercoraire  a  porté  l'heureuse  nou- 
velle à  un  kilomètre  à  la  ronde,  et  tous  sont  accourus 
s'amasser  des  provisions.  Quelques  retardataires  arrivent 
encore,  au  vol  ou  pédestrement. 

Quel  est  celui-ci  qui  trottine  vers  le  monceau,  crai- 


6  SOUVENIRS  ENTOMOLOGIOUES 

gnant  d'arriver  trop  tard?  Ses  longues  pattes  se  meuvent 
avec  une  brusque  gaucherie,  comme  poussées  par  une 
mécanique  que  l'insecte  aurait  dans  le  ventre;  ses  petites 
antennes  rousses  épanouissent  leur  éventail,  signe  d'in- 
quiète convoitise.  Il  arrive,  il  est  arrivé,  non  sans  cul- 
buter quelques  convives.  C'est  le  Scarabée  sacré,  tout  de 
noir  habillé,  le  plus  gros  et  le  plus  célèbre  de  nos  bou- 
siers. Le  voilà  attablé,  côte  à  côte  avec  ses  confrères, 
qui,  du  plat  de  leurs  larges  pattes  antérieures,  donnent 
à  petits  coups  la  dernière  façon  à  leur  boule,  ou  bien 
l'enrichissent  d'une  dernière  couche  avant  de  se  retirer  et 
d'aller  jouir  en  paix  du  fruit  de  leur  travail.  Suivons  dans 
toutes  ses  phases  la  confection  de  la  fameuse  boule. 

Le  chaperon,  c'est-à-dire  le  bord  de  la  tête,  large  et 
plate,  est  crénelé  de  six  dentelures  angulaires  rangées 
en  demi-cercle.  C'est  là  l'outil  de  fouille  et  de  dépèce- 
ment, le  râteau  qui  soulève  et  rejette  les  fibres  végétales 
non  nutritives,  va  au  meilleur,  le  ratisse  et  le  rassemble. 
Un  choix  est  ainsi  fait,  car  pour  ces  fins  connaisseurs, 
ceci  vaut  mieux  que  cela;  choix  par  à  peu  près,  si  le 
Scarabée  s'occupe  de  ses  propres  victuailles,  mais  d'une 
scrupuleuse  rigueur  s'il  faut  confectionner  la  boule 
maternelle,  creusée  d'une  niche  centrale  où  l'œuf  doit 
éclore.  Alors  tout  brin  fibreux  est  soigneusement  rejeté, 
et  la  quintessence  stercoraire  seule  cueillie  pour  bâtir  la 
couche  interne  de  la  cellule.  A  sa  sortie  de  l'œuf,  la  jeune 
larve  trouve  ainsi,  dans  la  paroi  même  de  sa  loge,  un 
aliment  raffiné  qui  lui  fortifie  l'estomac  et  lui  permet 
d'attaquer  plus  tard  les  couches  externes  et  grossières. 

Pour  ses  besoins  à  lui,  le  Scarabée  est  moins  difficile, 


LE  SCARABEE  SACRE 


7 


et  se  contente  d'un  triage  en  gros.  Le  chaperon  dentelé 
éventre  donc  et  fouille,  élimine  et  rassemble  un  peu  au 
hasard.  Les  jambes  antérieures  concourent  puissamment 
à  l'ouvrage.  Elles  sont  aplaties,  courbées  en  arc  de  cercle, 
relevées  de  fortes  nervures  et  armées  en  dehors  de  cinq 
robustes  dents.  Faut-il  faire  acte  de  force,  culbuter  un 
obstacle,  se  frayer  une  voie  au  plus  épais  du  monceau, 
le  bousier  joue  des  coudes,  c'est-à-dire  qu'il  déploie  de 
droite  et  de  gauche  ses  jambes  dentelées,  et  d'un  vigou- 
reux coup  de  râteau  déblaie  une  demi-circonférence.  La 
place  faite,  les  mêmes  pattes  ont  un  autre  genre  de  tra- 
vail :  elles  recueillent  par  brassées  la  matière  râtelée  par 
le  chaperon  et  la  conduisent  sous  le  ventre 
de  l'insecte,  entre  les  quatre  pattes  posté- 
rieures. Celles-ci  sont  conformées  pour  le 
métier  de  tourneur.  Leurs  jambes ,  surtout 
celles  de  la  dernière  paire,  sont  longues  et 
fluettes,  légèrement  courbées  en  arc  et  ter- 

Scarabée  sacré. 

minées  par  une  griffe  très  aiguë.  Il  suffît  de 
les  voir  pour  reconnaître  en  elles  un  compas  sphérique, 
qui,  dans  ses  branches  courbes,  enlace  un  corps  globu- 
leux pour  en  vérifier,  en  corriger  la  forme.  Leur  rôle  est, 
en  effet,  de  façonner  la  boule. 

Brassée  par  brassée,  la  matière  s'amasse  sous  le  ven- 
tre, entre  les  quatre  jambes,  qui,  par  une  simple  pression, 
lui  communiquent  leur  propre  courbure  et  lui  donnent 
une  première  façon.  Puis,  par  moments,  la  pilule  dé- 
grossie est  mise  en  branle  entre  les  quatre  branches  du 
double  compas  sphérique;  clic  tourne  sous  le  ventre  du 
bousier  et  se  perfectionne  par  la  rotation.  Si  la  couche 


8  SOUVENIRS  ENTOMOLOGIQUES 

superficielle  manque  de  plasticité  et  menace  de  s'écailler, 
si  quelque  point  trop  filandreux  n'obéit  pas  à  l'action  du 
tour,  les  pattes  antérieures  retouchent  les  endroits  défec- 
tueux; à  petits  coups  de  leurs  larges  battoirs,  elles  tapent 
la  pilule  pour  faire  prendre  corps  à  la  couche  nouvelle  et 
emplâtrer  dans  la  masse  les  brins  récalcitrants. 
''  Par  un  soleil  vif,  quand  l'ouvrage  presse,  on  est  émer- 
veillé de  la  fébrile  prestesse  du  tourneur.  Aussi  la  beso- 
gne marche-t-cUe  vite  :  c'était  tantôt  une  maigre  pilule, 
c'est  maintenant  une  bille  de  la  grosseur  d'une  noix,  ce 
sera  tout  à  l'heure  une  boule  de  la  grosseur  d'une  pomme. 
J'ai  vu  des  goulus  en  confectionner  de  la  grosseur  du 
poing.  Voilà  certes  sur  la  planche  du  pain  pour  quelques 
jours. 

Les  provisions  sont  faites;  il  s'agit  maintenant  de  se 
retirer  de  la  mêlée  et  d'acheminer  les  vivres  en  lieu  oppor- 
tun. Là  commencent  les  traits  de  mœurs  les  plus  frap- 
pants du  Scarabée.  Sans  délai,  le  bousier  se  met  en  route; 
il  embrasse  la  sphère  de  ses  deux  longues  jambes  posté- 
rieures, dont  les  griffes  terminales,  implantées  dans  la 
masse,  servent  de  pivots  de  rotation;  il  prend  appui  sur 
les  jambes  intermédiaires,  et  faisant  levier  avec  les  bras- 
sards dentelés  des  pattes  de  devant,  qui  tour  à  tour 
pressent  sur  le  sol,  il  progresse  à  reculons  avec  sa  charge, 
le  corps  incliné,  la  tête  en  bas,  l'arrière-train  en  haut. 
Les  pattes  postérieures,  organe  principal  de  la  mécanique, 
sont  dans  un  mouvement  continuel;  elles  vont  et  viennent, 
déplaçant  la  griffe  pour  changer  l'axe  de  rotation,  main- 
tenir la  charge  en  équilibre  et  la  faire  avancer  par  les 
poussées  alternatives  de  droite  et  de  gauche.  A  tour  de 


■U2 

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LE  SCARABF.E  SACRÉ  9 

rôle,  la  boule  se  trouve  de  la  sorte  en  contact  avec  le 
sol  par  tous  les  points  de  sa  surface,  ce  qui  la  perfectionne 
dans  sa  forme  et  donne  consistance  égale  à  sa  couche 
extérieure  par  une  pression  uniformément  répartie. 

Et  haidi!  Ça  va,  ça  roule;  on  arrivera,  non  sans 
encombre  cependant.  Voici  un  premier  pas  difficile  :  le 
bousier  s'achemine  en  travers  d'un  talus,  et  la  lourde 
masse  tend  à  suivre  la  pente;  mais  l'insecte,  pour  des 
motifs  à  lui  connus,  préfère  croiser  cette  voie  naturelle, 
projet  audacieux  dont  l'insuccès  dépend  d'un  faux  pas, 
d'un  grain  de  sable  troublant  l'équilibre.  Le  faux  pas  est 
fait,  la  boule  roule  au  fond  de  la  vallée;  l'insecte,  culbuté 
par  l'élan  de  la  charge,  gigottc,  se  remet  sur  ses  jambes 
et  accourt  s'atteler.  La  mécanique  fonctionne  de  plus 
belle.  —  Mais  prends  donc  garde,  étourdi;  suis  le  creux 
du  vallon,  qui  t'épargnera  peine  et  mésaventure;  le  che- 
min y  est  bon,  tout  uni;  ta  pilule  y  roulera  sans  effort. 

—  Eh  bien,  non  :  l'insecte  se  propose  de  remonter  le 
talus  qui  lui  a  été  fatal.  Peut-être  lui  convient-il  de 
regagner  les  hauteurs.  A  cela  je  n'ai  rien  à  dire;  l'opinion 
du  Scarabée  est  plus  clairvoyante  que  la  mienne  sur 
l'opportunité  de  se  tenir  en  haut  lieu.  —  Prends  au  moins 
ce  sentier,  qui,  par  une  pente  douce,  te  conduira  là-haut. 

—  Pas  du  tout,  s'il  se  trouve  à  proximité  quelque  talus 
bien  raide,  impossible  à  remonter,  c'est  celui-là  que  l'en- 
têté préfère.  Alors  commence  le  travail  de  Sysiphe.  La 
boule,  fardeau  énorme,  est  péniblement  hissée,  pas  à  pas, 
avec  mille  précautions,  à  une  certaine  hauteur,  toujours 
à  reculons.  On  se  demande  par  quel  miracle  de  statique 
une  telle  masse  peut  être  retenue  sur  la  pente.  Ah!  un 


10  SOUVENIRS  ENTOMOLOGIQUES 

mouvement  mal  combiné  met  à  néant  tant  de  fatigue  :  la 
boule  dévalle  entraînant  avec  elle  le  Scarabée.  L'escalade 
est  reprise,  bientôt  suivie  d'une  nouvelle  chute.  La  ten- 
tative recommence,  mieux  conduite  cette  fois  aux  pas- 
sages difficiles;  une  maudite  racine  de  gramen,  cause  des 
précédentes  culbutes,  est  prudemment  tournée.  Encore 
un  peu,  et  nous  y  sommes;  mais  doucement,  tout  douce- 
ment. La  rampe  est  périlleuse  et  un  rien  peut  tout  com- 
promettre. Voilà  que  la  jambe  glisse  sur  un  gravier  poli. 
La  boule  redescend  pêle-mêle  avec  le  bousier.  Et  celui-ci 
de  recommencer  avec  une  opiniâtreté  que  rien  ne  lasse. 
Dix  fois,  vingt  fois,  il  tentera  l'infructueuse  escalade, 
jusqu'à  ce  que  son  obstination  ait  triomphé  des  obstacles, 
ou  que,  mieux  avisé  et  reconnaissant  l'inutilité  de  ses 
efforts,  il  adopte  le  chemin  en  plaine. 

Le  Scarabée  ne  travaille  pas  toujours  seul  au  charroi 
de  la  précieuse  pilule  :  fréquemment,  il  s'adjoint  un  con- 
frère; ou,  pour  mieux  dire,  c'est  le  confrère  qui  s'adjoint. 
Voici  comment  d'habitude  se  passe  la  chose.  —  Sa  boule 
préparée,  un  bousier  sort  de  la  mêlée  et  quitte  le  chan- 
tier, poussant  à  reculons  son  butin.  Un  voisin,  des  der- 
niers venus,  et  dont  la  besogne  est  à  peine  ébauchée, 
brusquement  laisse  là  son  travail  et  court  à  la  boule 
roulante,  prêter  main  forte  à  l'heureux  propriétaire,  qui 
paraît  accepter  bénévolement  le  secours.  Désormais,  les 
deux  compagnons  travaillent  en  associés.  A  qui  mieux 
mieux,  ils  acheminent  la  pilule  en  lieu  sûr.  Y  a-t-il  eu 
pacte,  en  effet,  sur  le  chantier,  convention  tacite  de  se 
partager  le  gâteau  ?  Pendant  que  l'un  pétrissait  et  façon- 
nait la  boule,  l'autre  ouvrait-il  de  riches  filons  pour  en 


LE  SCARABÉE  SACRÉ  ii 

extraire  des  matériaux  de  choix  et  les  adjoindre  aux  pro- 
visions communes?  Je  n'ai  jamais  surpris  pareille  collabo- 
ration; j'ai  toujours  vu  chaque  bousier  exclusivement 
occupé  de  ses  propres  affaires  sur  les  lieux  d'exploitation. 
Donc,  pour  le  dernier  venu,  aucun  droit  acquis. 

Serait-ce  alors  une  association  des  deux  sexes,  un  cou- 
ple qui  va  se  mettre  en  ménage?  Quelque  temps,  je  l'ai 
cru.  Les  deux  bousiers,  l'un  par  devant,  l'autre  par  der- 
rière, poussant  d'un  même  zèle  la  lourde  pelote,  me 
rappelaient  certains  couplets  que  moulinaient  dans  le 
temps  les  orgues  de  Barbarie.  «  Pour  monter  notre  mé- 
nage, hélas!  comment  ferons-nous.  —  Toi  devant  et  moi 
derrière,  nous  pousserons  le  tonneau.  »  —  De  par  le 
scalpel,  il  m'a  fallu  renoncer  à  cette  idylle  de  famille. 
Chez  les  Scarabées,  les  deux  sexes  ne  se  distinguent  l'un 
de  l'autre  par  aucune  différence  extérieure.  J'ai  donc 
soumis  à  l'autopsie  les  deux  bousiers  occupes  au  charroi 
d'une  même  boule;  et,  très  souvent,  ils  se  sont  trouvés  du 
même  sexe. 

Ni  communauté  de  famille,  ni  communauté  de  travail. 
Quelle  est  alors  la  raison  d'être  de  l'apparente  société! 
C'est  tout  simplement  tentative  de  rapt.  L'empressé  con- 
frère, sous  le  fallacieux  prétexte  de  donner  un  coup  de 
main,  nourrit  le  projet  de  détourner  la  boule  à  la  pre- 
"mière  occasion.  Faire  sa  pilule  au  tas  demande  fatigue  et 
patience;  la  piller  quand  elle  est  faite,  ou  du  moins  s'im- 
poser comme  convive,  est  bien  plus  commode.  Si  la  vigi- 
lance du  propriétaire  fait  défaut,  on  prendra  la  fuite  avec 
le  trésor;  si  l'on  est  surveillé  de  trop  près,  on  s'attable 
à  deux,  alléguant  les  services  rendus.  Tout  est  profit  en 


13  SOUVENIRS  ENTOMOLOGIOUES 

pareille  tactique;  aussi  le  pillage  est-il  exercé  comme 
une  industrie  des  plus  fructueuses.  Les  uns  s'y  prennent 
sournoisement,  comme  je  viens  de  le  dire;  ils  accourent 
en  aide  à  un  confrère  qui  nullement  n'a  besoin  d'eux,  et 
sous  les  apparences  d'un  charitable  concours,  dissimulent 
de  très  indélicates  convoitises.  D'autres,  plus  hardis  peut- 
être,  plus  confiants  dans  leur  force,  vont  droit  au  but  et 
détroussent  brutalement. 

A  tout  instant  des  scènes  se  passent  dans  le  genre  de 
celle-ci,  —  Un  Scarabée  s'en  va,  paisible,  tout  seul,  roulant 
sa  boule,  propriété  légitime,  acquise  par  un  travail  con- 
sciencieux. Un  autre  survient  au  vol,  je  ne  sais  d'où,  se 
laisse  lourdement  choir,  replie  sous  les  élytres  ses  ailes 
enfumées  et,  du  revers  de  ses  brassards  dentés,  culbute  le 
propriétaire,  impuissant  à  parer  l'attaque  dans  sa  posture 
d'attelage.  Pendant  que  l'exproprié  se  démène  et  se  remet 
sur  jambes,  l'autre  se  campe  sur  le  haut  de  la  boule, 
position  la  plus  avantageuse  pour  repousser  l'assaillant. 
Les  brassards  plies  sous  la  poitrine  et  prêt  à  la  riposte, 
il  attend  les  événements.  Le  volé  tourne  autour  de  la 
pelote,  cherchant  un  point  favorable  pour  tenter  l'assaut; 
le  voleur  pivote  sur  le  dôme  de  la  citadelle  et  constam- 
ment lui  fait  face.  Si  le  premier  se  dresse  pour  l'escalade, 
le  second  lui  détache  un  coup  de  bras  qui  l'étend  sur  le 
dos.  Inexpugnable  du  haut  de  son  fort,  l'assiégé  déjoue- 
rait indéfiniment  les  tentatives  de  son  adversaire  si  celui- 
ci  ne  changeait  de  tactique  pour  rentrer  en  possession  de 
son  bien,  La  sape  joue  pour  faire  crouler  la  citadelle  avec 
la  garnison,  La  boule,  inférieurement  ébranlée,  chancelle 
et  roule,  entraînant  avec  elle  le  bousier  pillard,  qui  s'es- 


LE  SCARABÉE  SACRÉ  ij 

crime  de  son  mieux  pour  se  maintenir  au-dessus.  Il  y 
parvient,  mais  non  toujours,  par  une  gymnastique  préei- 
pitéc  qui  lui  fait  gagner  en  altitude  ce  que  la  rotation  du 
support  lui  fait  perdre.  S'il  est  mis  à  pied  par  un  faux 
mouvement,  les  chances  s'égalisent  et  la  lutte  tourne  au 
pugilat.  Voleur  et  volé  se  prennent  corps  à  corps,  poitrine 
contre  poitrine.  Les  pattes  s'emmêlent  et  se  démêlent,  les 
articulations  s'enlacent,  les  armures  de  corne  se  choquent 
ou  grincent  avec  le  bruit  aigre  d'un  métal  limé.  Puis  celui 
des  deux  qui  parvient  à  renverser  sur  le  dos  son  adver- 
saire et  à  se  dégager,  à  la  hâte  prend  position  sur  le  haut 
de  la  boule.  Le  siège  recommence,  tantôt  par  le  pillard, 
tantôt  par  le  pillé,  suivant  que  l'ont  décidé  les  chances 
de  la  lutte  corps  à  corps.  Le  premier,  hardi  flibustier  sans 
doute  et  coureur  d'aventures,  fréquemment  a  le  dessus. 
Alors,  après  deux  ou  trois  défaites,  l'exproprié  se  lasse 
et  revient  philosophiquement  au  tas  pour  se  confectionner 
une  nouvelle  pilule.  Quant  à  l'autre,  toute  crainte  de 
surprise  dissipée,  il  s'attelle  et  pousse  oîi  bon  lui  semble 
la  boule  conquise.  J'ai  vu  parfois  survenir  un  troisième 
larron  qui  volait  le  voleur.  En  conscience,  je  n'en  étais 
pas  fâché. 

Vainement,  je  me  demande  quel  est  le  Proudhon  qui 
a  fait  passer  dans  les  mœurs  du  Scarabée  l'audacieux 
paradoxe  :  <?  La  propriété,  c'est  le  vol  »;  quel  est  le  diplo- 
mate qui  a  mis  en  honneur  chez  les  bousiers  la  sauvage 
proposition  :  «  La  force  prime  le  droit  ».  Les  données 
me  manquent  pour  remonter  aux  causes  de  ces  spolia- 
tions passées  en  habitude,  de  cet  abus  de  la  force  pour 
la  conquête  d'un  crottin;  tout  ce  que  je  peux  affirmer, 


14  SOUVENIRS  ENTOMOLOGIOUES 

c'est  que  le  larcin  est,  parmi  les  Scarabées,  d'un  usage 
général.  Ces  rouleurs  de  bouse  se  pillent  entre  eux  avec 
un  sans-gêne  dont  je  ne  connais  pas  d'autre  exemple 
aussi  effrontément  caractérisé.  Je  laisse  aux  observateurs 
futurs  le  soin  d'élucider  ce  curieux  problème  de  la  psy- 
chologie des  bêtes,  et  je  reviens  aux  deux  associes  roulant 
de  concert  leur  pilule. 

Mais,  d'abord,  dissipons  une  erreur  qui  a  cours  dans  les 
livres.  Je  lis  dans  le  magnifique  ouvrage  de  M.  Emile 
Blanchard,  Métamorphoses,  Mœurs  et  Instincts  des 
Insectes,  le  passage  suivant  :  «  Notre  insecte  se  trouve 
parfois  arrêté  par  tin  obstacle  insurmontable,  la  boule  est 
tombée  dans  un  trou.  C'est  ici  qu'apparaît  chez  l'Ateu- 
chus*  une  intelligence  de  la  situation  vraiment  étonnante, 
et  une  facilité  de  communication  entre  les  individus  de  la 
même  espèce  plus  surprenante  encore.  L'impossibilité 
de  franchir  l'obstacle  avec  la  boule  étant  reconnue, 
l'Ateuchus  semble  l'abandonner,  il  s'envole  au  loin.  Si 
vous  êtes  suffisamment  doué  de  cette  grande  et  noble 
vertu  qu'on  appelle  la  patience,  demeurez  près  de  cette 
boule  laissée  à  l'abandon  :  au  bout  de  quelque  temps, 
l'Ateuchus  reviendra  à  cette  place,  et  il  n'y  reviendra  pas 
seul;  il  sera  suivi  de  deux,  trois,  quatre,  cinq  compagnons 
qui,  s'abattant  tous  à  l'endroit  désigné,  mettent  leurs 
efforts  en  commun  pour  enlever  le  fardeau.  L'Ateuchus 
a  été  chercher  du  renfort,  et  voilà  comment,  au  milieu 
des  champs  arides,  il  est  si  ordinaire  de  voir  plusieurs 
Ateuchus  réunis  pour  le  transport  d'une  seule  boule.  » 

1.  Les  Scarabées  portent  aussi  le  noai  d'Ateuchus. 


LE  SCARABEE  SACRE  15 

—  Je  lis  enfin  dans  le  Magasin  d'entomologie  d'Illiger  : 

—  «  Un  Gymnopleure  pilulaire'  en  construisant  la  boule 
de  fiente  destinée  à  renfermer  ses  œufs,  la  fit  rouler  dans 
un  trou,  d'où  il  s'etforça  pendant  longtemps  de  la  tirer 
tout  seul.  Voyant  qu'il  perdait  son  temps 
en  vains  efforts,  il  courut  à  un  tas  de  fu- 
mier voisin  chercher  trois  individus  de  son 
espèce,  qui,  unissant  leurs  forces  aux  sien- 
nes, parvinrent  à  retirer  la  boule  de  la 
cavité  où  elle  était  tombée,  puis  retour- 
nèrent à  leur  fumier  continuer  leurs  tra-       (-.ymnopicure 

pilulaire. 

vaux.  » 

J'en  demande  bien  pardon  à  mon  illustre  maître, 
M.  Blanchard,  mais  certainement,  les  choses  ne  se  passent 
pas  ainsi.  D'abord  les  deux  récits  sont  tellement  con- 
formes, qu'ils  ont  sans  doute  chacun  môme  origine.  Illi- 
ger,  sur  une  observation  trop  peu  suivie  pour  mériter 
confiance  aveugle,  a  mis  en  avant  l'aventure  de  son  Gym- 
nopleure; et  le  même  fait  a  été  répété  pour  les  Scarabées, 
parce  que,  en  effet,  il  est  très  commun  de  voir  deux  de 
ces  insectes  occupés  en  commun  soit  à  faire  rouler  une 
pilule,  soit  à  la  retirer  d'un  endroit  difficile.  Mais  le 
concours  de  deux  ne  prouve  en  rien  que  le  bousier  dans 
l'embarras  soit  allé  requérir  main  forte  auprès  des  cama- 
rades. J'ai  eu,  dans  une  large  mesure,  la  patience  que 
recommande  M.  Blanchard;  j'ai  vécu  de  longs  jours, 
pourrais-je  dire,  en  intimité  avec  le  Scarabée  sacré;  je 

I.  Le  Gymnopleure  pilulaire  est  un  bousier  assez  voisin  du  Sca- 
rabée mais  de  plus  petite  taille.  Il  roule  comme  lui  des  pilules  de 
bouse  ainsi  que  l'indique  son  nom.  Le  Gymnopleure  est  répandu 
partout,  même  dans  le  nord;  tandis  que  le  Scarabée  sacré  ne  s'écarte 
guère  des  bords  de  la  Méditerranée. 


i6  SOUVENIRS  ENTOMOLOGIQUES 

me  suis  ingénié  de  toutes  les  manières  pour  voir  clair, 
autant  que  possible,  dans  ses  us  et  coutumes  et  les  étudier 
sur  le  vif,  et  je  n'ai  jamais  rien  surpris  qui,  de  près  ou 
de  loin,  fit  songer  à  des  compagnons  appelés  en  aide. 
Comme  je  le  relaterai  bientôt,  j'ai  soumis  le  bousier  à  des 
épreuves  bien  autrement  sérieuses  que  celles  d'une  cavité 
où  la  pilule  aurait  pu  choir  ;  je  l'ai  mis  dans  des  embarras 
plus  graves  que  celui  d'une  pente  à  remonter,  vrai  jeu 
pour  le  Sisyphe  entêté  qui  semble  se  complaire  à  la  rude 
gymnastique  des  endroits  déclives,  comme  si  la  pilule,  en 
devenant  de  la  sorte  plus  ferme,  gagnait  ainsi  en  ^'aleur; 
j'ai  fait  naître  par  mon  artifice  des  situations  où  l'insecte 
avait  besoin  plus  que  jamais  de  secours,  et  jamais  à  mes 
yeux  n'a  paru  quelque  preuve  de  bons  offices  entre  cama- 
rades. J'ai  vu  des  pillés,  j'ai  vu  des  pillards,  et  rien  de 
plus.  Si  plusieurs  bousiers  entouraient  la  même  pilule, 
c'est  qu'il  y  avait  bataille.  Mon  humble  avis  est  donc  que 
quelques  Scarabées  réunis  autour  d'une  même  pelote  dans 
des  intentions  de  pillage,  ont  donné  lieu  à  ces  récits  de 
camarades  appelés  pour  donner  un  coup  de  main.  Des 
observations  incomplètes  ont  fait  d'un  audacieux  détrous- 
seur un  compagnon  serviablc,  qui  se  dérange  de  son  tra- 
vail pour  prêter  un  coup  d'épaule. 

Ce  n'est  pas  affaire  de  faible  portée  que  d'accorder  à 
un  insecte  une  intelligence  de  la  situation  vraiment  éton- 
nante, et  une  facilité  de  communication  entre  individus 
de  la  même  espèce  plus  surprenante  encore.  J'insiste  donc 
sur  ce  point.  Comment?  Un  Scarabée  dans  la  détresse 
concevrait  l'idée  d'aller  quérir  de  l'aide?  Il  s'en  irait  au 
vol,  explorant  le  pays  tout  à  la  ronde,  pour  trouver  des 


LE  SCARABÉE  SACRÉ  17 

confrères  à  l'œuvre  autour  d'une  bouse;  et  les  trouvant, 
par  une  pantomime  quelconque,  par  le  geste  des  antennes 
en  particulier,  il  leur  tiendrait  à  peu  près  ce  langage  : 
«  Dites  donc,  vous  autres,  ma  charge  a  versé  là-bas  dans 
un  trou  ;  venez  m'aider  à  la  retirer.  Je  vous  revaudrai  cela 
dans  l'occasion,  »  Et  les  collègues  comprendraient!  Et, 
chose  non  moins  forte,  ils  laisseraient  aussitôt  là  leur 
travail,  leur  pilule  commencée,  leur  chère  pilule  exposée 
aux  convoitises  des  autres  et  certainement  pillée  en  leur 
absence,  pour  s'en  aller  prêter  secours  au  suppliant!  Tant 
d'abnégation  me  laisse  d'une  profonde  incrédulité,  que 
corrobore  tout  ce  que  j'ai  vu  pendant  des  années  et  des 
années,  non  dans  des  boîtes  à  collection,  mais  sur  les 
lieux  mêmes  de  travail  du  Scarabée.  En  dehors  des  soins 
de  la  maternité,  soins  dans  lesquels  il  est  presque  toujours 
admirable,  l'insecte,  à  moins  qu'il  ne  vive  en  société, 
comme  les  Abeilles,  les  Fourmis  et  les  autres,  ne  se  pré- 
occupe d'autre  chose  que  de  lui-même. 

Mais  terminons  là  cette  digression,  qu'excuse  l'impor- 
tance du  sujet.  J'ai  dit  qu'un  Scarabée,  propriétaire  d'une 
boule  qu'il  pousse  à  reculons,  est  fréquemment  rejoint 
par  un  confrère,  qui  accourt  le  seconder  dans  un  but 
intéressé,  et  le  piller  si  l'occasion  s'en  présente.  Appelons 
associés,  bien  que  ce  ne  soit  pas  là  le  mot  propre,  les 
deux  collaborateurs,  dont  l'un  s'impose  et  dont  l'autre, 
peut-être,  n'accepte  des  offices  étrangers  que  crainte  d'un 
mal  pire.  La  rencontre  est  d'ailleurs  des  plus  pacifiques. 
Le  bousier  propriétaire  ne  se  détourne  pas  un  seul  ins- 
tant de  son  travail  à  l'arrivée  de  l'acolyte;  le  nouveau 
venu  semble  animé  des  meilleures  intentions  et  se  met 
I.  a 


i8  SOUVENIRS  ENTOMOLOGIQUES 

incontinent  à  l'ouvrage.  Le  mode  d'attelage  est  différent 
pour  chacun  des  associés.  Le  propriétaire  occupe  la  posi- 
tion principale,  la  place  d'honneur  :  il  pousse  à  l'arrière 
de  la  charge,  les  pattes  postérieures  en  haut,  la  tête  en 
bas.  L'acolyte  occupe  le  devant,  dans  une  position  inverse, 
la  tête  en  haut,  les  bras  dentés  sur  la  boule,  les  longues 
jambes  postérieures  sur  le  sol.  Entre  les  deux,  la  pilule 
chemine,  chassée  devant  lui  par  le  premier,  attirée  à  lui 
par  le  second. 

Les  efforts  du  couple  ne  sont  pas  toujours  bien  concor- 
dants, d'autant  plus  que  l'aide  tourne  le  dos  au  chemin  à 
parcourir,  et  que  le  propriétaire  a  la  vue  bornée  par  la 
charge.  De  là  des  accidents  réitérés,  de  grotesques  cul- 
butes dont  on  prend  gaîment  son  parti  :  chacun  se  ramasse 
à  la  hâte  et  reprend  position  sans  intervertir  l'ordre.  En 
plaine,  ce  mode  de  charroi  ne  répond  pas  à  la  dépense 
dynamique,  faute  de  précision  dans  les  mouvements  com- 
binés; à  lui  seul,  le  Scarabée  de  l'arrière  ferait  aussi  vite 
et  mieux.  Aussi  l'acolyte,  après  avoir  donné  des  preuves 
de  son  bon  vouloir,  au  risque  de  troubler  le  mécanisme, 
prend-il  le  parti  de  se  tenir  en  repos,  sans  abandonner, 
bien  entendu,  la  précieuse  pelote  acquise.  Il  ne  commettra 
pas  cette  imprudence  :  l'autre  le  planterait  là. 

Il  ramasse  donc  ses  jambes  sous  le  ventre,  s'aplatit, 
s'incruste  pour  ainsi  dire  sur  la  boule  et  fait  corps  avec 
elle.  Le  tout,  pilule  et  bousier  cramponné  à  sa  surface, 
roule  désormais  en  bloc  sous  la  poussée  du  légitime  pro- 
priétaire. Que  la  charge  lui  passe  sur  le  corps,  qu'il 
occupe  le  dessus,  le  dessous,  le  côté  du  fardeau  roulant, 
peu  lui  importe;  l'aide  tient  bon  et  reste  coi.  Singulier 


LE  SCARABEE  SACRE  19 

auxiliaire,  qui  se  fait  carrosser  pour  avoir  sa  part  de 
vivres!  Mais  qu'une  rampe  ardue  se  présente,  et  un  beau 
rôle  lui  revient.  Alors,  sur  la  pente  pénible,  il  se  met  en 
chef  de  file,  retenant  de  ses  bras  dentés  la  pesante  masse, 
tandis  que  son  confrère  prend  appui  pour  hisser  la  charge 
un  peu  plus  haut.  Ainsi,  à  deux,  par  une  combinaison 
d'efforts  bien  ménagés,  celui  d'en  bas  poussant,  je  les  ai 
vus  gravir  des  talus  oix  sans  résultat  se  serait  épuisé 
l'entêtement  d'un  seul.  Mais  tous  n'ont  pas  le  même  zèle 
en  ces  moments  difficiles  :  il  s'en  trouve  qui,  sur  les 
pentes  où  leur  concours  serait  le  plus  nécessaire,  n'ont 
pas  l'air  de  se  douter  le  moins  du  monde  des  difficultés 
à  surmonter.  Tandis  que  le  malheureux  Sisyphe  s'épuise 
en  tentatives  pour  franchir  le  mauvais  pas,  l'autre,  tran- 
quillement, laisse  faire,  incrusté  sur  la  boule,  avec  elle 
roulant  dans  la  dégringolade,  avec  elle  hissé  derechef. 

J'ai  soumis  bien  des  fois  deux  associés  à  l'épreuve  sui- 
vante, pour  juger  de  leurs  facultés  inventives  en  un  grave 
embarras.  Supposons-les  en  plaine,  l'acolyte  immobile 
sur  la  pelote,  l'autre  poussant.  Avec  une  longue  et  forte 
épingle,  sans  troubler  l'attelage,  je  cloue  au  sol  la  boule, 
qui  s'arrête  soudain.  Le  Scarabée,  non  au  courant  de  mes 
perfidies,  croit  sans  doute  à  quelque  obstacle  naturel, 
ornière,  racine  de  chiendent,  caillou  barrant  le  chemin. 
Il  redouble  d'efforts,  s'escrime  de  son  mieux;  rien  ne 
bouge.  —  Que  se  passe-t-il  donc?  Allons  voir.  —  Par 
deux  ou  trois  fois,  l'insecte  fait  le  tour  de  sa  pilule.  Ne 
découvrant  rien  qui  puisse  motiver  l'immobilité,  il  revient 
à  l'arrière,  et  pousse  de  nouveau.  La  boule  reste  inébran- 
lable. —  Voyons  là-haut.  —  L'insecte  y  monte.  Il  n'y 


ao  SOUVENIRS  ENTOMOLOGIOUES 

trouve  que  son  collègue  immobile,  car  j'avais  soin 
d'enfoncer  assez  l'épingle  pour  que  la  tête  disparût  dans 
la  masse  de  la  pelote;  il  explore  tout  le  dôme  et  redes- 
cend. D'autres  poussées  sont  vigoureusement  essayées  en 
avant,  sur  les  côtés;  l'insuccès  est  le  même.  Jamais  bou- 
sier sans  doute  ne  s'était  trouvé  en  présence  d'un  pareil 
problème  d'inertie. 

Voilà  le  moment,  le  vrai  moment  de  réclamer  de  l'aide, 
chose  d'autant  plus  aisée  que  le  collègue  est  là,  tout  près, 
accroupi  sur  le  dôme.  Le  Scarabée  va-t-il  le  secouer  et 
lui  dire  quelque  chose  comme  ceci  :  «  Que  fais-tu  là, 
fainéant!  Mais  viens  donc  voir,  la  mécanique  ne  marche 
plus!  »  Rien  ne  le  prouve,  car  je  vois  longtemps  le  Sca- 
rabée s'obstiner  à  ébranler  l'inébranlable,  à  explorer  d'ici 
et  de  là,  par  dessus,  par  côté,  la  machine  immobilisée, 
tandis  que  l'acolyte  persiste  dans  son  repos.  A  la  longue, 
cependant,  ce  dernier  a  conscience  que  quelque  chose 
d'insolite  se  passe  ;  il  en  est  averti  par  les  allées  et  venues 
inquiètes  du  confrère  et  par  l'immobilité  de  la  pilule.  Il 
descend  donc  et,  à  son  tour,  examine  la  chose.  L'attelage 
à  deux  ne  fait  pas  mieux  que  l'attelage  à  un  seul. 
Ceci  se  complique.  Le  petit  éventail  de  leurs  antennes 
s'épanouit,  se  ferme,  se  rouvre,  s'épanouit,  se  rouvre, 
s'agite  et  trahit  leur  vive  préoccupation.  Puis  un  trait 
de  génie  met  fin  à  ces  perplexités.  «  Qui  sait  ce  qu'il 
y  a  là-dessous?  »  —  La  pilule  est  donc  explorée  par  la 
base,  et  une  fouille  légère  a  bientôt  mis  l'épingle  à  décou- 
vert. Aussitôt  il  est  reconnu  que  le  nœud  de  la  question 
est  là. 

Si  j'avais  eu  voix  délibérative  au  conseil,  j'aurais  dit  : 


LE  SCARABEE  SACRE  ai 

Il  faut  pratiquer  une  excavation  et  extraire  le  pieu  qui 
fixe  la  boule.  —  Ce  procédé,  le  plus  élémentaire  de  tous 
et  d'une  mise  en  pratique  facile  pour  des  fouilleurs  aussi 
experts,  ne  fut  pas  adopté,  pas  même  essayé.  Le  bousier 
trouva  mieux  que  l'homme.  Les  deux  collègues,  qui  d'ici, 
qui  de  là,  s'insinuent  sous  la  boule,  laquelle  glisse 
d'autant  et  remonte  le  long  de  l'épingle  à  mesure  que 
s'enfoncent  les  coins  vivants.  La  mollesse  de  la  matière, 
qui  cède  en  se  creusant  d'un  canal  sous  la  tête  du  pieu 
inébranlable,  permet  cette  habile  manœuvre.  Bientôt 
la  pelote  est  suspendue  à  une  hauteur  égale  à  l'épais- 
seur du  corps  des  Scarabées.  Le  reste  est  plus  difficile. 
Les  bousiers,  d'abord  couchés  à  plat,  se  dressent  peu  à 
peu  sur  les  jambes,  poussant  toujours  sur  le  dos.  C'est 
dur  à  venir  à  mesure  que  les  pattes  perdent  de  leur 
puissance  en  se  redressant  davantage;  mais  enfin  cela 
vient.  Puis  un  moment  arrive  où  la  poussée  avec  le  dos 
n'est  plus  praticable,  la  hauteur  limite  étant  atteinte.  Un 
dernier  moyen  reste,  mais  bien  moins  favorable  au  déve- 
loppement de  force.  Tantôt  dans  l'une,  tantôt  dans  l'autre 
de  ses  postures  d'attelage,  c'est-à-dire  la  tête  en  bas  ou 
bien  la  tête  en  haut,  l'insecte  pousse  soit  avec  les  pattes 
postérieures,  soit  avec  les  pattes  antérieures.  Finalement, 
la  boule  tombe  à  terre,  si  l'épingle  toutefois  n'est  pas  trop 
longue.  L'éventrement  de  la  pilule  par  le  pieu  est  tant 
bien  que  mal  réparé  et  le  charroi  aussitôt  recommence. 

Mais  si  l'épingle  est  d'une  longueur  trop  considérable, 
la  pelote,  encore  solidement  fixée,  finit  par  être  suspendue 
à  une  hauteur  que  l'insecte,  se  redressant,  ne  peut  plus 
dépasser.  Dans  ce  cas,  après  de  vaincs  évolutions  autour 


22  SOUVENIRS  ENTOMOLOGIOUES 

du  mât  de  cocagne  inaccessible,  les  bousiers  abandonnent 
la  place  si  l'on  n'a  pas  la  bonté  d'âme  d'achever  soi-même 
la  besogne  et  de  leur  restituer  le  trésor.  Ou  bien  encore, 
on  leur  vient  en  aide  de  la  manière  suivante.  On  exhausse 
le  sol  au  moyen  d'une  petite  pierre  plate,  piédestal  du 
haut  duquel  il  est  possible  à  l'insecte  de  continuer.  L'uti- 
lité de  ce  secours  ne  semble  pas  immédiatement  comprise, 
car  nul  des  deux  ne  s'empresse  d'en  faire  profit.  Néan- 
moins, par  hasard  ou  à  dessein,  l'un  ou  l'autre  finit  par 
se  trouver  sur  le  haut  de  la  pierre.  O  bonheur!  en  pas- 
sant, le  bousier  a  senti  la  pilule  lui  effleurer  le  dos.  A  ce 
contact,  le  courage  revient  et  les  efforts  recommencent. 
Voilà  l'insecte  qui,  sur  la  secourable  plate-forme,  tend  les 
articulations,  fait  comme  on  dit  le  gros  dos  et  refoule  en 
haut  la  pilule.  Quand  le  dos  ne  suffit  plus,  il  manœuvre 
des  pattes,  soit  droit,  soit  renversé.  Nouvel  arrêt  et  nou- 
veaux signes  d'inquiétude  lorsque  la  limite  d'extension 
est  atteinte.  Alors,  sans  déranger  la  bête,  sur  la  première 
petite  pierre  mettons-en  une  seconde.  A  l'aide  de  ce  nou- 
veau gradin,  point  d'appui  pour  ses  leviers,  l'insecte 
poursuit  le  travail.  En  ajoutant  ainsi  assise  sur  assise,  à 
mesure  qu'il  en  était  besoin,  j'ai  vu  le  Scarabée,  hissé 
sur  une  branlante  pile  de  trois  à  quatre  travers  de  doigt 
de  hauteur,  persister  dans  son  œuvre  jusqu'à  complet 
arrachement  de  la  pilule. 

Y  avait-il  en  lui  quelque  vague  connaissance  des  ser- 
vices rendus  par  l'exhaussement  de  la  base  d'appui?  Je 
me  permettrai  d'en  douter,  bien  que  l'insecte  ait  fort 
habilement  profité  de  ma  plate-forme  de  petites  pierres. 
Si,  en  effet,   l'idée  si  élémentaire  de   faire  usage  d'une 


LE  SCARABEE  SACRE  23 

base  plus  haute  pour  atteindre  à  un  objet  trop  élevé  ne 
dépassait  la  portée  de  ses  facultés,  comment  se  fait-il 
qu'étant  deux,  nul  ne  songe  à  prêter  son  dos  à  l'autre 
pour  l'élever  d'autant  et  lui  rendre  ainsi  le  travail  pos- 
sible? L'un  aidant  l'autre,  ils  doubleraient  l'altitude 
gagnée.  Ah!  qu'ils  sont  loin  de  semblable  combinaison! 
Chacun  pousse  à  la  boule,  du  mieux  qu'il  peut,  il  est 
vrai;  mais  il  pousse  comme  s'il  était  seul  et  sans  paraître 
soupçonner  l'heureux  résultat  qu'amènerait  une  manœu- 
vre d'ensemble.  Ils  font  là,  sur  la  pilule  clouée  à  terre 
par  une  épingle,  ce  qu'ils  font  dans  des  circonstances 
analogues,  lorsque  la  charge  est  arrêtée  par  un  obstacle, 
retenue  par  un  lacet  de  chiendent,  ou  bien  fixée  en  place 
par  quelque  menu  bout  de  tige  qui  s'est  implanté  dans  la 
masse  molle  et  roulante.  Mes  artifices  ont  réalisé  une 
condition  d'arrêt  peu  différente,  au  fond,  de  celles  qui 
doivent  naturellement  se  produire  quand  la  pilule  roule 
au  milieu  des  mille  accidents  du  terrain;  et  l'insecte  agit, 
dans  mes  épreuves  expérimentales,  comme  il  agirait  en 
toute  autre  circonstance  où  je  ne  serais  pas  intervenu.  Il 
fait  coin  et  levier  avec  le  dos,  il  pousse  avec  les  pattes, 
sans  rien  innover  dans  ses  moyens  d'action,  même  lors- 
qu'il pourrait  disposer  du  concours  d'un  confrère. 

S'il  est  tout  seul  en  face  des  difficultés  de  la  boule 
clouée  au  sol,  s'il  n'a  pas  d'acolyte,  ses  manœuvres  dyna- 
miques restent  absolument  les  mêmes,  et  ses  efforts  abou- 
tissent à  un  succès,  pourvu  qu'on  lui  donne  l'indispen- 
sable appui  de  la  plate-forme,  édifiée  petit  à  petit.  Si 
pareil  secours  lui  est  refusé,  le  Scarabée,  que  le  toucher 
de  sa  chère  pilule  trop  élevée  ne  stimule  plus,  se  décou- 


«4  SOUVENIRS  ENTOMO LOGIQUES 

rage  et,  tôt  ou  tard,  à  son  grand  regret,  sans  doute, 
s'envole  et  disparaît.  Où  va-t-il?  Je  l'ignore.  Ce  que  je 
sais  fort  bien,  c'est  qu'il  ne  revient  pas  avec  une  escouade 
de  compagnons  priés  de  lui  venir  en  aide.  Qu'en  ferait- 
il,  lui  qui  ne  sait  pas  utiliser  la  présence  d'un  confrère 
quand  la  pilule  est  part  à  deux? 

Mais  peut-être  mon  expérience,  dont  le  résultat  est  la 
suspension  de  la  boule  à  une  hauteur  inaccessible  lors- 
que sont  épuisés  les  moyens  d'action  de  l'insecte,  sort- 
elle  un  peu  trop  des  habituelles  conditions.  Essayons 
alors  une  fossette  assez  profonde  et  assez  escarpée  pour 
que  le  bousier,  déposé  avec  sa  pelote  au  fond  du  trou, 
ne  puisse  remonter  la  paroi  en  roulant  sa  charge.  Voilà 
bien  les  conditions  exactes  citées  par  MM.  Blanchard  et 
flliger.  Or,  qu'advient-il  dans  ce  cas?  Lorsque  des  efforts 
obstinés,  mais  sans  résultat  aucun,  l'ont  convaincu  de 
son  impuissance,  le  bousier  prend  son  vol  et  disparaît. 
Longtemps,  très  longtemps,  sur  la  foi  des  maîtres,  j'ai 
attendu  le  retour  de  l'insecte  avec  le  renfort  de  quelques 
amis;  j'ai  toujours  attendu  en  vain.  Maintes  fois  aussi,  il 
m'est  arrivé  de  retrouver,  plusieurs  jours  après,  la  pilule 
sur  les  lieux  mêmes  de  l'expérience,  au  sommet  de  l'épin- 
gle ou  bien  au  fond  du  trou  ;  preuve  qu'en  mon  absence 
rien  de  nouveau  ne  s'était  passé.  Pilule  délaissée  pour 
cause  de  force  majeure,  est  pilule  abandonnée  sans 
retour,  sans  tentatives  de  sauvetage  avec  secours  d'au- 
trui.  Savant  emploi  du  coin  et  du  levier  pour  remettre  en 
marche  la  boule  immobilisée,  telle  est  donc  en  somme  la 
plus  haute  prouesse  intellectuelle  dont  m'ait  rendu 
témoin  le  Scarabée  sacré.  En  dédommagement  de  ce  que 


LE  SCARABÉE  SACRÉ  (L.a  pilule) 


^# 


LE  SCARABÉE  SACRÉ  35 

l'expérience  nie,  savoir  l'appel  entre  confrères  à  un  coup 
de  main,  très  volontiers  je  transmets  ce  haut  fait  mécani- 
que à  l'histoire  pour  la  glorification  des  bousiers. 

Orientés  au  hasard,  à  travers  plaines  de  sable,  fourrés 
de  thym,  ornières  et  talus,  les  deux  Scarabées  collègues 
quelque  temps  roulent  la  pelote  et  lui  donnent  ainsi  une 
certaine  fermeté  de  pâte  qui  peut-être  est  de  leur  goût. 
Tout  chemin  faisant,  un  endroit  favorable  est  adopté.  Le 
bousier  propriétaire,  celui  qui  s'est  maintenu  toujours  à 
la  place  d'honneur,  à  l'arrière  de  la  pilule,  celui  enfin  qui 
presque  à  lui  seul  a  fait  tous  les  frais  du  charroi,  se  met 
à  l'œuvre  pour  creuser  la  salle  à  manger.  Tout  à  côte  de 
lui  est  la  boule,  sur  laquelle  l'acolyte  reste  cramponné  et 
fait  le  mort.  Le  chaperon  et  les  jambes  dentées  attaquent 
le  sable;  les  déblais  sont  rejetés  à  reculons  par  brassées, 
et  l'excavation  rapidement  avance.  Bientôt  l'insecte  dis- 
paraît en  entier  dans  l'antre  ébauché.  Toutes  les  fois  qu'il 
revient  à  ciel  ouvert  avec  sa  brassée  de  déblais,  le  fouis- 
seur ne  manque  pas  de  donner  un  coup  d'œil  à  sa  pelote 
pour  s'informer  si  tout  va  bien.  De  temps  à  autre,  il  la 
rapproche  du  seuil  du  terrier;  il  la  palpe,  et  à  ce  contact, 
il  semble  acquérir  un  redoublement  de  zèle.  L'autre, 
sainte-nitouche,  par  son  immobilité  sur  la  boule,  continue 
à  inspirer  confiance.  Cependant  la  salle  souterraine 
s'élargit  et  s'approfondit;  le  fouisseur  fait  de  plus  rares 
apparitions,  retenu  qu'il  est  par  l'ampleur  des  travaux. 
Le  moment  est  bon.  L'endormi  se  réveille,  l'astucieux 
acolyte  décampe  chassant  derrière  lui  la  boule  avec  la 
prestesse  d'un  larron  qui  ne  veut  pas  être  pris  sur  le  fait. 
Cet  abus   de  confiance  m'indigne,    mais  je   laisse   faire 


aé  SuUVENIRS  ENTOMOLOGIQUES 

dans  l'intérêt  de  l'histoire  :  il  me  sera  toujours  temps 
d'intervenir  pour  sauvegarder  la  morale  si  le  dénouement 
menace  de  tourner  à  mal. 

Le  voleur  est  déjà  à  quelques  mètres  de  distance.  Le 
volé  sort  du  terrier,  regarde  et  ne  trouve  plus  rien.  Cou- 
tumier  du  fait  lui-même,  sans  doute  il  sait  ce  que  cela 
veut  dire.  Du  flair  et  du  regard,  la  piste  est  bientôt 
trouvée.  A  la  hâte,  le  bousier  rejoint  le  ravisseur;  mais 
celui-ci,  roué  compère,  dès  qu'il  se  sent  talonné  de  près, 
change  de  mode  d'attelage,  se  met  sur  les  jambes  posté- 
rieures et  enlace  la  boule  avec  ses  bras  dentés,  comme  il 
le  fait  en  ses  fonctions  d'aide.  —  «  Ah!  mauvais  drôle! 
j'évente  ta  mèche  :  tu  veux  alléguer  pour  excuse  que  la 
pilule  a  roulé  sur  la  pente  et  que  tu  t'efforces  de  la  retenir 
et  de  la  ramener  au  logis.  Pour  moi,  témoin  impartial  de 
l'affaire,  j'affirme  que  la  boule  bien  équilibrée  à  l'entrée 
du  terrier,  n'a  pas  roulé  d'elle-même  :  d'ailleurs  le  sol  est 
en  plaine;  j'affirme  t'avoir  vu  mettre  la  pelote  en  mou- 
vement et  t'éloigner  avec  des  intentions  non  équivoques. 
C'est  une  tentative  de  rapt,  ou  je  ne  m'y  connais  pas.  »  — 
Mon  témoignage  n'étant  pas  pris  en  considération,  le 
propriétaire  accueille  débonnairement  les  excuses  de 
l'autre;  et  les  deux,  comme  si  de  rien  n'était,  ramènent 
la  pilule  au  terrier. 

Mais  si  le  voleur  a  le  temps  de  s'éloigner  assez,  ou  s'il 
parvient  à  celer  la  piste  par  quelque  adroite  contre-mar- 
che, le  mal  est  irréparable.  Avoir  amassé  des  vivres  sous 
les  feux  du  soleil,  les  avoir  péniblement  voitures  au  loin, 
s'être  creusé  dans  le  sable  une  confortable  salle  de  ban- 
quet, et  au  moment  où   tout  est   prêt,   quand    l'appétit 


LE  SCARABÉE  SACRÉ  37 

aiguisé  par  l'exercice  ajoute  de  nouveaux  charmes  à  la 
perspective  de  la  prochaine  bombance,  se  trouver  tout  à 
coup  dépossédé  par  un  astucieux  collaborateur,  c'est,  il 
faut  en  convenir,  un  revers  de  fortune  qui  ébranlerait 
plus  d'un  courage.  Le  bousier  ne  se  laisse  pas  abattre 
par  ce  mauvais  coup  du  sort  :  il  se  frotte  les  joues,  épa- 
nouit les  antennes,  hume  l'air  et  prend  son  vol  vers  le 
tas  prochain  pour  recommencer  à  nouveau.  J'admire  et 
j'envie  cette  trempe  de  caractère. 

Supposons  le  Scarabée  assez  heureux  pour  avoir 
trouvé  un  associé  fidèle;  ou,  ce  qui  est  mieux,  supposons 
qu'il  n'ait  pas  rencontré  en  route  de  confrère  s'invitant 
lui-même.  Le  terrier  est  prêt.  C'est  une  cavité  creusée  en 
terrain  meuble,  habituellement  dans  le  sable,  peu  pro- 
fonde, du  volume  du  poing,  et  communiquant  au  dehors 
par  un  court  goulot,  juste  suffisant  au  passage  de  la 
pilule.  Aussitôt  les  vivres  emmagasinés,  le  Scarabée 
s'enferme  chez  lui  en  bouchant  l'entrée  du  logis  avec  des 
déblais  tenus  en  réserve  dans  un  coin.  La  porte  close, 
rien  au  dehors  ne  trahit  la  salle  du  festin.  Et  maintenant 
vive  la  joie;  tout  est  pour  le  mieux  dans  le  meilleur  des 
mondes!  La  table  est  somptueusement  servie;  le  plafond 
tamise  les  ardeurs  du  soleil  et  ne  laisse  pénétrer  qu'une 
chaleur  douce  et  moite;  le  recueillement,  l'obscurité,  le 
concert  extérieur  des  grillons,  tout  favorise  les  fonctions 
du  ventre.  Dans  mon  illusion,  je  me  suis  surpris  à  écou- 
ter aux  portes,  croyant  ouïr,  pour  couplets  de  table,  le 
fameux  morceau  de  l'opéra  de  Galathée  :  «  Ah  !  qu'il  est 
doux  de  ne  rien  faire,  quand  tout  s'agite  autour  de  nous.  >> 

Qui  oserait  troubler  les  béatitudes  d'un  pareil    ban- 


a8  SOUVENIRS  ENTOMOLOGIQUES 

quet?  Mais  le  désir  d'apprendre  est  capable  de  tout,  et 
cette  audace,  je  l'ai  eue.  J'inscris  ici  le  résultat  de  mes 
violations  de  domicile.  —  A  elle  seule,  la  pilule  presque 
en  entier  remplit  la  salle;  la  somptueuse  victuaille  s'élève 
du  plancher  au  plafond.  Une  étroite  galerie  la  sépare  des 
parois.  Là  se  tiennent  les  convives,  deux  au  plus,  un 
seul  très  souvent,  le  ventre  à  table,  le  dos  à  la  muraille. 
Une  fois  la  place  choisie,  on  ne  bouge  plus;  toutes  les 
puissances  vitales  sont  absorbées  par  les  facultés  diges- 
tives.  Pas  de  menus  ébats,  qui  feraient  perdre  une  bou- 
chée, pas  d'essais  dédaigneux,  qui  gaspilleraient  les 
vivres.  Tout  doit  y  passer,  par  ordre  et  religieusement. 
A  les  voir  si  recueillis  autour  de  l'ordure,  on  dirait 
qu'ils  ont  conscience  de  leur  rôle  d'assainisseurs  de  la 
terre,  et  qu'ils  se  livrent  avec  connaissance  de  cause  à 
cette  merveilleuse  chimie  qui  de  l'immondice  fait  la  fleur, 
joie  des  regards,  et  l'élytre  des  Scarabées,  ornement  des 
pelouses  printanières.  Pour  ce  travail  transcendant  qui 
doit  faire  matière  vivante  des  résidus  non  utilisés  par  le 
cheval  et  le  mouton,  malgré  la  perfection  de  leurs  voies 
digestives,  le  bousier  doit  être  outillé  d'une  manière  par- 
ticulière. Et,  en  effet,  l'anatomie  nous  fait  admirer  la 
prodigieuse  longueur  de  son  intestin,  qui,  plié  et  replié 
sur  lui-même,  lentement  élabore  les  matériaux  en  ses 
circuits  multipliés  et  les  épuise  jusqu'au  dernier  atome 
utilisable.  D'où  l'estomac  de  l'herbivore  n'a  rien  pu 
retirer,  ce  puissant  alambic  extrait  des  richesses  qui,  par 
une  simple  retouche,  deviennent  armure  d'ébène  chez  le 
Scarabée  sacré,  cuirasse  d'or  et  de  rubis  chez  d'autres 
bousiers. 


LE  SCARABÉE  SACRÉ  39 

Or  cette  admirable  métamorphose  de  l'ordure  doit 
s'accomplir  dans  le  plus  bref  délai  :  la  salubrité  générale 
l'exige.  Aussi  le  Scarabée  est-il  doué  d'une  puissance 
digestive  peut-être  sans  exemple  ailleurs.  Une  fois  en 
loge  avec  des  vivres,  jour  et  nuit  il  ne  cesse  de  manger 
et  de  digérer  jusqu'à  ce  que  les  provisions  soient  épui- 
sées. La  preuve  en  est  palpable.  Ouvrons  la  cellule  où 
le  bousier  s'est  retiré  de  ce  monde.  A  toute  heure  du 
jour  nous  trouverons  l'insecte  attablé,  et,  derrière  lui, 
appendu  encore  à  l'animal,  un  cordon  continu  grossiè- 
rement enroulé  à  la  façon  d'un  tas  de  câbles.  Sans  expli- 
cations délicates  à  donner,  aisément  on  devine  ce  que 
ledit  cordon  représente.  La  volumineuse  boule  passe, 
bouchée  par  bouchée,  dans  les  voies  digestives  de 
l'insecte,  cède  ses  principes  nutritifs,  et  reparaît  du  côté 
opposé  filée  en  cordon.  Eh  bien,  ce  cordon  sans  rupture, 
souvent  d'une  seule  pièce,  toujours  appendu  à  l'orifice 
de  la  filière,  prouve  surabondamment,  sans  autres  obser- 
vations, la  continuité  de  l'acte  digestif.  Quand  les  pro- 
visions touchent  à  leur  fin,  le  cable  déroulé  est  d'une 
longueur  étonnante  :  cela  se  mesure  par  pans.  Où  trouver 
le  pareil  de  tel  estomac  qui,  de  si  triste  pitance,  afin  que 
rien  ne  se  perde  au  bilan  de  la  vie,  fait  régal  une  semaine, 
des  quinze  jours  durant  sans  discontinuer. 

Toute  la  pelote  passée  à  la  filière,  l'ermite  reparaît  au 
jour,  cherche  fortune,   trouve,  se  façonne  une  nouvelle 
boule  et  recommence.  Cette  vie  de  liesse  dure  un  à  deux 
mois,  de  mai  en  juin;   puis,  quand  viennent  les  fortes  ^ 
chaleurs  aimées  des  Cigales,  les  Scarabées  prennent  leurs 


3.0  SOUVENIRS  ENTOMOLOGIOUES 

quartiers  d'été  et  s'enfouissent  au  frais  dans  le  sol.  Ils 
reparaissent  aux  premières  pluies  d'automne,  moins 
nombreux,  moins  actifs  qu'au  printemps,  mais  occupés 
alors  apparemment  de  l'œuvre  capitale,  de  l'avenir  de 
leur  race. 


II 

LA  VOLIÈRE 


Si  l'on  recherche  dans  les  auteurs  quelques  renseigne- 
ments sur  les  mœurs  du  Scarabée  sacré  en  particulier,  et 
sur  les  rouleurs  de  pilules  de  bouse  en  général,  on  trouve 
que  la  science  en  est  encore  aujourd'hui  à  quelques-uns 
des  préjugés  ayant  cours  du  temps  des  Pharaons.  La  pilule, 
cahotée  à  travers  champs,  contient,  dit- on,  un  œuf;  c'est 
un  berceau  où  la  future  larve  doit  trouver  à  1?  fois  le  vivre 
et  le  couvert.  Les  parents  la  roulent  sur  le  sol  accidenté 
pour  la  façonner  plus  ronde;  et  quand,  par  les  chocs,  les 
cahotements,  les  chutes  le  long  des  pentes,  elle  est  conve- 
nablement élaborée,  ils  l'enfouissent  et  l'abandonnent  aux 
soins  de  la  grande  couveuse,  la  terre. 

Ces  brutalités  de  la  première  éducation  m'ont  toujours 
paru  peu  probables.  Comment  un  œuf  de  Scarabée, 
chose  si  délicate,  si  impressionnable  sous  sa  tendre  enve- 
loppe, résisterait-il  aux  commotions  du  berceau  roulant? 
Il  y  a  dans  le  germe  une  étincelle  de  vie  que  le  moindre 
attouchement,    un    rien,   peut   dissiper;    et    les   parents 


j3  SOUVENIRS  ENTOMOLOGIQUES 

s'avisent  de  le  cahoter  des  heures  et  des  heures  par  monts 
et  vallées!  Non,  ce  n'est  pas  ainsi  que  les  choses  se 
passent;  la  tendresse  maternelle  ne  soumet  pas  sa  progé- 
niture au  supplice  du  tonneau  de  Régulus. 

Il  fallait  cependant  autre  chose  que  des  considérations 
logiques  pour  faire  table  rase  des  opinions  reçues.  J'ai 
donc  ouvert  par  centaines  les  pelotes  roulées  par  les 
bousiers;  j'en  ai  ouvert  d'autres  extraites  des  terriers 
creusés  sous  mes  yeux;  et  jamais,  au  grand  jamais,  je 
n'ai  trouvé  ni  loge  centrale,  ni  œuf  dans  ces  pilules.  Ce 
sont  invariablement  de  grossiers  amas  de  vivres,  façonnés 
à  la  hâte,  sans  structure  interne  déterminée,  de  simples 
munitions  de  bouche  avec  lesquelles  on  s'enferme  pour 
couler  en  paix  quelques  jours  de  bombance.  Les  bousiers 
mutuellement  se  les  jalousent,  se  les  pillent  avec  une 
ardeur  qu'ils  ne  mettraient  certainement  pas  à  se  dérober 
de  nouvelles  charges  de  famille.  Entre  Scarabées,  le  vol 
des  œufs  serait  une  absurdité,  chacun  ayant  assez  à  faire 
pour  assurer  l'avenir  des  siens.  Donc  sur  ce  point  désor- 
mais aucun  doute  :  les  pelotes  que  l'on  voit  rouler  aux 
bousiers  jamais  ne  contiennent  d'œufs. 

Pour  résoudre  la  question  ardue  de  l'éducation  de  la 
larve,  ma  première  tentative  fut  la  construction  d'une 
ample  volière,  avec  sol  artificiel  de  sable  et  provisions 
de  bouche  fréquemment  renouvelées.  Des  Scarabées 
sacrés  y  furent  introduits  au  nombre  d'une  vingtaine, 
en  société  de  Copris,  de  Gymnopleures  et  Onthophages. 
Jamais  expérience  entomologique  ne  me  valut  autant 
de  déboires.  Le  difficile  était  le  renouvellement  des  vivres. 
Mon  propriétaire  avait  écurie  et  cheval.  Je  gagnai  la  con- 


LA   VOLIÈRE  53 

fiance  du  domestique,  qui  rit  d'abord  de  mes  projets,  puis 
se  laissa  convaincre  par  la  petite  pièce  blanche.  Chaque 
déjeûner  de  mes  bêtes  me  coûtait  vingt-cinq  centimes. 
Budget  de  bousier  n'avait  jamais  sans  doute  atteint  un 
pareil  chiffre.  Or,  je  vois  encore,  je  verrai  toujours 
Joseph  qui,  le  matin,  après  le  pansement  du  cheval, 
dressait  un  peu  la  tête  par-dessus  le  mur  mitoyen  des 
deux  jardins  et,  tout  doucement,  faisant  porte- voix  de  la 
main,  me  criait  :  hé!  hé!  J'accourais  recevoir  un  plein 
pot  de  crottin.  La  discrétion  des  deux  parts  était  néces- 
saire, vous  allez  voir.  Un  jour  le  maître  survient,  de  for- 
tune, au  moment  de  l'opération;  il  s'imagine  que  tout  son 
fumier  déménage  par-dessus  le  mur  et  que  je  détourne 
au  profit  de  mes  verveines  et  de  mes  narcisses  ce  qu'il 
réserve  pour  ses  choux.  Vainement  j'essaie  d'expliquer  la 
chose  :  mes  raisons  paraissent  plaisanteries.  Joseph  est 
houspillé,  traité  de  ceci,  traité  de  cela,  et  menacé  d'être 
congédié  s'il  recommence.  On  se  le  tint  pour  dit. 

Il  me  restait  la  ressource  d'aller  sur  la  grande  route 
cueillir  honteusement,  à  la  dérobée,  dans  un  cornet  de 
papier,  le  pain  quotidien  de  mes  élèves.  Je  l'ai  fait  et  je 
n'en  rougis  pas.  Quelquefois  le  sort  me  favorisait  :  un 
âne  apportant  au  marché  d'Avignon  les  produits  maraî- 
chers de  Château-Renard  ou  de  Barbentane,  déposait 
son  offrande  en  passant  devant  ma  porte.  Telle  aubaine, 
aussitôt  recueillie,  m'enrichissait  pour  quelques  jours. 
Bref,  rusant,  guettant,  courant,  faisant  de  la  diplomatie 
pour  une  bouse,  je  parvins  à  nourrir  mes  captifs.  Si  le 
succès  est  attaché  aux  entreprises  faites  avec  passion, 
avec  amour  que  rien  ne  rebute,  mon  expérience  devait 


34  SOUVENIRS  ENTOMOLOGIQUES 

réussir;  elle  ne  réussit  pas.  Au  bout  de  quelque  temps, 
mes  Scarabées,  consumés  de  nostalgie  dans  un  espace  qui 
ne  leur  permettait  pas  les  grandes  évolutions,  se  laissè- 
rent misérablement  mourir  sans  me  livrer  leur  secret. 
Les  Gymnopleures  et  les  Onthophages  répondirent  mieux 
à  mon  attente.  En  moment  opportun,  je  profiterai  des 
renseignements  par  eux  fournis. 

Avec  mes  essais  d'éducation  en  volière  étaient  menées 
de  front  les  recherches  directes,  dont  les  résultats  étaient 
loin  de  ce  que  je  pouvais  désirer.  Je  crus  nécessaire  de 
m'adjoindre  des  aides.  Précisément,  une  joyeuse  bande 
d'enfants  traversaient  le  plateau.  C'était  un  jeudi. 
Oublieux  de  l'école  et  de  l'affreuse  leçon,  une  pomme 
dans  une  main,  un  morceau  de  pain  dans  l'autre,  ils 
venaient  du  village  voisin,  les  Angles;  ils  s'en  allaient 
tout  là-bas  gratter  la  colline  pelée  où  viennent  s'amortir 
les  balles  de  la  garnison  dans  les  exercices  du  tir.  Quel- 
ques morceaux  de  plomb,  de  la  valeur  d'un  petit  sou 
peut-être  pour  la  récolte  entière,  étaient  le  mobile  de  la 
matinale  expédition.  Les  fleurettes  roses  des  géraniums 
émaillaient  les  pelouses  qui  se  hâtaient  d'embellir  un 
moment  cette  Arabie  pétrée;  le  motteux  oreillard,  mi- 
partie  blanc  et  noir,  ricanait  en  voletant  d'une  pointe  de 
rocher  à  l'autre;  sur  le  seuil  de  terriers  creusés  au  pied 
des  touffes  de  thym,  les  grillons  emplissaient  l'air  de  leur 
monotone  symphonie.  Et  les  enfants  étaient  heureux  de 
cette  fête  printanière;  plus  heureux  encore  des  richesses 
en  perspective,  du  petit  sou,  prix  des  balles  trouvées,  du 
petit  sou  qui  leur  permettrait  d'acheter,  le  dimanche  sui- 
vant, à  la  marchande  établie  devant  la  porte  de  l'église, 


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LA    VOLIERE  Î5 

deux  berlingob^    à  la  menthe,  deux  gros  berlingots  de 
deux  liards  pièce. 

J'aborde  le  plus  grand,  dont  la  mine  éveillée  me  donne 
bon  espoir;  les  petits  font  cercle  tout  en  mangeant  leur 
pomme.  J'expose  la  chose,  je  leur  montre  le  Scarabée 
sacré  roulant  sa  boule;  je  leur  dis  que  dans  cette  boule, 
enfouie  quelque  part  en  terre,  je  ne  sais  où,  doit  quel- 
quefois se  trouver  une  niche  creuse  et  dans  cette  niche 
un  ver.  Il  s'agit,  en  fouillant  ça  et  là  au  hasard,  en  sur- 
veillant les  manœuvres  du  Scarabée,  de  trouver  la  boule 
habitée  par  le  ver.  Les  boules  sans  ver  ne  doivent  pas 
compter.  Et  pour  les  allécher  par  une  somme  fabuleuse, 
qui  détournât  désormais  au  profit  de  mes  recherches  le 
temps  consacré  à  quelques  liards  de  plomb,  je  promis  un 
franc,  une  belle  pièce  toute  neuve  de  vingt  sous,  pour 
chaque  boule  habitée.  A  l'énoncé  de  cette  somme,  il  y 
eut  des  écarquillements  d'yeux  d'une  adorable  naïveté.  Je 
venais  de  bouleverser  leurs  conceptions  sur  le  numéraire, 
en  cotant  à  ce  prix  fou  la  valeur  d'un  crottin.  Puis,  pour 
confirmer  le  sérieux  de  ma  proposition,  quelques  sous 
furent  distribués  en  manière  d'arrhes.  La  semaine  sui- 
vante, à  pareil  jour,  à  pareille  heure,  je  devais  me 
retrouver  aux  même  lieux,  et  fidèlement  remplir  les  con- 
ditions du  marché  envers  tous  ceux  qui  auraient  fait  la 
précieuse  trouvaille.  La  bande  bien  endoctrinée,  je  con- 
gédiai les  enfants.  «  C'est  pour  tout  de  bon,  disaient-ils 
entre  eux  en  s'en  allant;  c'est  pour  tout  de  bon!  Si  nous 
pouvions  gagner  une  pièce  chacun  !»  Et  le  cœur  gonflé 
de  douces  espérances,  ils  faisaient  tinter  les  sous  d'arrhes 
dans  le  creux  de   la  main.    Les   balles   aplaties    étaient 


36  SOUVENIRS  ENTOMOLO GIGUES 

oubliées.  Je  vis  les  enfants  se  disséminer  dans  la  plaine 
et  chercher. 

Au  jour  dit,  la  semaine  d'après,  je  revins  au  plateau. 
Je  ne  doutais  pas  du  succès.  Mes  jeunes  collaborateurs 
avaient  dû  parler  à  leurs  camarades  du  commerce  si 
lucratif  des  pilules  de  bousier,  et  montrer  les  arrhes 
pour  convaincre  les  incrédules.  Je  trouvai,  en  effet,  sur 
les  lieux  un  groupe  plus  nombreux  que  la  première  fois. 
A  mon  arrivée,  ils  accoururent,  mais  sans  élan  de  triom- 
phe, sans  cris  de  joie.  Je  voyais  déjà  les  choses  prendre 
une  mauvaise  tournure.  L'appréhension  n'était  que  trop 
fondée.  Au  sortir  de  l'école,  à  bien  des  reprises,  ils 
avaient  cherché  sans  rien  trouver  de  conforme  à  ce  que 
je  leur  avais  décrit.  Il  me  fut  présenté  quelques  pelotes 
trouvées  en  terre  avec  le  Scarabée;  mais  c'était  simple- 
ment des  amas  de  vivres,  ne  contenant  pas  de  ver.  De 
nouvelles  explications  sont  données,  et  la  partie  remise 
au  jeudi  suivant.  L'insuccès  fut  le  même.  Les  chercheurs 
découragés  n'étaient  déjà  plus  qu'en  petit  nombre.  Une 
dernière  fois,  je  fais  appel  à  leur  bonne  volonté,  toujours 
sans  résultat.  Enfin,  j.e  dédommageai  les  plus  zélés,  ceux 
qui  avaient  tenu  bon  jusqu'au  bout,  et  le  pacte  fut  rompu. 
Je  ne  devais  compter  que  sur  moi  seul  pour  des  recher- 
ches qui,  très  simples  en  apparence,  étaient  réellement 
d'une  difficulté  extrême. 

Aujourd'hui  même,  après  bien  des  années,  les  fouilles 
faites  en  lieux  opportuns,  les  occasions  épiées  en  temps 
favorables  ne  m'ont  pas  encore  donné  un  résultat  net  et 
suivi.  J'en  suis  réduit  à  raccorder  entre  elles  des  obser- 
vations tronquées,  et  à  combler  les  lacunes  par  l'analogie. 


LA   VOLIERE  57 

Le  peu  que  j'ai  vu,  combiné  avec  les  renseignements  que 
m'ont  donné  en  volière  d'autres  bousiers,  Gymnopleures, 
Copris  et  Onthophages,  se  résume  dans  l'exposé  suivant  : 
La  boule  destinée  à  l'œuf  ne  se  confectionne  pas  en 
public,  dans  le  pêle-m.êle  du  chantier  d'exploitation. 
C'est  une  œuvre  d'art  et  de  haute  patience,  qui  demande 
recueillement  et  soins  minutieux,  impossibles  au  sein  de 
la  foule.  On  entre  en  loge  pour  méditer  ses  plans  et  se 
mettre  à  l'ouvrage.  La  mère  se  creuse  donc  un  terrier  à 
un  décimètre  ou  deux  dans  le  sable.  C'est  une  assez  vaste 
salle  communiquant  au  dehors  par  une  galerie  bien 
moindre  en  diamètre.  L'insecte  y  introduit  des  matériaux 
de  choix,  roulés  sans  doute  sous  forme  de  pilule.  Les 
voyages  doivent  être  multiples,  car,  sur  la  fin  du  travail, 
le  contenu  de  la  loge  est  hors  de  proportion  avec  la  porte 
d'entrée  et  ne  pourrait  être  emmagasiné  en  une  seule 
fois.  J'ai  en  mémoire  un  Copris  espagnol  qui,  au  moment 
de  ma  visite,  achevait  une  pelote  de  la  grosseur  d'une 
orange  au  fond  d'un  terrier  ne  communiquant  au  dehors 
que  par  une  galerie  où  le  doigt  pouvait  tout  juste  passer. 
Il  est  vrai  que  les  Copris  ne  roulent  pas  de  pilules  et  ne 
font  pas  de  longues  pérégrinations  pour  transporter  les 
vivres  au  logis.  Ils  creusent  directement  un  puits  sous 
l'ordure;  et,  brassée  par  brassée,  ils  entraînent  à  recu- 
lons la  matière  au  fond  du  souterrain.  La  facilité  de 
l'approvisionnement  et  la  sécurité  du  travail,  sous  l'abri 
de  la  bouse,  favorisent  des  goûts  luxueux,  qu'on  ne  peut 
trouver,  au  même  degré,  chez  les  bousiers  adonnés  à  la 
rude  profession  de  rouleurs  de  pilules;  cependant,  pour 
peu  qu'il  y   revienne  à  deux  ou  trois  fois,  le  Scarabée 


)8  SOUVENIRS  ENTOMOLOGIQUES 

sacré  peut  s'amasser  des  richesses  que  jalouserait  le 
Gopris  espagnol. 

Ce  ne  sont  encore  là  que  des  matériaux  bruts,  amalgamés 
au  hasard.  Un  triage  minutieux  est  tout  d'abord  à  faire  : 
ceci,  le  plus  fin,  pour  les  couches  internes  dont  la  larve 
doit  se  nourrir;  cela,  le  plus  grossier,  pour  les  couches 
externes  non  destinées  à  l'alimentation  et  faisant  seule- 
ment office  de  coque  protectrice.  Puis,  autour  d'une 
niche  centrale  qui  reçoit  l'œuf,  il  faut  disposer  les 
matériaux,  assise  par  assise,  d'après  l'ordre  décroissant  de 
leur  finesse  et  de  leur  valeur  nutritive  ;  il  faut  donner  con- 
sistance aux  couches,  les  faire  adhérer  l'une  à  l'autre  ;  enfin, 
feutrer  les  brins  filamenteux  des  dernières,  qui  doivent 
protéger  le  tout.  Comment,  dans  une  complète  obscurité, 
au  fond  d'un  terrier  qui,  encombré  de  vivres,  laisse  à 
peine  la  place  pour  se  mouvoir,  le  Scarabée  vient-il  à 
bout  d'œuvre  pareille,  lui  si  gauche  d'allures,  si  raide  de 
mouvements?  Quand  je  songe  à  la  délicatesse  du  travail 
accompli  et  aux  grossiers  outils  de  l'ouvrier,  pattes 
anguleuses  bonnes  pour  éventrer  le  sol  et  au  besoin  le 
tuf,  l'idée  me  vient  d'un  éléphant  qui  s'aviserait  de  tisser 
de  la  dentelle.  Explique  qui  voudra  ce  miracle  de  l'indus- 
trie maternelle  :  quant  à  moi,  j'y  renonce,  d'autant  plus 
qu'il  ne  m'a  pas  été  donné  de  voir  l'artiste  en  ses  fonctions. 
Bornons-nous  à  décrire  le  chef-d'œuvre. 

La  pilule  où  l'œuf  est  renfermé  a  généralement  le 
volume  d'une  moyenne  pomme.  Au  centre  est  une  niche 
ovalaire  d'un  centimètre  environ  de  diamètre.  Sur  le  fond 
est  fixé  verticalement  l'œuf,  cylindrique,  arrondi  aux 
deux  bouts,  d'un  blanc  jaunâtre,  du  volume  à  peu  près 


LA   VOLIERE  59 

d'un  grain  de  froment,  mais  plus  court.  La  paroi  de  la 
niche  est  crépie  d'une  matière  brune  verdâtre,  luisante, 
demi-fluide,  vraie  crème  stercorale  destinée  aux  premières 
bouchées  de  la  larve.  Pour  cet  aliment  raffiné,  la  mère 
cueillerait-elle  la  quintessence  de  l'ordure?  L'aspect  du 
mets  me  dit  autre  chose,  et  m'affirme  que  c'est  là  une 
purée  élaborée  dans  l'estomac  maternel.  Le  pigeon 
ramollit  le  grain  dans  son  jabot  et  le  convertit  en  une 
sorte  de  laitage  qu'il  dégorge  ensuite  à  sa  couvée.  Selon 
toute  apparence,  le  bousier  a  les  mêmes  tendresses  :  il 
digère  à  demi  des  aliments  de  choix  et  les  dégorge  en  une 
fine  bouillie,  dont  il  enduit  la  paroi  de  la  niche  où  l'œuf 
est  déposé.  A  son  éclosion,  la  larve  trouve  de  la  sorte 
une  nourriture  de  digestion  facile,  qui  lui  fortifie  rapide- 
ment l'estomac  et  lui  permet  d'attaquer  les  couches  sous- 
jacentes,  auxquelles  manque  ce  raffinement  de  prépara- 
tion. Sous  l'enduit  demi-fluide  est  une  pulpe  de  choix, 
compacte,  homogène,  d'où  tout  brin  filandreux  est  exclu. 
Par  delà  viennent  des  assises  grossières,  où  les  fibres 
végétales  abondent;  enfin  l'extérieur  de  la  pelote  est  com- 
posé des  matériaux  les  plus  communs,  mais  tassés, 
feutrés  en  coque  résistante. 

Un  changement  progressif  dans  le  régime  alimentaire 
est  ici  manifeste.  En  sortant  de  l'œuf,  le  tout  débile  ver- 
misseau lèche  la  fine  purée  sur  les  murs  de  sa  loge.  Il  y 
en  a  peu,  mais  c'est  fortifiant  et  de  haute  valeur  nutritive. 
A  la  bouillie  de  la  tendre  enfance  succède  la  pâtée  du 
nourrisson  sevré,  pâtée  intermédiaire  entre  les  exquises 
délicatesse  du  début  et  la  nourriture  grossière  de  la  fin. 
La  couche  en  est  épaisse  et  suffisante  pour  faire  du  ver- 


40  SOUVENIRS  ENTOMOLOGIOUES 

misseau  un  robuste  ver.  Mais  alors  aux  forts  la  nourriture 
des  forts,  le  pain  d'orge  avec  ses  arêtes,  le  crottin  naturel 
plein  d'aiguilles  de  foin.  La  larve  en  est  surabondamment 
approvisionnée;  et  toute  sa  croissance  prise,  il  lui  reste 
une  couche  formant  cloison  autour  d'elle.  La  capacité  de 
l'habitacle  s'est  agrandie  à  mesure  que  grossissait  l'habi- 
tant, nourri  de  la  substance  même  des  murailles  ;  la  petite 
niche  primitive  à  parois  très  épaisses  est  maintenant  une 
grande  cellule  à  parois  de  quelques  millimètres  d'épaisseur  ; 
les  assises  intérieures  de  la  maison  sont  devenues  larve, 
nymphe  ou  Scarabée  suivant  l'époque.  Finalement  la 
pilule  est  une  solide  coque,  abritantdans  sa  loge  spacieuse 
le  mytérieux  travail  de  la  métamorphose. 

Pour  continuer,  les  observations  me  manquent  :  mes 
actes  de  l'état-civil  du  Scarabée  sacré  s'arrêtent  à  l'œuf. 
Je  n'ai  pas  vu  la  larve  qui,  du  reste,  est  connue  et  décrite 
dans  les  auteurs'  ;  je  n'ai  pas  vu  davantage  l'insecte  par- 
fait encore  renfermé  dans  la  chambre  de  sa  pilule,  avant 
toute  pratique  des  fonctions  de  rouleur  et  de  fouisseur. 
Et  c'est  précisément  là  ce  que  j'aurais  surtout  désiré  voir. 
J'aurais  voulu  trouver  le  bousier  dans  sa  loge  natale, 
récemment  transfiguré,  novice  de  tout  travail,  pour 
examiner  la  main  de  l'ouvrier  avant  sa  mise  à  l'ouvrage. 
La  raison  de  ce  souhait,  la  voici  : 

Les  insectes  ont  chaque  patte  terminée  par  une  sorte 
de  doigt  ou  tarse,  comme  on  l'appelle,  composé  d'une 
suite  de  fines  pièces  que  l'on  pourrait  comparer  aux 
phalanges  de  nos  doigts.  Un  ongle  en  croc  termine  le 

1.  Voir  Mulsant,  Coléoplcres  de  France,  Lamellicornes. 


LA    VOLIERE  41 

tout.  Un  doigt  à  chaque  patte,  telle  est  la  règle;  et 
ce  doigt,  du  moins  pour  les  Coléoptères  supérieurs, 
notamment  pour  les  bousiers,  comprend  cinq  phalanges 
ou  articles.  Or,  par  une  exception  bien  étrange,  les 
Scarabées  sont  privés  de  tarses  aux  pattes  antérieures, 
tandis  qu'ils  en  possèdent  de  fort  bien  conformés,  avec 
cinq  articles,  aux  deux  autres  paires.  Ils  sont  manchots, 
estropiés  :  ils  manquent,  aux  membres  de  devant,  de  ce 
qui,  dans  l'insecte,  représente  fort  grossière- 
ment notre  main.  Pareille  anomalie  se  retrouve 
chez  les  Onitis  et  les  Bubas,  également  de  la 
famille  des  bousiers.  L'entomologie  a  depuis 
longtemps  enregistré  ce  curieux  fait  sans  pou- 
voir en  donner  une  satisfaisante  explication.  oiivieri. 
L'animal  est-il  manchot  de  naissance;  vient-il 
au  monde  sans  doigts  aux  membres  antérieurs?  Ou  bien 
est-ce  par  accident  qu'il  les  perd  une  fois  qu'il  se  livre  à 
ses  travaux  pénibles? 

Aisément  on  concevrait  pareille  mutilation  comme 
une  suite  de  la  rude  besogne  de  l'insecte.  Fouiller, 
creuser,  râteler,  dépecer  tantôt  dans  le  gravier  du  sol, 
tantôt  dans  la  masse  iilandreuse  du  crottin,  n'est  pas 
œuvre  oii  des  organes  aussi  délicats  que  les  tarses  puissent 
être  engagés  sans  péril.  Circonstance  plus  grave  encore  : 
quand  l'insecte  roule  à  reculons  sa  pilule,  la  tête  en  bas, 
c'est  par  l'extrémité  des  pattes  antérieures  qu'il  prend 
appui  sur  le  terrain.  Que  pourraient  devenir  dans  ce  con- 
tinuel frottement  contre  les  rudesses  du  sol  les  faibles 
doigts  de  l'insecte,  aussi  menus  qu'un  bout  de  fil? 
Inutiles,  pur  embarras,  un  jour  ou  l'autre  ils  devraient 


49  SOUVENIRS  ENTOMOLOGIQUES 

disparaître,  écrasés,  arrachés,  usés  au  milieu  de  mille 
accidents.  A  manier  de  lourds  outils,  à  soulever  de 
pesants  fardeaux,  nos  ouvriers,  trop  souvent,  hélas! 
s'estropient;  ainsi  s'estropierait  le  Scarabée  en  roulant  sa 
pelote,  faix  énorme  pour  lui.  Ses  bras  manchots  seraient 
noble  certificat,  attestant  vie  laborieuse. 

Mais  ici  des  doutes  sérieux  aussitôt  surviennent.  Ces 
mutilations,  si  elles  sont  en  réalité  accidentelles  et  la 
conséquence  d'un  pénible  travail,  doivent  être  l'excep- 
tion et  non  la  règle.  De  ce  qu'un  ouvrier,  de  ce  que  plu- 
sieurs ouvriers  auront  la  main  broyée  dans  les  engre- 
nages d'une  machine,  ce  n'est  pas  à  dire  que  tous  les 
autres  seront  aussi  manchots.  Si  le  Scarabée  souvent, 
très  souvent  même,  perd  les  doigts  antérieurs  à  son  mé- 
tier de  rouleur  de  pilules,  quelques-uns  au  moins  doivent 
se  trouver  qui,  plus  heureux  ou  plus  adroits,  ont  con- 
servé leurs  tarses.  Consultons  donc  les  faits.  J'ai  observé 
en  très  grand  nombre  les  espèces  de  Scarabées  qui 
habitent  la  France  :  le  Scarabée  sacré^ 
commun  en  Provence  ;  le  Scarabée  semi- 
ponctué,  qui  s'éloigne  peu  de  la  mer  et 
fréquente  les  plages  sablonneuses  de 
Cette,  de  Palavas  et  du  golfe  Juan; 
enfin  le  Scarabée  à  large  cou,  beaucoup 
plus  répandu  que  les  deux  autres  et  qui 

Scarabée  à  large  cou. 

remonte  la  vallée  du  Rhône  au  moins 
jusqu'à  Lyon.  Enfin  mes  observations  ont  porté  sur  une 
espèce  africaine,  le  Scarabée  à  cicatrices,  recueilli  aux 
environs  de  Constantine.  Eh  bien,  le  manque  de  tarses 
aux    pattes    antérieures    s'est   trouvé,    pour   les   quatre 


LA   VOLIÈRE  4) 

espèces,  un  fait  constant,  sans  exception  aucune,  du 
moins  dans  la  limite  de  mes  observations.  Le  Scarabée 
serait  donc  manchot  d'origine;  ce  serait  chez  lui  parti- 
cularité naturelle  et  non  accident. 

Une  autre  raison  d'ailleurs  apporte  un  supplément  de 
preuves.  Si  l'absence  des  doigts  antérieurs  était  une  muti- 
lation accidentelle,  suite  de  violents  exercices,  il  ne 
manque  pas  d'autres  insectes,  de  bousiers  notamment, 
qui  se  livrent  à  des  travaux  d'excavation  encore  plus 
pénibles  que  ceux  du  Scarabée,  et  qui  devraient  alors, 
à  plus  forte  raison,  être  privés  des  tarses  de  devant, 
appendices  sans  usage,  embarrassants  même  quand  la 
patte  doit  être  un  robuste  outil  de  fouille.  Les  Géotrupes, 
par  exemple,  qui  méritent  si  bien  leur  nom,  signifiant 
troueur  de  terre,  creusent  dans  le  sol  battu  des  chemins, 
au  milieu  de  cailloux  cimentés  d'argile,  des  puits  verti- 
caux tellement  profonds  qu'il  faut,  pour  en  visiter  la 
cellule  terminale,  faire  emploi  de  puissants  instruments 
de  fouille,  et  encore  ne  réussit-on  pas  toujours.  Or,  ces 
mineurs  par  excellence,  qui  s'ouvrent  aisément  de  longues 
galeries  dans  un  milieu  dont  le  Scarabée  sacré  pourrait 
à  peine  entamer  la  surface,  ont  leurs  tarses  antérieurs 
intacts,  comme  si  perforer  le  tuf  était  œuvre  de  délica- 
tesse et  non  de  violence.  Tout  porte  donc  à  croire  qu'ob- 
servé, novice  encore,  dans  la  cellule  natale,  le  Scarabée 
se  trouverait  manchot  et  semblable  au  vétéran  qui  a 
couru  le  monde  et  s'est  usé  au  travail. 

Sur  cette  absence  de  doigts  pourrait  se  baser  un  rai- 
sonnement en  faveur  des  théories  à  la  mode  aujourd'hui, 
concurrence   vitale   et   transformation   de   l'espèce.   On 


44  SOUVENIRS  ENTOMOLOGIQUES 

dirait  :  Les  Scarabées  ont  eu  d'abord  des  tarses  à  toutes 
les  pattes,  conformément  aux  lois  générales  de  l'organi- 
sation chez  les  insectes.  D'une  façon  ou  de  l'autre,  quel- 
ques-uns ont  perdu  aux  pattes  antérieures  ces  appendices 
embarrassants,  plus  nuisibles  qu'utiles;  se  trouvant  bien 
de  cette  mutilation  qui  favorisait  le  travail,  ils  ont  prévalu 
peu  à  peu  sur  les  autres,  moins  avantagés;  ils  ont  fait 
souche  en  transmettant  à  leur  descendance  leurs  moi- 
gnons sans  doigts,  et  finalement  l'antique  insecte  doigté 
est  devenu  l'insecte  manchot  de  nos  jours,  A  ces  raisons 
je  veux  bien  me  rendre  si  l'on  me  démontre  d'abord  pour 
quels  motifs,  avec  des  travaux  analogues  et  bien  autre- 
ment rudes,  le  Géotrupe  a  conservé  ses  tarses.  Jusque-là, 
continuons  à  croire  que  le  premier  Scarabée  qui  roula  sa 
pilule,  peut-être  sur  la  plage  de  quelque  lac  où  se  bai- 
gnait le  Palœotherium,  était  privé  de  tarses  antérieurs 
comme  le  nôtre. 


III 

LE  CERCERIS  BUPRESTICIDE 


Il  est  pour  chacun,  suivant  la  tournure  de  ses  idées, 
certaines  lectures  qui  font  date  en  montrant  à  l'esprit  des 
horizons  non  encore  soupçonnés.  Elles  ouvrent  toutes 
grandes  les  portes  d'un  monde  nouveau  où  doivent  désor- 
mais se  dépenser  les  forces  de  l'intelligence  :  elles  sont 
l'étincelle  qui  porte  la  flamme  dans  un  foyer  dont  les 
matériaux,  privés  de  son  concours,  persisteraient  indéfi- 
niment inutiles.  Et  ces  lectures,  point  de  départ  d'une 
ère  nouvelle  dans  l'évolution  de  nos  idées,  c'est  fréquem- 
ment le  hasard  qui  nous  en  fournit  l'occasion.  Les  cir- 
constances les  plus  fortuites,  quelques  lignes  venues  sous 
nos  yeux  on  ne  sait  plus  comment,  décident  de  notre  ave- 
nir et  nous  engagent  dans  le  sillon  de  notre  lot. 

Un  soir  d'hiver,  à  côté  d'un  poêle  dont  les  cendres 
étaient  encore  chaudes,  et  la  famille  endormie,  j'oubliais, 
dans  la  lecture,  les  soucis  du  lendemain,  les  noirs  soucis 
du  professeur  de  physique  qui,  après  avoir  empilé 
diplôme  universitaire  sur  diplôme  et  rendu  pendant  un 


46  SOUVENIRS  ENTOM OLO GIOUES 

quart  de  siècle  des  services  dont  le  mérite  n'était  pas 
méconnu,  recevait  pour  lui  et  les  siens  i  600  fr.,  moins 
que  le  gage  d'un  palefrenier  de  bonne  maison.  Ainsi  le 
voulait  la  honteuse  parcimonie  de  cette  époque  pour  les 
choses  de  l'enseignement.  Ainsi  le  voulaient  les  pape- 
rasses administratives  :  j'étais  un  irrégulier,  fils  de  mes 
études  solitaires.  J'oubliais  donc,  au  milieu  des  livres, 
mes  poignantes  misères  du  professorat,  quand,  de  for- 
tune, je  vins  à  feuilleter  une  brochure  entomologique  qui 
m'était  venue  entre  les  mains  je  ne  sais  plus  par  quelles 
circonstances. 

C'était  un  travail  du  patriarche  de  l'entomologie  à  cette 
époque,  du  vénérable  savant  Léon  Dufour,  sur  les  mœurs 
d'un  Hyménoptère  chasseur  de  Buprestes.  Certes,  je 
n'avais  pas  attendu  jusque-là  pour  m'intéresser  aux 
insectes;  depuis  mon  enfance,  Coléoptères,  Abeilles  et 
Papillons  étaient  ma  joie  ;  d'aussi  loin  qu'il  me  souvienne,  je 
me  vois  en  extase  devant  les  magnificences  des  élytres  d'un 
Carabe  et  des  ailes  d'un  Machaon.  Les  matériaux  du  foyer 
étaient  prêts;  il  manquait  l'étincelle  pour  les  embraser.  La 
lecture  si  fortuite  de  Léon  Dufour  fut  cette  étincelle. 

Des  clartés  nouvelles  jaillirent  :  ce  fut  en  mon  esprit 
comme  une  révélation.  Disposer  de  beaux  Coléoptères 
dans  une  boîte  à  liège,  les  dénommer,  les  classer,  ce 
n'était  donc  pas  toute  la  science  ;  il  y  avait  quelque  chose 
de  bien  supérieur  :  l'étude  intime  de  l'animal  dans  sa 
structure  et  surtout  dans  ses  facultés.  J'en  lisais,  gonflé 
d'émotion,  un  magnifique  exemple.  A  quelque  temps  de 
là,  servi  par  ces  heureuses  circonstances  que  trouve  tou- 
jours celui  qui  les  cherche  avec  passion,  je  publiais  mon 


LE  CERCERIS  BURRESTICIDE  47 

premier  travail  entomologique,  complément  de  celui  de 
Léon  Dufoiir.  Ce  début  eut  les  honneurs  de  riiislilut  de 
France;  un  prix  de  physiologie  expérimentale  lui  fut 
décerné.  Mais,  récompense  bien  plus  douce  encore,  je 
recevais  bientôt  après  la  lettre  la  plus  élogieusc,  la  plus 
encourageante  de  celui-là  même  qui  m'avait  inspiré.  Le 
vénéré  Maître  m'adressait  du  fond  des  Landes  la  chaleu- 
reuse expression  de  son  enthousiasme,  et  m'engageait 
v^ivement  à  continuer  dans  la  voie.  A  ce  souvenir,  mes 
vieilles  paupières  se  mouillent  encore  d'une  larme  de 
sainte  émotion.  O  beaux  jours  des  illusions,  de  la  foi 
en  l'avenir,  qu'êtes-vous  devenus? 

J'aime  à  croire  que  le  lecteur  ne  sera  pas  fâché  de 
trouver  ici,  en  extrait,  le  mémoire  point  de  départ  de 
mes  propres  recherches,  d'autant  plus  que  cet  extrait  est 
nécessaire  pour  l'intelligence  de  ce  qui  doit  suivre.  Je 
laisse  donc  la  parole  au  Maître,  mais  en  abrégeant  '. 

«Je  ne  vois  dans  l'histoire  des  Insectes  aucun  fait  aussi 
curieux,  aussi  extraordinaire  que  celui  dont  je  vais  vous 
entretenir.  Il  s'agit  d'une  espèce  de  Cerceris  qui  alimente 
sa  famille  avec  les  plus  somptueuses  espèces  du  genre 
Bupreste.  Permettez-moi,  mon  ami,  de  vous  associer 
aux  vives  impressions  que  m'a  procurées  l'étude  des 
mœurs  de  cet  H3^ménoptère. 

«  En  juillet  1839,  un  de  mes  amis  qui  habite  la  cam- 

I.  Pour  le  mémoire  complet,  consulter /l«//i7/c?5  ^^5  Sciences  natu- 
relles, 2®  série,  tomeXV.  Observations  sur  les  métamorphoses  du  Cer- 
ceris bupresticida,  et  sur  l'industrie  et  l'instinct  entomologique  de  cer 
Hyménoptère,  par  M.  Léon  Dufour  (Lettre  adressée  à  M.  Audouin). 


48  SOUVENIRS  ENTOMOLOGIOUES 

pagne,  m'envoya  deux  individus  du  Buprestis  bifasciata, 
insecte  alors  nouveau  pour  ma  collection,  en  m'apprenant 
qu'une  espèce  de  Guêpe  qui  transportait  un  de  ces  jolis 
Coléoptères  l'avait  abandonné  sur  son 
habit  et  que,  peu  d'instants  après,  une 
semblable  Guêpe  en  avait  laissé  tomber  un 
autre  à  terre. 

«  En  juillet    1840,  étant  allé  faire  une 
visite,  comme  médecin,  dans  la  maison  de 

UuprcbUs  bilasciala.  ' 

mon  ami,  je  lui  rappelai  sa  capture  de 
l'année  précédente,  et  je  m'informai  des  circonstances  qui 
l'avaient  accompagnée.  La  conformité  de  saison  et  de 
lieux  me  faisait  espérer  de  renouveler  moi-même  cette 
conquête;  mais  le  temps  était  ce  jour-là,  sombre  et  frais, 
peu  favorable,  par  conséquent,  à  la  circulation  des  Hymé- 
noptères. Néanmoins,  nous  nous  mîmes  en  observation 
dans  les  allées  du  jardin,  et  ne  voyant  rien  venir,  je 
m'avisai  de  chercher  sur  le  sol  des  habitations  d'Hymé- 
noptères fouisseurs. 

«  Un  léger  tas  de  sable,  récemment  remué  et  formant 
comme  une  petite  taupinière,  arrêta  mon  attention.  En 
le  grattant,  je  reconnus  qu'il  masquait  l'orifice  d'un  con- 
duit qui  s'enfonçait  profondément.  Au  moyen  d'une 
bêche,  nous  défonçons  avec  précaution  le  terrain,  et  nous 
ne  tardons  pas  à  voir  briller  les  élytres  éparses  du  Bu- 
preste si  convoité.  Bientôt  ce  ne  sont  plus  des  élytres 
isolées,  des  fragments  que  je  découvre;  c'est  un  Bupreste 
tout  entier,  ce  sont  trois,  quatre  Buprestes  qui  étalent 
leur  or  et  leurs  émeraudes.  Je  n'en  croyais  pas  mes  yeux. 
Mais  ce  n'était  là  qu'un  prélude  de  mes  jouissances. 


BUPRESTES 


LE  CERCERIS  BUPRESTICIDE  49 

«  Dans  le  chaos  des  débris  de  l'exhumation,  un  Hymé- 
noptèrc  se  présente  et  tombe  sous  ma  main  :  c'était  le 
ravisseur  des  Buprestes,  qui  cherchait  à  s'évader  du 
milieu  des  victimes.  Dans  cet  insecte  fouisseur,  je  recon- 
nais une  vieille  connaissance,  un  Cerceris  que  j'ai  trouvé 
deux  cents  fois  en  ma  vie,  soit  en  Espagne,  soit  dans  les 
environs  de  Saint-Sever. 

«  Mon  ambition  était  loin  d'être  satisfaite.  Il  ne  me  suffi- 
sait pas  de  connaître  et  le  ravisseur  et  la  proie  ravie,  il  me 
fallait  la  larve,  seul  consommateur  de  ces  opulentes  pro- 
visions. Après  avoir  épuisé  ce  premier  filon  à  Buprestes, 
je  courus  à  de  nouvelles  fouilles,  je  sondai  avec  un  soin 
plus  scrupuleux;  je  parvins  enfin  à  découvrir  deux  larves 
qui  complétèrent  la  bonne  fortune  de  cette  campagne. 
En  moins  d'une  heure,  je  bouleversai  trois  repaires  de 
Cerceris,  et  mon  butin  fut  une  quinzaine  de  Buprestes 
entiers  avec  des  fragments  d'un  plus  grand  nombre 
encore.  Je  calculai,  en  restant,  je  crois,  bien  en  deçà  de 
la  vérité,  qu'il  y  avait  dans  ce  jardin  vingt-cinq  nids,  ce 
qui  faisait  une  somme  énorme  de  Buprestes  enfouis.  Que 
sera-ce  donc,  me  disais-je,  dans  les  localités  où,  en  quel- 
ques heures,  j'ai  pu  saisir  sur  les  fleurs  des  alliacées  jus- 
qu'à soixante  Cerceris,  dont  les  nids,  suivant  toute  appa- 
rence, étaient  dans  le  voisinage  et  approvisionnés,  sans 
doute,  avec  la  même  somptuosité.  Ainsi  mon  imagina- 
tion, d'accord  avec  les  probabilités,  me  faisait  entrevoir 
sous  terre,  et  dans  un  rayon  peu  étendu,  des  Buprcstis 
bifasciata  par  milliers,  tandis  que,  depuis  plus  de  trente 
ans  que  j'explore  l'entomologie  de  nos  contrées,  je  n'en  ai 
jamais  trouvé  un  seul  dans  la  campagne. 

I.  4 


50  SOUVENIRS  ENTOMOLOGIQUES 

«  Une  fois  seulement,  il  y  a  peut-être  vingt  ans,  je  ren- 
contrai, engagé  dans  un  trou  de  vieux  chêne,  un  abdomen 
de  cet  insecte  revêtu  de  ses  élytres.  Ce  dernier  fait  devint 
pour  moi  un  trait  de  lumière.  En  m'apprenant  que  la 
larve  du  Buprestis  bifasciata  devait 
vivre  dans  le  bois  de  chêne,  il 
me  rendait  parfaitement  raison  de 
l'abondance  de  ce  Coléoptère  dans 
un  pays  où  les  forêts  sont  exclusi- 
vement formées  par  cet  arbre. 
Comme  le  Cerceris  bupresticide  est 

Cerceiis   bupresticide. 

rare  dans  les  collines  argileuses  de 
cette  dernière  contrée,  comparativement  aux  plaines  sablon- 
neuses peuplées  par  le  pin  maritime,  il  devenait  piquant 
pour  moi  de  savoir  si  cet  Hyménoptère,  lorsqu'il  habite  la 
région  des  pins,  approvisionne  son  nid  comme  dans  la 
région  des  chênes.  J'avais  de  fortes  présomptions  qu'il  ne 
devait  pas  en  être  ainsi;  et  vous  verrez  bientôt,  avec 
quelque  surprise,  combien  est  exquis  le  tact  entomolo- 
gique  de  notre  Cerceris  dans  le  choix  des  nombreuses 
espèces  du  genre  Bupreste. 

«  Hâtons-nous  donc  de  nous  rendre  dans  la  région  des 
pinspourmoissonner  de  nouvelles  jouissances.  Le  chantier 
d'exploration  est  le  jardin  d'une  propriété  située  au  milieu 
de  forêts  de  pins  maritimes.  Les  repaires  de  Cerceris 
furent  bientôt  reconnus  ;  ils  étaient  exclusivement  prati- 
qués dans  les  maîtresses  allées,  où  le  sol,  plus  battu,  plus 
compact  à  la  surface,  offrait  à  l'Hyménoptère  fouisseur 
des  conditions  de  solidité  pour  l'établissement  de  son 
domicile  souterrain.  J'en  visitai  une  vingtaine  environ,  et 


LE  CERCERIS  BUPRESTICIDE  51 

je  puis  le  dire,  à  la  sueur  de  mon  front.  C'est  un  genre 
d'exploitation  assez  pénible,  car  les  nids,  et  par  consé- 
quent les  provisions,  ne  se  rencontrent  qu'à  un  pied  de 
profondeur.  Aussi,  pour  éviter  leur  dégradation,  il  con- 
vient, après  avoir  enfoncé  dans  la  galerie  des  Gerceris  un 
chaume  de  graminée  qui  sert  de  jalon  et  de  conducteur, 
d'investir  la  place  par  une  ligne  de  sape  carrée  dont  les 
côtés  sont  distants  de  l'orifice  ou  du  jalon  d'environ  sept 
à  huit  pouces.  Il  faut  saper  avec  une  pelle  de  jardin, 
de  manière  que  la  motte  centrale,  bien  détachée  dans  son 
pourtour,  puisse  s'enlever  en  une  pièce,  que  l'on  renverse 
sur  le  sol  pour  la  briser  ensuite  avec  circonspection.  Telle 
est  la  manœuvre  qui  m'a  réussi. 

«  Vous  eussiez  partagé,  mon  ami,  notre  enthousiasme  à 
la  vue  des  belles  espèces  de  Buprestes  que  cette  exploita- 
tion si  nouvelle  étala  successivement  à  nos  regards 
empressés.  Il  fallait  entendre  nos  exclamations  toutes  les 
fois  qu'en  renversant  de  fond  en  comble  la  mine,  on 
mettait  en  évidence  de  nouveaux  trésors,  rendus  plus 
éclatants  encore  par  l'ardeur  du  soleil,  ou  lorsque  nous 
découvrions,  ici  des  larves  de  tout  âge  attachées  à  leur 
proie,  là  des  coques  de  ces  larves  toutes  incrustées  de 
cuivre,  de  bronze,  d'émeraudes.  Moi  qui  suis  un  entomo- 
phile  praticien,  et  depuis,  hélas!  trois  ou  quatre  fois  dix 
ans,  je  n'avais  jamais  assisté  à  un  spectacle  si  ravissant,  je 
n'avais  jamais  vu  pareille  fête.  Vous  y  manquiez  pour  en 
doubler  la  jouissance.  Notre  admiration,  toujours  progres- 
sive, se  portait  alternativement  de  ces  brillants  Coléoptères 
au  discernement  merveilleux,  à  la  sagacité  étonnante  du 
Cerceris  qui  les  avait  enfouis  et  emmagasinés.  Le  croiriez- 


5»  SOUVENIRS  ENTOMOLOGIQUES 

VOUS,  sur  plus  de  quatre  cents  individus  exhumés,  il 
ne  s'en  est  pas  trouvé  un  seul  qui  n'appartînt  au  vieux 
genre  Bupreste.  La  plus  minime  erreur  n'a  point  été 
commise  par  notre  savant  Hyménoptère.  Quels  enseigne- 
ments à  puiser  dans  cette  intelligente  industrie  d'un  si 
petit  insecte!  Quel  prix  Latreille  n'aurait-il  pas  attaché 
au  suffrage  de  ce  Cerceris  en  faveur  de  la  méthode  natu- 
relle*. 

«  Passons  maintenant  aux  diverses  manœuvres  du  Cer- 
ceris pour  établir  et  approvisionner  ses  nids.  J'ai  déjà  dit 
qu'il  choisit  les  terrains  dont  la  surface  est  battue,  com- 
pacte et  solide;  j'ajoute  que  ces  terrains  doivent  être  secs 
et  exposés  au  grand  soleil.  Il  y  a  dans  ce  choix  une  intel- 
ligence, ou,  si  vous  voulez,  un  instinct  qu'on  serait  tenté 
de  croire  le  résultat  de  l'expérience.  Une  terre  meuble, 
un  sol  uniquement  sablonneux  seraient,  sans  doute,  bien 
plus  faciles  à  creuser  :  mais  comment  y  pratiquer  un 
orifice  qui  pût  rester  béant  pour  le  besoin  du  service,  et 
une  galerie  dont  les  parois  ne  fussent  pas  exposées  à 
s'ébouler  à  chaque  instant,  à  se  déformer,  à  s'obstruer  à 
la  moindre  pluie  ?  Ce  choix  est  donc  rationnel  et  parfai- 
tement calculé. 

«  Notre  Hyménoptère  fouisseur  creuse  sa  galerie  au 
moyen  de  ses  mandibules  et  de  ses  tarses  antérieurs  qui, 
à  cet  effet,  sont  garnis  de  piquants  raides,  faisant  l'office 
de  râteaux.  Il  ne  faut  pas  que  l'orifice  ait  seulement  le 


I .  Les  450  Buprestes  exhumés  appartiennent  aux  espèces  suivantes  : 
Biiprestis  octo-guttata;  B.  hifasciata;  B.  pruni ;  B.  tarda;  B.  bi- 
guttata;  B.  iiiicans;  B.  flavo  maculaia;  B.  chiysostigina ;  B.  novem- 
maculata. 


LE  CERCERÎS  BUPRESTICIDE  5) 

dirimèti'c  du  corps  du  mineur;  il  faut  qu'il  puisse  admettre 
une  proie  plus  volumineuse.  C'est  une  prévoyance  admi- 
rable. A  mesure  que  le  Cerceris  s'enfonce  dans  le  sol,  il 
amène  au  dehors  les  déblais,  et  ce  sont  ceux-ci  qui  forment 
le  tas  que  j'ai  comparé  plus  haut  à  une  petite  taupinière. 
Cette  galerie  n'est  pas  verticale,  ce  qui  l'aurait  infaillible- 
ment exposée  à  se  combler,  soit  par  l'effet  du  vent,  soit 
par  bien  d'autres  causes.  Non  loin  de  son  origine,  elle 
forme  un  coude;  sa  longueur  est  de  sept  à  huit  pouces. 
Au  fond  du  couloir,  l'industrieuse  mère  établit  les  ber- 
ceaux de  sa  postérité.  Ce  sont  cinq  cellules  séparées  et 
indépendantes  les  unes  des  autres,  disposées  en  demi- 
cercle,  creusées  de  manière  à  posséder  la  forme  et  pres- 
que la  grandeur  d'une  olive,  polies  et  solides  à  leur 
intérieur.  Chacune  d'elles  est  assez  grande  pour  contenir 
trois  Buprestes,  qui  sont  la  ration  ordinaire  pour  chaque 
larve.  La  mère  pond  un  œuf  au  milieu  des  trois  victimes, 
et  bouche  ensuite  la  galerie  avec  de  la  terre,  de  manière 
que,  l'approvisionnement  de  toute  la  couvée  terminé,  les 
cellules  ne  communiquent  plus  au  dehors. 

«Le  Cerceris  bupresticide  doit  être  un  adroit,  un  intré- 
pide, un  habile  chasseur.  La  propreté,  la  fraîcheur  des 
Buprestes  qu'il  enfouit  dans  sa  tanière,  portent  à  croire 
qu'il  les  saisit  au  moment  où  ces  Coléoptères  sortent  des 
ga,lerics  ligneuses  où  vient  de  s'opérer  leur  dernière  méta- 
morphose. Mais  quel  inconcevable  instinct  le  pousse,  lui 
qui  ne  vit  que  du  nectar  des  fleurs,  à  se  procurer, 
à  travers  mille  difiicultés,  une  nourriture  animale 
pour  des  enfants  carnivores  qu'il  ne  doit  jamais  voir, 
et  à  venir  se  placer  en  arrêt  sur  les  arbres  les  plus  disseo}- 


54 


SOUVENIRS  ENTOMOLOGIOUES 


blables,  recelant  dans  les  profondeurs  de  leurs  troncs  les 
insectes  destinés  à  devenir  sa  proie?  Quel  tact  entomolo- 
gique  plus  inconcevable  encore  lui  fait  une  rigoureuse 
loi  de  se  renfermer,  pour  le  choix  de  ses  victimes,  dans 
un  seul  groupe  générique  et  de  capturer  des  espèces  qui 
ont  entre  elles  des  différences  considérables  de  taille,  de 
configuration,  de  couleur?  Car  voyez,  mon  ami,  combien 
peu  se  ressemblent  :  le  B.  biguitata  à  corps  mince  et 
allongé,  à  couleur  sombre;  le  B.  octo-giittata,  ovale- 
oblong,  à  grandes  taches  d'un  beau  jaune  sur  un  fond 
bleu  ou  vert;  le  B.  micans,  qui  a  trois  ou  quatre  fois  le 


Buprcsiis 
biguttata. 


Buprestis 
octo-cuttata. 


volume  du  B.  biguttata  et  une  couleur  métallique  d'un 
beau  vert  doré  éclatant. 

«  Il  est  encore,  dans  les  manœuvres  de  notre  assassin 
des  Buprestes,  un  fait  des  plus  singuliers.  Les  Buprestes 
enterrés,  ainsi  que  ceux  dont  je  me  suis  emparé  entre  les 
pattes  de  leurs  ravisseurs,  sont  toujours  dépourvus  de 
tout  signe  de  vie;  en  un  mot,  ils  sont  décidément  morts. 
Je  remarquai  avec  surprise  que,  n'importe  l'époque  de 
l'exhumation  de  ces  cadavres,  non  seulement  ils  conser- 
vaient toute  la  fraîcheur  de  leur  coloris,  mais  ils  avaient 
les  pattes,  les  antennes,  les  palpes  et  les  membranes  qui 


LE  CERCEIUS  BUPRESTICIDË  55 

unissent  les  parties  du  corps,  parfaitement  souples  et 
flexibles.  On  ne  reconnaissait  en  eux  aucune  mutilation, 
aucune  blessure  apparente.  On  croirait  d'abord  en  trouver 
la  raison,  pour  ceux  qui  sont  ensevelis,  dans  la  fraîcheur 
des  entrailles  du  sol,  dans  l'absence  de  l'air  et  de  la 
lumière;  et  pour  ceux  enlevés  aux  ravisseurs,  dans  une 
mort  très  récente. 

«  Mais  observez,  je  vous  prie,  que  lors  de  mes  explora- 
tions, après  avoir  placé  isolément  dans  des  cornets  de 
papier  les  nombreux  Buprestes  exhumés,  il  m'est  souvent 
arrivé  de  ne  les  enfiler  avec  des  épingles  qu'après  trente- 
six  heures  de  séjour  dans  les  cornets.  Eh  bien!  malgré  la 
sécheresse  et  la  vive  chaleur  de  juillet,  j'ai  toujours  trouvé 
la  même  flexibilité  dans  leurs  articulations.  Il  y  a  plus  : 
après  ce  laps  de  temps,  j'ai  disséqué  plusieurs  d'entre 
eux,  et  leurs  viscères  étaient  aussi  parfaitement  conservés 
que  si  j'avais  porté  le  scalpel  dans  les  entrailles  encore 
vivantes  de  ces  insectes.  Or,  une  longue  expérience  m'a 
appris  que,  même  dans  un  Coléoptère  de  cette  taille, 
lorsqu'il  s'est  écoulé  douze  heures  depuis  la  mort  en  été, 
les  organes  intérieurs  sont  ou  desséchés  ou  corrompus, 
de  manière  qu'il  est  impossible  d'en  constater  la  forme  et 
la  structure.  Il  y  a  dans  les  Buprestes  mis  à  mort  par  les 
Cerceris  quelque  circonstance  particulière  qui  les  met  à 
l'abri  de  la  dessiccation  et  de  la  corruption  pendant  une 
et  peut-être  deux  semaines.  Mais  quelle  est  cette  circon- 
stance? » 

Pour  expliquer  cette  merveilleuse  conservation  des 
chairs  qui,  d'un  insecte  plongé  depuis  plusieurs  semaines 


56  SOUVENIRS  ENTOMOLOGIOUES 

dans  l'inertie  d'un  cadavre,  fait  une  pièce  de  gibier  ne 
se  faisandant  pas  et  se  tenant  aussi  fraîche  qu'à  la  minute 
même  de  sa  capture,  pendant  les  plus  fortes  chaleurs  de 
l'été,  l'habile  historien  du  chasseur  de  Buprestes  suppose 
un  liquide  antiseptique,  agissant  à  la  manière  des  prépa- 
rations usitées  pour  conserver  les  pièces  d'anatomie.  Ce 
liquide  ne  saurait  être  que  le  venin  de  l'Hyménoptère, 
inoculé  dans  le  corps  de  la  victime.  Une  petite  gouttelette 
de  l'humeur  venimeuse  accompagnant  le  dard,  stylet 
destiné  à  l'inoculation,  ferait  office  d'une  sorte  de  sau- 
mure ou  de  liqueur  préservatrice  pour  conserver  les 
chairs  dont  la  larve  doit  se  nourrir.  Mais  quelle  supério- 
rité n'aurait  pas  sur  les  nôtres  le  procédé  de  l'Hyméno- 
ptère en  matière  de  conserves  alimentaires  !  Nous  saturons 
de  sel,  nous  imprégnons  des  âcretés  de  la  fumée,  nous 
enfermons  dans  des  boîtes  de  fer-blanc  hermétiquement 
closes,  des  aliments  qui  se  maintiennent  mangeables,  il 
est  vrai,  mais  sont  loin,  bien  loin,  des  qualités  qu'ils 
avaient  à  l'état  de  fraîcheur.  Les  boîtes  de  sardines 
noyées  dans  de  l'huile,  les  harengs  fumés  de  la  Hollande, 
les  morues  réduites  en  une  plaque  raccornie  par  le  sel  et 
le  soleil,  tout  cela  peut-il  soutenir  la  comparaison  avec 
les  mêmes  poissons  livrés  à  la  cuisine  alors  qu'ils  frétil- 
lent encore?  Pour  les  viandes  proprement  dites,  c'est 
encore  pire.  Hors  de  la  salaison  et  du  boucanage,  nous 
n'avons  rien  qui  puisse,  même  pendant  une  période  assez 
courte,  maintenir  mangeable  à  la  rigueur  un  morceau  de 
chair.  Aujourd'hui,  après  mille  tentatives  infructueuses 
dans  les  voies  les  plus  variées,  on  équipe  à  grands  frais 
des  navires  spéciaux,  qui,  munis  de  puissants  appareils 


NID  DU  CERCERIS  BUPRESTICIDE 


LE  CERCERIS  BUPRESTICIDE  57 

frigorifiques,  nous  apportent  cangelées  et  soustraites  à 
l'altération  par  l'intensité  du  froid,  les  chairs  des  mou- 
tons et  des  bœufs  abattus  dans  les  pampas  de  l'Amérique 
du  Sud.  Comme  le  Cerceris  prime  sur  nous  par  sa 
méthode,  si  prompte,  si  peu  coûteuse,  si  efficace!  Quelles 
leçons  nous  aurions  à  prendre  dans  sa  chimie  transcen- 
dante! Avec  une  imperceptible  goutte  de  son  liquide  à 
venin,  il  rend  à  l'instant  même  sa  proie  incorruptible. 
Que  dis-je!  incorruptible!  C'est  fort  loin  d'être  tout!  Il 
met  son  gibier  dans  un  état  qui  empêche  la  dessiccation, 
qui  laisse  aux  articulations  leur  souplesse,  qui  maintient 
dans  leur  fraîcheur  première  tous  les  organes  tant  inté- 
rieurs qu'extérieurs;  enfin  il  met  l'insecte  sacrifié  dans 
un  état  ne  différant  de  la  vie  que  par  l'immobilité  cada- 
vérique. 

Telle  est  l'idée  à  laquelle  s'est  arrêté  L.  Dufour,  devant 
l'incompréhensible  merveille  des  Buprestes  morts  que  la 
corruption  n'envahit  pas.  Une  liqueur  préservatrice, 
incomparablement  supérieure  à  tout  ce  que  la  science 
humaine  sait  produire,  expliquerait  le  mystère.  Lui,  le 
maître,  habile  parmi  les  habiles,  rompu  aux  fines  ana- 
tomies;  lui  qui,  de  la  loupe  et  du  scalpel,  a  scruté  la  série 
entomologique  entière,  sans  laisser  un  recoin  inexploré; 
lui,  enfin,  pour  qui  l'organisation  des  insectes  n'a  pas  de 
secrets,  ne  peut  rien  imaginer  de  mieux  qu'un  liquide 
antiseptique  pour  donner  au  moins  une  apparence  d'ex- 
plication, à  un  fait  qui  le  laisse  confondu.  Qu'il  me  soit 
permis  d'insister  sur  ce  rapprochement  entre  l'instinct  de 
la  bête  et  la  raison  du  savant  pour  mieux  mettre  en  son 
jour,  en  temps  opportun,  l'écrasante  supériorité  deTanimal. 


58 


SOUVENIRS  ENTOMOLOGIOUES 


Je  n'ajouterai  que  peu  de  mots  à  l'histoire  du  Cerceris 
bupresticide.     Cet     Hyménoptère,     commun     dans     les 
Landes,  ainsi  que  nous  l'enseigne  son  historien,  paraît 
être  fort  rare   dans   le  département  de  Vaucluse.   Il  ne 
m'est  arrivé   que  de  loin  en   loin  de   le   rencontrer   en 
automne,  et  toujours  par  individus  isolés,  sur  les  capi- 
tules   épineux    du    Chardon-Roland    (Eryngium    cam~ 
pestre),  soit  aux  environs  d'Avignon,  soit  aux  environs 
d'Orange  et  de  Carpentras.  Dans  cette  dernière  localité, 
si  favorable  aux  travaux  des  Hyménoptères  fouisseurs  par 
son  terrain    sablonneux  de  mollasse  marine,  j'ai  eu  la 
bonne  fortune,  non  d'assister  à  l'exhumation  de  richesses 
entomologiques  telles  que  nous  les   décrit  L.   Dufour, 
mais  de   trouver  quelques   vieux  nids,  que  je  rapporte 
sans  hésiter  au  chasseur  de  Buprestes,  me  basant  sur  la 
forme  des  cocons,  le  genre  d'approvisionnement   et  la 
rencontre  de  l'Hyménoptère  dans  les 
environs.  Ces  nids,  creusés  au  sein  d'un 
grès  très  friable,   nommé  safre  dans 
le  pays,  étaient  bourrés  de  débris  de 
Coléoptères,    débris    très    reconnais- 
sablés  et  consistant  en  élytres    déta- 
chés, corselets  vidés,    pattes  entières. 
Or  ces  reliefs  du  festin  des  larves  se 
rapportaient  tous  à  une  seule  espèce  ;  et 
cette  espèce  était  encore  un  Bupreste, 
le  Bupreste  géminé  (Spiiœnoptera  geniinata).  Ainsi  de 
l'ouest  à  l'est  de  la  France,  du  département  des  Landes 
à  celui  de  Vaucluse,  le  Cerceris  reste  fidèle  à  son  gibier 
de  prédilection;  la  longitude  ne  change  rien  à  ses  pré- 


Bupreste  géminé. 


LE  CERCERIS  BUl'RESTICIDE.  59 

férences;  chasseur  de  Buprestes  au  milieu  des  pins  mari- 
times des  dunes  océaniques,  il  reste  chasseur  de  Buprestes 
au  milieu  des  yeuses  et  des  oliviers  de  la  Provence.  Il 
change  d'espèces  suivant  les  lieux,  le  climat  et  la  végé- 
tation, qui  font  tant  varier  les  populations  entomolo- 
giques;  mais  il  ne  sort  pas  de  son  genre  favori,  le  genre 
Bupreste.  Pour  quel  singulier  motif?  C'est  ce  que  je 
vais  essayer  de  démontrer. 


IV 
LE  GERCERIS  TUBERCULE 


La  mémoire  pleine  des  hauts  faits  du  chasseur  de 
Buprestes,  j'épiais  l'occasion  d'assister  à  mon  tour  aux 
travaux  des  Cerceris;  et  je  l'épiai  tellement  que  je  finis 
par  la  trouver.  Ce  n'était  pas,  il  est  vrai,  l'Hyménoptère 
célébré  par  L,  Dufour,  avec  ses  somptueuses  victuailles, 
dont  les  débris  exhumés  du  sol  font  songer  à  la  poudre 
de  quelque  pépite  brisée  sous  le  pic  du  mineur  dans  un 
placer  aurifère;  c'était  une  espèce  congénère,  ravisseur 
géant  qui  se  contente  d'une  proie  plus  modeste,  enfin  le 
Cerceris  tubercule  ou  Cerceris  majeur,  le  plus  grand,  le 
plus  robuste  du  genre. 

La  dernière  quinzaine  de  septembre  est  l'époque  où 
notre  Hyménoptère  fouisseur  creuse  ses  terriers  et  enfouit 
dans  leur  profondeur  la  proie  destinée  à  ses  larves. 
L'emplacement  pour  le  domicile,  toujours  choisi  avec 
discernement,  est  soumis  à  ces  lois  mystérieuses  si 
variables  d'une  espèce  à  l'autre,  mais  immuables  pour 
une  même  espèce.  Au  Cerceris  de  L.  Dufour,  il  faut  un 


63  SOUVENIRS  ENTOMOLOGIOUES 

sol  horizontal,  battu  et  compact,  tel  que  celui  d'une 
allée,  pour  rendre  impossibles  les  éboulements,  les  défor- 
mations qui  ruineraient  sa  galerie  à  la  première  pluie.  Il 
faut  au  nôtre,  au  contraire,  un  sol  vertical.  Avec  cette 
légère  modification  architectonique,  il  évite  la  plupart  des 
dangers  qui  pourraient  menacer  sa  galerie;  aussi  se 
montre-t-il  peu  difficile  dans  le  choix  de  la  nature  du  sol, 
et  creuse-t-il  indifféremment  ses  terriers  soit  dans  une 
terre  meuble  légèrement  argileuse,  soit  dans  les  sables 
friables  de  la  mollasse  ;  ce  qui  rend  ses  travaux  d'excava- 
tion beaucoup  plus  aises.  La  seule  condition  indispen- 
sable paraît  être  un  sol  sec  et  exposé,  la  plus  grande 
partie  du  jour,  aux  rayons  du  soleil.  Ce  sont  donc  les 
talus  à  pic  des  chemins,  les  flancs  des  ravins,  creusés  par 
les  pluies  dans  les  sables  de  la  mollasse,  que  notre  Hymé- 
noptère  choisit  pour  établir  son  domicile.  Semblables 
conditions  sont  fréquentes  au  voisinage  de  Carpentras, 
au  lieu  dit  le  Chemin  creux;  c'est  là  aussi  que  j'ai 
observé  en  plus  grande  abondance  le  Gerceris  tubercule 
et  que  j'ai  recueilli  la  majeure  partie  des  faits  relatifs  à 
son  histoire. 

Ce  n'est  pas  assez  pour  lui  du  choix  de  cet  emplace- 
ment vertical  :  d'autres  précautions  sont  prises  pour  se 
garantir  des  pluies  inévitables  de  la  saison  déjà  avancée. 
Si  quelque  lame  de  grès  dur  fait  saillie  en  forme  de  cor- 
niche; si  quelque  trou,  à  y  loger  le  poing,  est  naturelle- 
ment creusé  dans  le  sol,  c'est  là,  sous  cet  auvent,  au 
fond  de  cette  cavité,  qu'il  pratique  sa  galerie,  ajoutant 
ainsi  un  vestibule  naturel  à  son  propre  édifice.  Bien  qu'il 
n'y  ait  entre  eux  aucune  espèce  de    communauté,    ces 


LE  CHEMIN  CREUX  A  CARPEiNTRAS 


LE  CERCERIS  TUBERCULE  65 

insectes  aiment  cependant  à  se  réunir  en  petit  nombre;  et 
c'est  toujours  par  groupes  d'une  dizaine  environ  au 
moins  que  j'ai  observé  leurs  nids,  dont  les  orifices,  le 
plus  souvent  assez  distants  l'un  de  l'autre,  se  rappro- 
chent quelquefois  jusqu'à  se  toucher. 

Par  un  beau  soleil,  c'est  merv^cille  de  voir  les  diverses 
manœuvres  de  ces  laborieux  mineurs.  Les  uns,  avec 
leurs  mandibules,  arrachent  patiemment  au  fond  de 
l'excavation  quelques  grains  de  gravier  et  en  poussent  la 
lourde  masse  au  dehors;  d'autres,  grattant  les  parois  de 
leur  couloir  avec  les  râteaux  acérés  des  tarses,  forment 
un  tas  de  déblais  qu'ils  balaient  au  dehors  à  reculons,  et 
qu'ils  font  ruisseler  sur  les  flancs  des  talus  en  longs  filets 
pulvérulents.  Ce  sont  ces  ondées  périodiques  de  sable 
rejeté  hors  des  galeries  en  construction,  qui  ont  trahi 
mes  premiers  Cerceris  et  m'ont  fait  découvrir  leurs  nids. 
D'autres,  soit  par  fatigue,  soit  par  suite  de  l'achèvement 
de  leur  rude  tâche,  semblent  se  reposer  et  lustrent  leurs 
antennes  et  leurs  ailes  sous  l'auvent  naturel  qui,  le  plus 
souvent,  protège  leur  domicile;  ou  bien  encore  restent 
immobiles  à  l'orifice  de  leur  trou,  et  montrent  seulement 
leur  large  face  carrée,  bariolée  de  jaune  et  de  noir. 
D'autres  enfin,  avec  un  grave  bourdonnement,  voltigent 
sur  les  buissons  voisins  du  Chêne  au  Kermès,  où  les 
mâles,  sans  cesse  aux  aguets  dans  le  voisinage  des  ter- 
riers en  construction,  ne  tardent  pas  à  les  suivre.  Des 
couples  se  forment,  souvent  troublés  par  l'arrivée  d'un 
second  mâle  qui  cherche  à  supplanter  l'heureux  posses- 
seur. Les  bourdonnements  deviennent  menaçants,  des 
rixes  ont  lieu,  et  souvent  les  deux  mâles  se  roulent  dan'^. 


64  SOUVENIRS  ENTOMOLOGIQUES 

la  poussière  jusqu'à  ce  que  l'un  des  deux  reconnaisse  la 
supériorité  de  son  rival.  Non  loin  de  là,  la  femelle  attend, 
indifférente,  le  dénoûment  de  la  lutte;  enfin  elle  accueille 
le  mâle  que  les  hasards  du  combat  lui  ont  donné,  et  le 
couple,  s'envolant  à  perte  de  vue,  va  chercher  la  tran- 
quillité sur  quelque  lointaine  touffe  de  broussailles.  Là 
se  borne  le  rôle  des  mâles.  De  moitié  plus  petits  que  les 
femelles,  et  presque  aussi  nombreux  qu'elles,  ils  rôdent 
çà  et  là,  à  proximité  des  terriers,  mais  sans  y  pénétrer,  et 
sans  jamais  prendre  part  aux  laborieux  travaux  démine 
et  aux  chasses,  peut-être  encore  plus  pénibles,  qui  doi- 
vent approvisionner  les  cellules. 

En  peu  de  jours,  les  galeries  sont  prêtes,  d'autant  plus 
que  celles  de  l'année  précédente  sont  employées  de  nou- 
veau après  quelques  réparations.  Les  autres  Cerceris,  à 
ma  connaissance,  n'ont  pas  de  domicile  fixe,  héritage  de 
famille  transmis  d'une  génération  à  l'autre.  Vraie 
Bohême  errante,  ils  s'établissent  isolément  où  les  ont 
conduits  les  hasards  de  leur  vie  vagabonde,  pourvu  que 
le  sol  leur  convienne.  Le  Cerceris  tubercule  est,  lui, 
fidèle  à  ses  pénates.  La  lame  de  grès  qui  surplombe  et 
servait  d'auvent  à  ses  prédécesseurs,  il  l'adopte  à  son 
tour;  il  creuse  la  même  assise  de  sable  qu'ont  creusée  ses 
ancêtres,  et  ajoutant  ses  propres  travaux  aux  travaux 
antérieurs,  il  obtient  des  retraites  profondes  qu'on  ne 
visite  pas  toujours  sans  difficulté.  Le  diamètre  des  gale- 
ries est  assez  large  pour  qu'on  puisse  y  plonger  le  pouce, 
et  l'insecte  peut  s'y  mouvoir  aisément,  même  lorsqu'il  est 
chargé  de  la  proie  que  nous  lui  verrons  saisir.  Leur 
direction,  qui  d'abord  est  horizontale  jusqu'à  la  profon- 


LE  CERCERrs   TUBERCULE  65 

deiir  de  un  à  deux  décimètres,  fait  subitement  un  coude, 
et  plonge  plus  ou  moins  obliquement  tantôt  dans  un 
sens,  tantôt  dans  l'autre.  Sauf  la  partie  horizontale  et  le 
coude  du  tube,  le  reste  ne  paraît  réglé  que  par  les  diffi- 
cultés du  terrain,  comme  le  prouvent  les  sinuosités,  les 
orientations  variables  qu'on  observe  dans  la  partie  la 
plus  reculée.  La  longueur  totale  de  cette  espèce  de  trou 
de  sonde  atteint  jusqu'à  un  demi-mètre.  A  l'extrémité  la 
plus  reculée  du  tube  se  trouvent  les  cellules,  en  assez 
petit  nombre,  et  approvisionnées  chacune  avec  cinq  ou 
six  cadavres  de  Coléoptères.  Mais  laissons  ces  détails  de 
maçonnerie,  et  arrivons  à  des  faits  plus  capables  d'exciter 
notre  admiration. 

La  victime  que  le  Cerceris  choisit  pour  alimenter 
ses  larves  est  un  Curculionide  de  grande  taille,  le  Cleomis 
opJitlialmicHs.  On  \'oit  le  ravisseur  arriver 
pesamment  chargé,  portant  sa  victime 
entre  les  pattes,  ventre  à  ventre,  tête 
contre  tête,  et  s'abattre  lourdement  à  quel- 
que distance  du  trou,  pour  achever  le 
reste  du  trajet  sans  le  secours  des  ailes.  .., 
Alors  l'Hyménoptère  traîne  péniblement  ophthaimicus. 
sa  proie  avec  les  mandibules  sur  un  plan 
vertical  ou  au  moins  très  incliné,  cause  de  fréquentes 
culbutes  qui  font  rouler  pêle-mêle  le  ra\  isseur  et  sa  victime 
jusqu'au  bas  du  talus,  mais  incapables  de  décourager 
l'infatigable  mère  qui,  souillée  de  poussière,  plonge  entin 
dans  le  terrier  avec  le  butin  dont  elle  ne  s'est  point 
dessaisie  un  instant.  Si  la  marche  avec  un  tel  fardeau 
n'est  point  aisée  pour  le  Cerceris,  surtout  sur  un  pareil 
ï-  5 


66  SOUVENIRS  ENTOMOLOGIOUES 

terrain,  il  n'en  est  pas  de  même  du  vol  dont  la  puissance 
est  admirable,  si  l'on  considère  que  la  robuste  bestiole 
emporte  une  proie  presque  aussi  grosse  et  plus  pesante 
qu'elle.  J'ai  eu  la  curiosité  de  peser  comparativement  le 
Cerccris  et  son  gibier  :  j'ai  trouvé  pour  le  premier 
150  milligrammes,  pour  le  second,  en  mo3'enne, 
250  milligrammes,  presque  le  double. 

Ces  nombres  parlent  assez  éloquemment  en  faveur 
du  vigoureux  chasseur;  aussi  ne  pouvais-je  me  lasser 
d'admirer  avec  quelle  prestesse,  quelle  aisance,  il  repre- 
nait son  vol,  le  gibier  entre  les  pattes,  et  s'élevait  à  une 
hauteur  où  je  le  perdais  de  vue,  lorsque  traqué  de  trop 
près  par  ma  curiosité  indiscrète,  il  se  décidait  à  fuir  pour 
sauver  son  précieux  butin.  Mais  il  ne  fuyait  pas  toujours, 
et  je  parvenais  alors,  non  sans  difficulté  pour  ne  pas 
blesser  le  chasseur,  en  le  harcelant,  en  le  culbutant  avec 
une  paille,  à  lui  faire  abandonner  sa  proie  dont  je 
m'emparais  aussitôt.  Le  Cerceris  ainsi  dépouillé  cherchait 
çà  et  là,  entrait  un  instant  dans  sa  tanière,  et  en  sortait 
bientôt  pour  voler  à  de  nouvelles  chasses.  En  moins  de 
dix  minutes,  l'adroit  investigateur  avait  trouvé  une 
nouvelle  victime,  consommé  le  meurtre  et  accompli  le 
rapt,  que  je  me  suis  souvent  permis  de  faire  tourjier  à 
mon  profit.  Huit  fois,  aux  dépens  du  même  individu, 
j'ai  commis  coup  sur  coup  le  même  larcin;  huit  fois  avec 
une  constance  inébranlable,  il  a  recommencé  son  expédi- 
tion infructueuse.  Sa  patience  a  lassé  la  mienne,  et  la 
neuvième  capture  lui  est  restée  définitivement  acquise. 

Par  ce  procédé,  ou  en  violant  les  cellules  déjà  appro- 
visionnées, je    me  suis  procuré  près  d'une  centaine  de 


LE  CERCERIS  TUBERCULE  67 

Curculioiiides;  et  mulgré  ce  que  j'avais  droit  d'attendre, 
d'après  ce  que  L.  Dufour  nous  a  appris  sur  les  mœurs 
du  Cerceris  bupresticidc,  je  n'ai  pu  réprimer  mon  éton- 
ncment  à  la  vue  de  la  singulière  collection  que  je  venais 
de  faire.  Si  le  chasseur  de  Buprestes,  sans  sortir  des 
limites  d'un  genre,  passe  indistinctement  d'une  espèce  à 
l'autre,  celui-ci,  plus  exclusif,  s'adresse  invariablement  à 
la  même  espèce,  le  Cleoniis  ophtliçilmiciis.  Dans  le 
dénombrement  de  mon  butin,  je  n'ai  reconnu  qu'une 
exception,  une  seule,  et  encore  était-elle  fournie  par  une 
espèce  congénère,  le  Cleonus  alternans,  espèce  queje  n'ai 
pu  revoir  une  seconde  fois  dans  mes  fréquentes  visites 
aux  Cerceris.  Des  recherches  ultérieures  m'ont  fourni  une 
seconde  exception,  le  Bothynoderes  a/bidus;  et  voilà 
tout.  Une  proie  plus  savoureuse,  plus  succulente,  suffit- 
elle  pour  expliquer  cette  prédilection  pour  une  espèce 
unique?  Les  larves  trouvent-elles,  dans  ce  gibier  sans 
variété,  des  sucs  mieux  à  leur  convenance  et  qu'elles  ne 
trouveraient  pas  ailleurs  ?  Je  ne  le  pense  pas;  et  si  le  Cer- 
ceris de  L.  Dufour  chasse  indistinctement  tous  les 
Buprestes,  c'est  que,  sans  doute,  tous  les  Buprestes  ont 
mêmes  propriétés  nutritives.  Mais  les  Curculionides 
doivent  être  en  général  dans  le  même  cas;  leurs  quali- 
tés alimentaires  doivent  être  identiques,  et  alors  ce  choix 
si  surprenant  n'est  plus  qu'une  question  de  volume,  et 
par  suite  d'économie  de  fatigue  et  de  temps.  Notre 
Cerceris,  le  géant  jde  ses  congénères,  s'attaque  de  préfé- 
rence au  Cléone  ophthalmique  parce  que  ce  Charançon 
est  le  plus  gros  de  nos  contrées  et  peut-être  aussi  le  plus 
fréquent.  Mais  si  cette  proie  préférée  vient  à  lui  manquer, 


68  SOUVENIRS  ENTOMOLOGIOUES 

il  doit  se  rabattre  sur  d'autres  espèces,  seraient-elles 
moins  grosses,  comme  le  prouvent  les  deux  exceptions 
constatées. 

Du  reste,  il  est  loin  d'être  le  seul  à  gibo3^cr  aux  dépens 
de  la  gent  porte-trompe,  les  Charançons.  Bien  d'autres 
Cerceris  suivant  leur  taille,  leur  force  et  les  éventualités 
de  la  chasse,  capturent  les  Curculionides  les  plus  variés 
pour  le  genre,  l'espèce,  la  forme,  la  grosseur.  On  sait 
depuis  longtemps  que  le  Cerceris  areiiaria  nourrit 
ses  larves  de  semblables  provisions.  J'ai  reconnu  moi- 
même  dans  ses  repaires  les  Sitona  lineata,  Sitonatibialis, 
Cneorhinus  hispidîis,  Brachyderes  graciUs,  Geonenius 
flabeUipes^  OtiorJiyndnis  inaleficus.  Au  Cerceria  aurita, 
on  a  reconnu  pour  butin  VOtiorhynchus  rauciis  et  le 
Phytononms  punctatus.  Le  garde-manger  du  Cerceris 
Ferreri  m'a  montré  les  pièces  suivantes  :  Phytonomus 
7nurinus,  PJiytonomtis  punctattis,  Sitona  lineata,  Cneo- 
rhinus hispidîis,  Rhynchites  betuleti.  Ce  dernier,  rou- 
leur  des  feuilles  de  la  vigne  sous  forme  de  cigares,  est 
parfois  d'un  superbe  bleu  métallique,  et  plus  ordinaire- 
ment d'un  splendide  éclat  cuivreux  doré.  Il  m'est  arrivé 
de  trouver  jusqu'à  sept  de  ces  brillants  insectes  pour 
l'approvisionnement  d'une  cellule;  et  alors  la  somptuosité 
du  petit  amas  souterrain  pouvait  presque  soutenir  la  com- 
paraison avec  les  bijoux  enfouis  par  le  chasseur  de 
Buprestes.  D'autres  espèces,  notamment  les  plus  faibles, 
s'adonnent  au  menu  gibier,  dont  le  petit  volume  est 
suppléé  par  l'abondance  des  pièces.  Ainsi  le  Cerceris 
quadricincta  entasse  dans  chaque  cellule  jusqu'à  une 
trentaine  à'Apion  gravidum',   sans    dédaigner,    lorsque 


LE  CERCERIS  TUBERCULE  69 

l'occasion  s'en  présente,  des  Curculionides  plus  volumi- 
neux, tels  que  Sitona  lineata,  Phytonomus  murinus. 
Pareil  approvisionnement  en  petites  espèces  est  encore  le 
lot  du  Cerceris  labiata.  F-i-^  lo  plus  petit  des  Cerceris 
de  ma  région,  le  Cerceris  JuIU\  pour- 
chasse les  plus  petits  Curculionides,  Apion 
gravidum  et  Briichus  granariiis^  gibier 
proportionné  au  frêle  giboyeur.  Pour  en 
finir  avec  ce  relevé  des  victuailles,  ajou- 
tons que  quelques  Cerceris  suivent  d'au- 
tres lois  gastronomiques  et  élèvent  leur  Apion  gravidum. 
famille  avec  des  Hyménoptères.  Tel  est  le 
Cerceris  ortiata.  De  tels  goûts  sortant  de  notre  cadre, 
passons  outre. 

Voilà  donc  que  sur  huit  espèces  de  Cerceris  dont  les 
provisions  de  bouche  consistent  en  Coléoptères,  sept 
sont  adonnées  au  régime  des  Charançons  et  une  à  celui 
des  Buprestes.  Pour  quelles  raisons  singulières  les  dépré- 
dations de  ces  Hyménoptères  sont-elles  renfermées  dans 
des  limites  si  étroites?  Quels  sont  les  motifs  de  ces  choix 
si  exclusifs?  Quels  traits  de  ressemblance  interne  y  a-t-il 
entre  les  Buprestes  et  les  Charançons,  qui  extérieurement 
ne  se  ressemblent  en  rien,  pour  devenir  ainsi  également 
la  pâture  de  larves  carnivores  congénères?  Entre  telle 
et  telle  autre  espèce  de  victime,  il  y  a,  sans  doute  aucun, 
des  différences  de  saveur,  des  différences  nutritives  que 
les  larves  savent  très  bien  apprécier  ;  mais  une  raison 
autrement  grave  doit  dominer  toutes  ces  considérations 

I.  Voir  aux  notes  la  description  de  cette  espèce,  nouvelJe  pour 
l'entomologie. 


70  SOUVENIRS  ENTOMOLOGIOUES 

gastronomiques  et  motiver  ces  étranges  prédilections. 
Après  tout  ce  qui  a  été  dit  d'admirable  par  L.  Dufour 
Sur  la  longue  et  merveilleuse  conservation  des  insectes 
destinés  aux  larves  carnassières,  il  est  presque  inutile 
d'ajouter  que  les  Charançons,  autant  ceux  que  j'exhu- 
mais que  ceux  que  je  prenais  entre  les  pattes  des  ravis- 
seurs, quoique  privés  pour  toujours  du  mouvement, 
étaient  dans  un  parfait  état  de  conservation.  Fraîcheur 
des  couleurs,  souplesse  des  membranes  et  des  moindres 
articulations,  état  normal  des  viscères,  tout  conspire  à 
vous  faire  douter  que  ce  corps  inerte  qu'on  a  sous  les 
yeux  soit  un  véritable  cadavre,  d'autant  plus  qu'à  la 
loupe  même  il  est  impossible  d'y  apercevoir  la  moindre 
lésion  ;  et,  malgré  soi,  on  s'attend  à  voir  remuer,  à  voir 
marcher  l'insecte  d'un  moment  à  l'autre.  Bien  plus  :  par 
des  chaleurs  qui,  en  quelques  heures,  auraient  desséché 
et  rendu  friables  des  insectes  morts  d'une  mort  ordinaire, 
par  des  temps  humides  qui  les  auraient  tout  aussi  rapide- 
ment corrompus  et  moisis,  j'ai  conservé,  sans  aucune 
précaution  et  pendant  plus  d'un  mois,  les  même  individus, 
soit  dans  des  tubes  de  verre,  soit  dans  des  cornets  de 
papier;  et,  chose  inouïe,  après  cet  énorme  laps  de  temps, 
les  viscères  n'avaient  rien  perdu  de  leur  fraîcheur,  et  la 
dissection  en  était  aussi  aisée  que  si  l'on  eût  opéré  sur 
un  animal  vivant.  Non,  en  présence  de  pareils  faits,  on 
ne  peut  invoquer  l'action  d'un  antiseptique  et  croire  à 
une  mort  réelle  ;  la  vie  est  encore  là,  vie  latente  et  pas- 
sive, la  vie  du  végétal.  Elle  seule,  luttant  encore  quelque 
temps  avec  avantage  contre  l'invasion  destructive  des 
forces  chimiques,   peut   ainsi    préserver  l'organisme  de 


LE  CERCERIS  TUBERCULE  71 

la  décomposition.  La  vie  est  encore  là,  moins  le  mouve- 
ment; et  l'on  a  sous  les  yeux  une  merveille  comme 
pourraient  en  produire  le  chloroforme  et  l'éther,  une 
merveille  reconnaissant  pour  cause  les  mystérieuses  lois 
du  système  nerveux. 

Les  fonctions  de  cette  vie  végétati\'e  sont  ralenties, 
troublées  sans  doute;  mais  enfin  elles  s'exercent  sourde- 
ment. J'en  ai  pour  preuves  la  défécation  qui  s'opère, 
normalement  et  par  intervalles  chez  les  Charançons, 
pendant  la  première  semaine  de  ce  profond  sommeil 
qu'aucun  réveil  ne  doit  suivre,  et  qui,  cependant,  n'est 
pas  encore  la  mort.  Elle  ne  s'arrête  que  lorsque  l'intestin 
ne  renferme  plus  rien,  comme  le  constate  l'autopsie.  Là, 
ne  se  bornent  pas  les  faibles  lueurs  de  vie  que  l'animal 
manifeste  encore;  et  bien  que  l'irritabilité  paraisse  pour 
toujours  anéantie,  j'ai  pu  cependant  en  réveiller  encore 
quelques  vestiges.  Ayant  mis  dans  un  flacon,  contenant 
de  la  sciure  de  bois  humectée  de  quelques  gouttes  de 
benzine,  des  Charançons  récemment  exhumés  et  plongés 
dans  une  immobilité  absolue,  je  n'ai  pas  été  peu  surpris 
de  les  voir  un  quart  d'heure  après  remuer  leurs  pattes. 
Un  moment  j'ai  cru  pouvoir  les  rappeler  à  la  vie.  Vain 
espoir!  ces  mouvements,  derniers  vestiges  d'une  irrita- 
bilité cjui  va  s'étemdre,  ne  tardent  pas  à  s'arrêter,  et 
ne  peuvent  pas  être  excités  une  seconde  fois.  J'ai  recom- 
mencé celle  expérience  depuis  quelques  heures  jusqu'à 
trois  ou  quatre  jours  après  le  meurtre,  toujours  avec  le 
même  succès.  Cependant  le  mouvement  est  d'autant  plus 
lent  à  se  manifester  que  la  victime  est  plus  vieille.  Ce 
mouvement  se  propage  toujours  d'avant  en  arrière  :  les 


73  SOUVENIRS  ENTOMOLOGIOUES 

antennes  exécutent  d'abord  quelques  lentes  oscillations, 
puis  les  tarses  antérieures  frémissent  et  prennent  part  à 
l'état  oscillatoire  ;  enfin  les  tarses  de  seconde  paire,  et  en 
dernier  lieu  ceux  de  troisième  paire,  ne  tardent  pas  à  en 
faire  autant.  Une  fois  l'ébranlement  donné,  ces  divers 
appendices  exécutent  leurs  oscillations  sans  aucun  ordre, 
jusqu'à  ce  que  le  tout  retombe  dans  l'immobilité,  ce  qui 
arrive  plus  ou  moins  promptement.  A  moins  que  le 
meurtre  ne  soit  très  récent,  l'ébranlement  des  tarses  ne  se 
communique  pas  plus  loin,  et  les  jambes  restent 
immobiles. 

Dix  jours  après  le  meurtre,  je  n'ai  pu  obtenir  par  le 
même  procédé  le  moindre  vestige  d'irritabilité;  alors  j'ai 
eu  recours  au  courant  voltaïque.  Ce  dernier  moyen  est 
plus  énergique,  et  provoque  des  contractions  musculaires 
et  des  mouvements  là  où  la  vapeur  de  benzine  reste 
sans  effet.  Il  suffit  d'un  ou  deux  éléments  de  Bunsen 
dont  on  arme  les  rhéophores  d'aiguilles  déliées.  En 
plongeant  la  pointe  de  l'une  sous  l'anneau  le  plus 
reculé  de  l'abdomen,  et  la  pointe  de  l'autre  sous  le  cou, 
on  obtient,  toutes  les  fois  que  le  courant  est  établi, 
outre  le  frémissement  des  tarses,  une  forte  flexion  des 
pattes,  qui  se  replient  sur  l'abdomen,  et  leur  relâchement 
quand  le  courant  est  interrompu.  Ces  mouvements,  fort 
énergiques  les  premiers  jours,  diminuent  peu  à  peu 
d'intensité  et  ne  se  montrent  plus  après  un  certain  temps. 
Le  dixième  jour,  j'ai  encore  obtenu  des  mouvements 
sensibles;  le  quinzième,  la  pile  était  impuissante  à  les 
provoquer,  malgré  la  souplesse  des  membres  et  la  fraî- 
chcurdes  viscères.  J'ai  soumis  comparativement  à  l'action 


K 


NID  DU  CERCERIS  TUBERCULE 


LE  CERCERIS  TUBERCULE  73 

de  la  pile  des  Coléoptères  réellement  morts,  Blaps, 
Saperdes,  Lamies,  asphyxiés  par  la  benzine  ou  par  le 
gaz  sulfureux.  Deux  heures  au  plus  après  l'asphyxie, 
il  m'a  été  impossible  de  provoquer  ces  mouvements, 
obtenus  si  aisément  dans  les  Charançons  qui  sont  déjà 
depuis  plusieurs  jours  dans  cet  état  singulier,  intermé- 
diaire entre  la  vie  et  la  mort,  où  les  plonge  leur  redou- 
table ennemi. 

Tous  ces  faits  sont  contradictoires  avec  la  supposition 
d'un  animal  complètement  mort,  avec  l'hypothèse  d'un 
vrai  cadavre  devenu  incorruptible  par  l'effet  d'une  liqueur 
préservatrice.  On  ne  peut  les  expliquer  qu'en  admettant 
que  l'animal  est  atteint  dans  le  principe  de  ses  mouve- 
ments; que  son  irritabilité  brusquement  engourdie  s'éteint 
avec  lenteur,  tandis  que  les  fonctions  végétatives,  plus 
tenaces,  s'éteignent  plus  lentement  encore  et  main- 
tiennent, pendant  le  temps  nécessaire  aux  larves,  la  con- 
servation des  viscères. 

La  particularité  qu'il  importait  le  plus  de  constater, 
c'était  la  manière  dont  s'opère  le  meurtre.  Il  est  bien 
évident  que  l'aiguillon  à  venin  du  Cerceris  doit  jouer 
ici  le  premier  rôle.  Mais  où  et  comment  pénètre-t-il  dans 
le  corps  du  Charançon,  couvert  d'une  dure  cuirasse,  dont 
les  pièces  sont  si  étroitement  ajustées?  Dans  les  individus 
atteints  par  le  dard,  rien,  même  à  la  loupe,  ne  trahit 
l'assassinat.  11  faut  dcnic  constater,  par  un  examen  direct, 
les  manœuvres  meurtrières  de  rH3'ménoptère,  problème 
devant  les  difficultés  duquel  avait  déjà  reculé  L.  Dufour, 
et  dont  la  solution  m'a  paru  quelque  temps  impossible  à 


74  SOUVENIRS  ENTOMOLOGIOUES 

trouver.  J'ai  essayé  cependant,  et  j'ai  eu  la  satisfaction 
d'y  parvenir,  mais  non  sans  tâtonnements. 

En  s'envolant  de  leurs  cavernes  pour  faire  leurs  chasses, 
les  Cerceris  se  dirigeaient  indifféremment,  tantôt  d'un 
côté,  tantôt  de  l'autre,  et  ils  rentraient  chargés  de  leur 
proie  suivant  toutes  les  directions.  Tous  les  alentours 
étaient  donc  indistinctement  exploités;  mais  comme  les 
chasseurs  ne  mettaient  guère  plus  de  dix  minutes  entre 
l'aller  et  le  retour,  le  rayon  du  terrain  exploré  ne  parais- 
sait pas  devoir  être  d'une  grande  étendue,  surtout  en 
tenant  compte  du  temps  nécessaire  pour  découvrir  la 
proie,  l'attaquer  et  en  faire  une  masse  inerte.  Je  me  suis 
donc  mis  à  parcourir,  avec  toute  l'attention  possible,  les 
terres  circonvoisines,  dans  l'espoir  de  trouver  quelques 
Cerceris  en  chasse.  Dite  après-midi  consacrée  à  ce  travail 
ingrat  a  fini  par  mé  convaincre  de  l'inutilité  de  mes 
recherches,  et  du  peu  de  chances  que  j'avais  de  surpren- 
dre sur  le  fait  quelques  rares  chasseurs  disséminés  çà  et 
là,  et  bientôt  dérobés  aux  regards  par  la  rapidité  du  vol, 
surtout  dans  un  terraiti  difficile,  complanté  de  vignes  et 
d'oliviers.  J'ai  renoncé  à  ce  procédé. 

En  apportant  moi-même  des  Charançons  vivants  dans 
le  voisinage  des  nids,  ne  pourrais-je  tenter  les  Cerceris 
par  une  proie  trouvée  sans  fatigue,  et  assister  ainsi  au 
drame  tant  désiré?  L'idée  m'a  paru  bonne,  et  dès  le 
lendemain  matin  j'étais  en  course  pour  me  procurer  des 
Cleonus  oplithalmicus  vivants.  Vignes,  champs  de  luzerne, 
terres  à  blé,  haies,  tas  de  pierres,  bords  des  chemins,  j'ai 
tout  visité,  tout  scruté;  et  après  deux  mortelles  journées 
de  recherches  minutieuses,  j'étais  possesseur,  oserai-je  le 


LE  CERCERIS  TUBERCULE  75 

dire,  j'étais  possesseur  de  trois  Charançons,  tout  pelés, 
souillés  de  poussière,  privés  d'antennes  ou  de  tarses, 
vétérans  écloppés  dont  les  Cerccris  ne  voudront  peut-être 
pas!  Depuis  le  jour  de  cette  fiévreuse  recherche  oi^i,  pour 
un  Chîirançon,  je  me  mettais  en  nage  dans  des  courses 
folles,  bien  des  années  se  sont  écoulées,  et  malgré  mes  explo- 
rations entomologiques  presque  quotidiennes,  j'ignore 
toujours  dans  quelles  conditions  vit  le  fameux  Cléone, 
que  je  rencontre  par-ci,  par-là,  vagabondant  au  bord  des 
sentiers.  Puissance  admirable  de  l'instinct!  Dans  les 
mêmes  lieux,  en  un  rien  de  temps,  c'est  par  centaines 
que  nos  Hyménoptères  auraient  trouvé  ces  insectes,  introu- 
vables pour  l'homme;  il  les  auraient  trouvés  frais,  lustrés, 
récemment  sortis  sans  douté  de  leurs  coques  de  n3''mphe! 
N'importe,  essayons  avec  mon  pitoyable  gibier.  Un 
Cerceris  vient  d'entrer  dans  sa  galerie  avec  la  proie  accou- 
tumée; avant  qu'il  ressorte  pour  une  autre  expédition,  je 
place  un  Charançon  à  quelques  pouces  du  troii.  L'insecte 
va  et  vient;  quand  il  s'écarte  trop,  je  le  ramène  à  son 
poste.  Enfin  le  Cerceris  montre  sa  large  face  et  sort  du 
trou  :  le  cœur  me  bat  d'émotion.  L'Hyménoptère  arpente 
quelques  instants  les  abords  de  son  domicile,  voit  le  Cha- 
rançon, le  coudoie,  se  retourne,  lui  passe  à  plusieurs 
reprises  sur  le  dos,  et  s'envole  sans  honorer  ma  capture 
d'un  coup  de  mandibule,  ma  capture  qui  m'a  donné  tant 
de  mal.  J'étais  confondu,  atterré.  Nouveaux  essais  à 
d'autres  trous;  nouvelles  déceptions.  Décidément  ces 
chasseurs  délicats  ne  veulent  pas  du  gibier  que  je  leur 
offre.  Peut-être  le  trouvent-ils  trop  vieux,  trop  fané. 
Peut-être^  en  le  prenaht  entre  les  doigts,  lui  ai-je  corn- 


76  SOUVENIRS  ENTOMOLOGIOUES 

muniqué  quelque  odeur  qui  leur  déplaît.  Pour  ces  raf- 
finés, un  attouchement  étranger  est  cause  de  dégoût. 

Serai-je  plus  heureux  en  obligeant  le  Cerceris  à  faire 
usage  de  son  dard  pour  sa  propre  défense?  J'ai  enfermé 
dans  le  même  flacon  un  Cerceris  et  un  Cléone,  que  j'ai 
irrités  par  quelques  secousses.  L'Hyménoptère,  nature 
fine,  est  plus  impressionné  que  l'autre  prisonnier,  épaisse 
et  lourde  organisation  ;  il  songe  à  la  fuite  et  non  à  l'at- 
taque. Les  rôles  même  sont  intervertis  :  le  Charançon, 
devenant  l'agresseur,  saisit  parfois  du  bout  de  sa  trompe 
une  patte  de  son  mortel  ennemi,  qui  ne  cherche  pas 
même  à  se  défendre,  tant  la  frayeur  le  domine.  J'étais  à 
bout  de  ressources,  et  mon  désir  d'assister  au  dénoûment 
n'avait  fait  qu'augmenter  par  les  difficultés  déjà  éprouvées. 
Voyons,  cherchons  encore. 

Une  idée  lumineuse  survient,  amenant  avec  elle  l'es- 
poir, tant  elle  entre  d'une  façon  naturelle  dans  le  vif  de 
la  question.  Oui,  c'est  bien  cela;  cela  doit  réussir.  Il 
faut  offrir  mon  gibier  dédaigné  au  Cerceris  au  plus  fort 
de  l'ardeur  de  la  chasse.  Alors,  emporté  par  la  préoccu- 
pation qui  l'absorbe,  il  ne  s'apercevra  pas  de  ses  imper- 
fections. 

J'ai  déjà  dit  qu'en  revenant  de  la  chasse,  le  Cerceris 
s'abat  au  pied  du  talus,  à  quelque  distance  du  trou,  où 
il  achève  de  traîner  péniblement  sa  proie.  Il  s'agit  alors 
de  lui  enlever  cette  victime  en  la  tiraillant  par  une  patte 
avec  des  pinces,  et  de  lui  jeter  aussitôt  en  échange  le 
Charançon  vivant.  Cette  manœuvre  m'a  parfaitement 
réussi.  Dès  que  le  Cerceris  a  senti  la  proie  lui  glisser 
sous  le  ventre  et  lui  échapper,  il  frappe  le  sol  de  ses 


LE  CERCERIS  TUBERCULE  77 

pattes  avec  impatience,  se  retourne,  et  apercevant  le 
Charançon  qui  a  remplace  le  sien,  il  se  précipite  sur  lui 
et  l'enlace  de  ses  pattes  pour  l'emporter.  Mais  il  s'aperçoit 
promptemcnt  que  la  proie  est  vivante,  et  alors  le  drame 
commence  pour  s'achever  avec  une  inconcevable  rapidité. 
L'Hyménoptère  se  met  face  à  face  avec  sa  victime,  lui 
saisit  la  trompe  entre  ses  puissantes  mandibules,  l'assu- 
jettit vigoureusement;  et  tandis  que  le  Curculionide  se 
cambre  sur  ses  jambes,  l'autre,  avec  les  pattes  antérieures, 
le  presse  avec  effort  sur  le  dos  comme  pour  faire  bâiller 
quelque  articulation  ventrale.  On  voit  alors  l'abdomen 
du  meurtrier  se  glisser  sous  le  ventre  du  Cléonc,  se 
recourber,  et  darder  vivement  à  deux  ou  trois  reprises 
son  stylet  venimeux  à  la  jointure  du  prothorax,  entre  la 
première  et  la  seconde  paire  de  pattes.  En  un  clin  d'œil, 
tout  est  fait.  Sans  le  moindre  mouvement  convulsif,  sans 
aucune  de  ces  pandiculations  des  membres  qui  accom- 
pagnent l'agonie  d'un  animal,  la  victime,  comme  fou- 
droyée, tombe  pour  toujours  immobile.  C'est  terrible  en 
même  temps  qu'admirable  de  rapidité.  Puis  le  ravisseur 
retourne  le  cadavre  sur  le  dos,  se  met  ventre  à  ventre 
avec  lui,  jambes  de  çà,  jambes  de  là,  l'enlace  et  s'envole. 
Trois  fois,  avec  mes  trois  Charançons,  j'ai  renouvelé 
l'épreuve;  les  manœuvres  n'ont  jamais  varié. 

Il  est  bien  entendu  que  chaque  fois  je  rendais  au  Cer- 
ceris  sa  première  proie,  et  que  je  retirais  mon  Cléone 
pour  l'examiner  plus  à  loisir.  Cet  examen  n'a  fait  que 
me  confirmer  dans  la  haute  idée  que  j'avais  du  talent 
redoutable  de  l'assassin.  Au  point  atteint,  il  est  impos- 
sible  d'apercevoir   le   plus   léger  signe  de   blessure,    le 


78  SOUVENIRS  ENTOMOLOGIOUES 

moindre  épanchcment  de  liquides  vitaux.  Mais  ce  qui  a 
surtout  le  droit  de  nous  surprendre,  c'est  l'anéantissement 
si  prompt  et  si  complet  de  tout  mouvement.  Aussitôt 
après  le  meurtre,  j'ai  en  vain  épié  sur  les  trois  Charan- 
çons opérés  sous  mes  yeux  des  traces  d'irritabilité;  ces 
traces  ne  se  manifestent  jamais  en  pinçant,  en  piquant 
l'animal,  et  il  faut  les  moyens  artificiels  décrits  plus  haut 
pour  les  provoquer.  Ainfîi,  ces  robustes  Cléones  qui, 
transpercés  vivants  d'une  épingle  et  fixés  sur  la  fatale 
planchette  de  liège  du  collectionneur  d'insectes,  se 
seraient  démenés  des  jours,  des  semaines,  que  dis-je,  des 
mois  entiers,  perdent  à  l'instant  même  tous  leurs  mouve- 
ments par  l'effet  d'une  fine  piqûre  qui  leur  inocule  une 
invisible  gouttelette  de  venin.  Mais  la  chimie  ne  possède 
pas  de  poison  aussi  actif  à  si  minime  dose;  l'acide  prus- 
sique  produirait  à  peine  ces  effets,  si  toutefois  il  peut  les 
produire.  Aussi  n'est-ce  pas  à  la  toxicologie  mais  bien 
à  la  physiologie  et  à  l'anatomie  qu'il  faut  s'adresser,  pour 
saisir  la  cause  d'un  anéantissement  si  foudroyant;  ce 
n'est  pas  tant  la  haute  énergie  du  venin  inoculé  que  l'im- 
portance de  l'organe  lésé  qu'il  faut  considérer  pour  se 
rendre  compte  de  ces  merveilleux  faits. 

Qu'y  a-t-il  donc  au  point  où  pénètre  le  dard  ? 


UN  SAVANT  TUEUR 


L'Hyménoptère  vient  Je  nous  révéler  en  partie  son  secret 
en  nous  montrant  le  point  qu'atteint  son  aiguillon.  La 
question  est-elle  avec  cela  résolue?  Pas  encore,  et  de  bien 
s'en  faut.  Revenons  en  arrière  :  oublions  un  instant  ce 
que  la  bète  vient  de  nous  apprendre,  et  proposons-nous 
à  notre  tour  le  problème  du  Cerceris.  Le  problème  est 
celui-ci  :  Emmagasiner  sous  terre,  dans  une  cellule,  un 
certain  nombre  de  pièces  de  gibier  qui  puissent  suffire  à 
la  nourriture  de  la  larve  provenant  de  l'œuf  pondu  sur 
l'amas  de  vivres. 

Tout  d'abord  cet  approvisionnement  paraît  chose  bien 
simple;  mais  la  réflexion  ne  tarde  pas  à  y  découvrir  les 
plus  graves  difficultés.  Notre  gibier  à  nous  est  abattu  par 
exemple  d'un  coup  de  feu  :  il  est  tué  avec  d'horribles 
blessures,  L'Hyménoptère  a  des  délicatesses  qui  nous 
sont  inconnues  :  il  veut  une  proie  intacte,  avec  toutes  ses 
élégances  de  forme  et  de  coloration.  Pas  de  membres 
fracassés,  pas  de  plaies  béantes,  pas  de  hideux  éventre- 


8o  SOUVENIRS  ENTOMOLOGIOUES 

ments.  Sa  proie  a  toute  la  fraîcheur  de  l'insecte  vivant; 
elle  conserve,  sans  un  grain  de  moins,  cette  fine  poussière 
colorée,  que  déflore  le  simple  contact  de  nos  doigts. 
L'insecte  serait-il  mort,  serait-il  réellement  un  cadavre, 
quelles  difficultés  pour  nous  s'il  fallait  obtenir  semblable 
résultat!  Tuer  un  insecte  par  le  brutal  écrasement  sous 
le  pied  est  à  la  portée  de  tous;  mais  le  tuer  proprement, 
sans  que  cela  y  paraisse,  n'est  pas  opération  aisée,  où 
chacun  puisse  réussir.  Combien  d'entre  nous  se  trouve- 
raient dans  un  insurmontable  embarras  s'il  leur  était 
proposé  de  tuer,  à  l'instant  même,  sans  l'écraser,  une 
bestiole  à  vie  dure  qui,  même  la  tête  arrachée,  se  débat 
longtemps  encore!  Il  faut  être  entomologiste  pratique 
pour  songer  aux  moyens  par  l'asphyxie.  Mais  ici  encore, 
la  réussite  serait  douteuse  avec  les  méthodes  primitives 
par  la  vapeur  de  la  benzine  ou  du  soufre  brûlé.  Dans  ce 
milieu  délétère,  l'insecte  trop  longtemps  se  démène  et 
ternit  sa  parure.  On  doit  recourir  à  des  moyens  plus 
héroïques,  par  exemple  aux  émanations  terribles  de  l'acide 
prussique  se  dégageant  lentement  de  bandelettes  de  papier 
imprégnées  de  cyanure  de  potassium  ;  ou  bien  encore,  ce 
qui  vaut  mieux,  étant  sans  danger  pour  le  chasseur  d'in- 
sectes, aux  vapeurs  foudroyantes  du  sulfure  de  carbone. 
C'est  tout  un  art,  on  le  voit,  un  art  appelant  à  son  aide  le 
redoutable  arsenal  de  la  chimie,  que  de  tuer  proprement 
un  insecte,  que  de  faire  ce  que  le  Cerceris  obtient  si  vite, 
avec  son  élégante  méthode,  dans  la  supposition  bien  gros- 
sière où  sa  capture  deviendrait  en  réalité  cadavre. 

Un  cadavre!  mais  ce  n'est  pas  là  du  tout  l'ordinaire 
des    larves,    petits   ogres  friands  de  chair  fraîche,  à  qui 


UN  SAVANT  TUEUR  8i 

gibier  faisandé,  si  peu  qu'il  le  fût,  inspirerait  insurmon- 
table dégoût.  Il  leur  faut  viande  du  jour,  sans  fumet 
aucun,  premier  indice  de  la  corruption.  La  proie  néan- 
moins ne  peut  être  emmagasinée  vivante  dans  la  cellule, 
comme  nous  le  faisons  des  bestiaux  destinés  à  fournir  des 
vivres  frais  à  l'équipage  et  aux  passagers  d'un  navire. 
Que  deviendrait,  en  effet,  l'œuf  délicat  déposé  au  milieu 
de  vivres  animés;  que  deviendrait  la  faible  larve,  vermis- 
seau qu'un  rien  meurtrit,  parmi  de  vigoureux  Coléoptères 
remuant  des  semaines  entières  leurs  longues  jambes  épe- 
ronnées.  Il  faut  ici,  contradiction  qui  paraît  sans  issue, 
il  faut  ici  de  toute  nécessité  l'immobilité  de  la  mort  et  la 
fraîcheur  d'entrailles  de  la  vie.  Devant  pareil  problème 
alimentaire,  l'homme  du  monde,  possédât-il  la  plus  large 
instruction,  resterait  impuissant;  l'entomologiste  pra- 
tique lui-même  s'avouerait  inhabile.  Le  garde-manger  du 
Cerceris  défierait  leur  raison. 

Supposons  donc  une  Académie  d'anatomistes  et  de 
physiologistes  :  imaginons  un  congrès  où  la  question  soit 
agitée  parmi  les  Flourens,  les  Magendie,  les  Claude  Ber- 
nard. Pour  obtenir  à  la  fois  immobilité  complète  et  longue 
durée  des  vivres  sans  altération  putride,  la  première  idée 
qui  surgira,  la  plus  naturelle,  la  plus  simple,  sera  celle  de 
conserves  alimentaires.  On  invoquera  quelque  liqueur 
préservatrice,  comme  le  fit,  devant  ses  Buprestes,  l'illustre 
savant  des  Landes;  on  supposera  d'exquises  vertus  anti- 
septiques à  l'humeur  venimeuse  de  l'Hyménoptère,  mais 
ces  vertus  étranges  resteront  à  démontrer.  Une  hypothèse 
gratuite,    remplaçant    l'inconnu   de   la  conservation  des 

chairs  par  l'inconnu  du  liquide  conservateur,  sera  peut- 
I.  6 


83  SOUVENIRS  ENTOMOLOGIQUES 

être  le  dernier  mot  de  la  savante  assemblée,  comme  elle 
a  été  le  dernier  mot  du  naturaliste  Landais. 

Si  l'on  insiste,  si  l'on  explique  qu'il  faut  aux  larves  non 
des  conserves,  qui  ne  sauraient  avoir  jamais  les  propriétés 
d'une  chair  encore  palpitante,  mais  bien  une  proie  qui 
soit  comme  vive  malgré  sa  complète  inertie,  après  mûre 
réflexion,  le  docte  congrès  arrêtera  ses  pensées  sur  la 
paralysie.  —  Oui,  c'est  bien  cela!  Il  faut  paralyser  la 
bête;  il  faut  lui  enlever  le  mouvement  mais  sans  lui 
enlever  la  vie.  —  Pour  arriver  à  ce  résultat  le  moyen 
est  unique  :  léser,  couper,  détruire  l'appareil  nerveux  de 
l'insecte  en  un  ou  plusieurs  points  habilement  choisis. 

Abandonnée  en  cet  état  entre  des  mains  à  qui  ne 
seraient  pas  familiers  les  secrets  d'une  délicate  anatomie, 
la  question  n'aurait  guère  avancé.  Comment  est-il 
disposé,  en  effet,  cet  appareil  nerveux  qu'il  s'agit 
d'atteindre  pour  paralyser  l'insecte  sans  le  tuer  néan- 
moins? Et  d'abord,  où  est-il?  Dans  la  tête  sans  doute  et 
suivant  la  longueur  du  dos,  comme  le  cerveau  et  la  moelle 
épinière  des  animaux  supérieurs.  —  En  cela  grave  erreur, 
dirait  notre  congrès  :  l'insecte  est  comme  un  animal  ren- 
versé, qui  marcherait  sur  le  dos;  c'est-à-dire  qu'au  lieu 
d'avoir  la  moelle  épinière  en  haut,  il  l'a  en  bas,  le  long 
de  la  poitrine  et  du  ventre.  C'est  donc  à  la  face  inférieure, 
et  à  cette  face  exclusivement  que  devra  se  pratiquer  l'opé- 
ration sur  l'insecte  à  paral3''ser. 

Cette  difficulté  levée,  une  autre  se  présente,  autrement 
sérieuse.  Armé  de  son  scalpel,  l'anatomiste  peut  porter  la 
pointe  de  son  instrument  où  bon  lui  semble,  malgré  des 
obstacles  qu'il  lui  est  loisible  d'écarter.  L'Hyménoptère 


UN  SA  VANT  TUEUR  83 

n'a  pas  le  choix.  Sa  victime  est  un  Coléoptère  solidement 
cuirassé;  son  bistouri  est  l'aiguillon,  arme  fine,  d'extrême 
délicatesse,  qu'arrêterait  invinciblement  l'armure  de 
corne.  Quelques  points  seuls  sont  accessibles  au  frêle 
outil,  savoir  les  articulations,  uniquement  protégées  par 
une  membrane  sans  résistance.  En  outre,  les  articulations 
des  membres,  quoique  vulnérables,  ne  remplissent  pas  le 
moins  du  monde  les  conditions  voulues,  car  par  leur  voie 
pourrait  tout  au  plus  s'obtenir  une  paralysie  locale,  mais 
non  une  paralysie  générale,  embrassant  dans  son  ensemble 
l'organisme  moteur.  Sans  lutte  prolongée,  qui  pourrait 
lui  devenir  fatale,  sans  opérations  répétées  qui,  trop  nom- 
breuses, pourraient  compromettre  la  vie  du  patient, 
l'Hyménoptère  doit  abolir  en  un  seul  coup,  si  c'est  pos- 
sible, toute  mobilité.  Il  lui  est  donc  indispensable  de 
porter  son  aiguillon  sur  des  centres  nerveux,  foyer  des 
facultés  motrices,  d'où  s'irradient  les  nerfs  qui  se  distri- 
buent aux  divers  organes  du  mouvement.  Or,  ces  foyers 
de  locomotion,  ces  centres  nerveux,  consistent  en  un 
certain  nombre  de  noyaux  ou  ganglions,  plus  nombreux 
dans  la  larve,  moins  nombreux  dans  l'insecte  parfait,  et 
disposés  sur  la  ligne  médiane  de  la  face  inférieure  en  un 
chapelet  à  grains  plus  ou  moins  distants  et  reliés  l'un  à 
l'autre  par  un  double  ruban  de  substance  nerveuse.  Chez 
tous  les  insectes  à  l'état  parfait,  les  ganglions  dits  thora- 
ciques,  c'est-à-dire  ceux  qui  fournissent  des  nerfs  aux 
ailes  et  aux  pattes  et  président  à  leurs  mouvements,  sont 
au  nombre  de  trois.  Voilà  les  points  qu'il  s'agit  d'atteindre. 
Leur  action  détruite  d'une  façon  ou  d'une  autre,  sera 
détruite  aussi  la  possibilité  de  se  mouvoir. 


84  SOUVENIRS  ENTOMOLOGIOUES 

Deux  voies  se  présentent  pour  arriver  à  ces  centres 
moteurs  avec  l'outil  si  faible  de  l'Hyménoptère,  l'aiguil- 
lon. L'une  est  l'articulation  du  cou  avec  le  corselet; 
l'autre  est  l'articulation  du  corselet  avec  la  suite  du 
thorax,  enfin  entre  la  première  et  la  seconde  paire  de 
pattes.  La  voie  par  l'articulation  du  cou  ne  convient 
guère  :  elle  est  trop  éloignée  des  gan- 
glions, eux-mêmes  rapprochés  de  la  base 
des  pattes  qu'ils  animent.  C'est  à  l'autre, 
uniquement  à  l'autre,  qu'il  faut  frapper. 
—  Ainsi  dirait  l'Académie  où  les  Claude 
Bernard  éclaireraient  la  question  des 
lumières  de  leur  profonde  science,  —  Et 
(face ventrale).  c'cst  là,  précisément  là,  entre  la  pre- 
mière et  la  seconde  paire  de  pattes,  sur 
la  ligne  médiane  de  la  face  inférieure,  que  l'Hyménoptère 
plonge  son  stylet.  Par  quelle  docte  intelligence  est-il 
donc  inspiré? 

Choisir,  pour  y  darder  l'aiguillon,  le  point  entre  tous 
vulnérable,  le  point  qu'un  physiologiste  versé  dans  la 
structure  anatomique  des  insectes  pourrait  seul  déter- 
miner à  l'avance,  est  encore  fort  loin  de  suffire  :  l'Hymé- 
noptère a  une  difficulté  bien  plus  grande  à  surmonter,  et 
il  la  surmonte  avec  une  supériorité  qui  vous  saisit  de 
stupeur.  Les  centres  nerveux  qui  animent  les  organes 
locomoteurs  de  l'insecte  parfait  sont,  disons-nous,  au 
nombre  de  trois.  Ils  sont  plus  ou  moins  distants  l'un  de 
l'autre;  quelquefois,  mais  rarement,  rapprochés  entre 
eux.  Enfin,  ils  possèdent  une  certaine  indépendance 
d'action,    de    telle   sorte    que    la   lésion    de  l'un   d'eux 


UN  SA  VANT  TUEUR  85 

n'amène,  immédiatement  du  moins,  que  la  paralysie  des 
membres  qui  lui  correspondent,  sans  trouble  dans  les 
autres  ganglions  et  les  membres  auxquels  ces  derniers 
président.  Atteindre  l'un  après  l'autre  ces  trois  foyers 
moteurs,  de  plus  en  plus  reculés  en  arrière,  et  cela  par 
une  voie  unique,  entre  la  première  et  la  seconde  paire  de 
pattes,  ne  semble  pas  opération  praticable  pour  l'aiguil- 
lon, trop  court,  et  d'ailleurs  si  difficile  à  diriger  en  de 
pareilles  conditions.  Il  est  vrai  que  certains  coléoptères 
ont  les  trois  ganglions  thoraciques  très  rapprochés,  con- 
tigus  presque;  il  en  est  d'autres  chez  lesquels  les  deux 
derniers  sont  complètement  réunis,  soudés,  fondus 
ensemble.  Il  est  aussi  reconnu  qu'à  mesure  que  les  divers 
noyaux  nerveux  tendent  à  se  confondre  et  se  centralisent 
davantage,  les  fonctions  caractéristiques  de  l'animalité 
deviennent  plus  parfaites,  et  par  suite,  hélas!  plus  vulné- 
rables. Voilà  vraiment  la  proie  qu'il  faut  aux  Cerceris. 
Ces  Coléoptères  à  centres  moteurs  rapprochés  jusqu'à  se 
toucher,  assemblés  même  en  une  masse  commune  et  de  la 
sorte  solidaires  l'un  de  l'autre,  seront  à  l'instant  même 
paralysés  d'un  seul  coup  d'aiguillon;  ou  bien,  s'il  faut 
plusieurs  coups  de  lancette,  les  ganglions  à  piquer  seront 
tous  là,  du  moins,  réunis  sous  la  pointe  du  dard. 

Ces  Coléoptères,  proie  éminemment  facile  à  paralyser, 
quels  sont-ils?  Là  est  la  question.  La  haute  science  d'un 
Claude  Bernard  planant  dans  les  généralités  fondamen- 
tales de  l'organisation  et  de  la  vie  ici  ne  suffit  plus;  elle 
ne  pourrait  nous  renseigner  et  nous  guider  dans  ce  choix 
cntomologiquc.  Je  m'en  rapporte  à  tout  physiologiste 
sous  les  yeux  de  qui  ces  lignes  pourront  tomber.  Sans 


86  SOUVENIRS  ENTOMOLOGIQUES 

recourir  aux  archives  de  sa  bibliothèque,  lui  serail-il 
possible  de  dire  les  Coléoptères  où  peut  se  trouver 
pareille  centralisation  nerveuse;  et  même  avec  la  biblio- 
thèque, saura-t-il  à  l'instant  où  trouver  les  renseignements 
voulus?  C'est  qu'en  effet,  nous  entrons  maintenant  dans 
les  détails  minutieux  du  spécialiste;  la  grande  voie  est 
laissée  pour  le  sentier  connu  du  petit  nombre. 

Ces  documents  nécessaires,  je  les  trouve  dans  le  beau 
travail  de  M.  E.  Blanchard,  sur  le  système  nerveux  des 
insectes  Coléoptères '.J'y  vois  que  cette 
centralisation  de  l'appareil  nerveux  est 
l'apanage  d'abord  des  Scarabéiens;  mais 
la  plupart  sont  trop  gros  :  le  Cerceris 
ne  pourrait  peut-être  ni  les  attaquer,  ni 
les  emporter;  d'ailleurs  beaucoup  vivent 
dans  des  ordures  où  l'Hyménoptère,  lui 
si  propre,  n'irait  pas  les  chercher.  Les 
centres  moteurs  très  rapprochés  se  re- 
trouvent encore  chez  les  Histériens,  qui 
vivent  de  matières  immondes,  au  milieu  des  puanteurs 
cadavériques,  et  doivent  par  conséquent  être  abandon- 
nés; chez  les  Scolytiens,  qui  sont  de  trop  petite  taille; 
et  enfin  che2  les  Buprestes  et  les  Charançons. 

Quel  jour  inattendu  au  milieu  des  obscurités  primitives 
du  problème  !  Parmi  le  nombre  immense  de  Coléoptères 
sur  lesquels  sembleraient  pouvoir  se  porter  les  dépréda- 
tions des  Cerceris,  deux  groupes  seulement,  les  Cha- 
rançons   et  les    Buprestes,    remplissent    les    conditions 


Système  nerveux 
des  Buprestes. 


I.  Annales  des  sciences  naturelles,  3<^  série,  tome  \. 


UN  SAVANT  TUEUR  87 

indispensables.  Ils  vivent  loin  de  l'infection  et  de  l'or- 
dure,  objets  peut-être  de  répugnances  invincibles  pour 
le  délicat  chasseur;  ils  ont  dans  leurs  nombreux  repré- 
sentants les  tailles  les  plus  variées,  proportionnées  à  la 
laille  des  divers  ravisseurs,  qui  peuvent  ainsi  choisir  à 
leur  convenance;  ils  sont  beaucoup  plus  que  tous  les 
autres  vulnérables  au  seul  point  oi\  l'aiguillon  de  l'Hy- 
ménoptère  puisse  pénétrer  avec  succès,  car  en  ce  point 
se  pressent,  tous  aisément  accessibles  au  dard,  les 
centres  moteurs  des  pattes  et  des  ailes.  En  ce  point,  pour 
les  Charançons,  les  trois  ganglions  thoraciques  sont  très 
rapprochés,  les  deux  derniers  même  sont  contigus;  en  ce 
même  point,  pour  les  Buprestes,  le  second  et  le  troisième 
sont  confondus  en  une  seule  et  grosse  masse,  à  peu  de 
distance  du  premier.  Et  ce  sont  précisément  des 
Buprestes  et  des  Charançons  que  nous  voyons  chasser, 
à  l'exclusion  absolue  de  tout  autre  gibier,  par  les  huit 
espèces  de  Cerceris  dont  l'approvisionnement  en  Coléo- 
ptères est  constaté!  Une  certaine  ressemblance  intér 
rieure,  c'est-à-dire  la  centralisation  de  l'appareil  nerveux, 
telle  serait  donc  la  cause  qui,  dans  les  repaires  des 
divers  Cerceris,  fait  entasser  des  victimes  ne  se  ressem- 
blant en  rien  pour  le  dehors. 

Il  y  a  dans  ce  choix,  comme  n'en  ferait  pas  de  plus 
judicieux  un  savoir  transcendant,  un  tel  concours  de 
difficultés  supérieurement  bien  résolues,  que  Ton  se 
demande  si  l'on  n'est  pas  dupe  de  quelque  illusion  invo- 
lontaire, si  des  idées  théoriques  préconçues  ne  sont  pas 
venues  obscurcir  la  réalité  des  faits,  enfin  si  la  plume  n'a 
pas  décrit  des  merveilles  imaginaires.  Un  résultit  scien- 


88  SOUVENIRS  ENTOMOLÔGIOUES 

tifique  n'est  solidement  établi  que  lorsque  l'expérience, 
répétée  de  toutes  les  manières,  est  venue  toujours  le  con- 
firmer. Soumettons  donc  à  l'épreuve  expérimentale  l'opé- 
ration physiologique  que  vient  de  nous  enseigner  le 
Cerceris  tubercule.  S'il  est  possible  d'obtenir  artificielle- 
ment ce  que  l'Hyménoptère  obtient  avec  son  aiguillon, 
savoir  l'abolition  du  mouvement  et  la  longue  conserva- 
tion de  l'opéré  dans  un  état  de  parfaite  fraîcheur  ;  s'il  est 
possible  de  réaliser  cette  merveille  avec  les  Coléoptères 
que  chasse  le  Cerceris,  ou  bien  avec  ceux  qui  présentent 
une  centralisation  nerveuse  semblable,  tandis  qu'on  ne 
peut  y  parvenir  avec  les  Coléoptères  à  ganglions  dis- 
tants, faudra-t-il  admettre,  si  difficile  que  l'on  soit  en 
matière  de  preuves,  que  l'Hyménoptère  a,  dans  les  ins- 
pirations inconscientes  de  son  instinct,  les  ressources 
d'une  sublime  science.  Voyons  donc  ce  que  dit  l'expéri- 
mentation. 

La  manière  d'opérer  est  des  plus  simples.  Il  s'agit, 
avec  une  aiguille,  ou,  ce  cjui  est  plus  commode,  avec  la 
pointe  bien  acérée  d'une  plume  métallique,  d'amener  une 
gouttelette  de  quelque  liquide  corrosif  sur  les  centres 
moteurs  thoraciques,  en  piquant  légèrement  l'insecte  à 
la  jointure  du  prothorax,  en  arrière  de  la  première  paire 
de  pattes.  Le  liquide  que  j'emploie  est  l'ammoniaque; 
mais  il  est  évident  que  tout  autre  liquide  ayant  une 
action  aussi  énergique  produirait  les  mêmes  résultats.  La 
plume  métallique  étant  chargée  d'ammoniaque  comme 
elle  le  serait  d'une  très  petite  goutte  d'encre,  j'opère  la 
piqûre.  Les  effets  ainsi  obtenus  diffèrent  énormément, 
suivant  que  l'on  expérimente  sur  des  espèces  dont  les 


UN  SAVANT  TUEUR  89 

ganglions  thoraciques  sont  rapprochés,  ou  sur  des 
espèces  où  ces  mêmes  ganglions  sont  distants.  Pour  la 
première  catégorie,  mes  expériences  ont  été  faites  sur  des 
Scarabéiens,  le  Scarabée  sacré  et  le  Scarabée  à  large  cou; 
sur  des  Buprestes,  le  Bupreste  bronzé;  enfin  sur  des 
Charançons,  en  particulier  sur  le  Cléone  que  chasse  le 
héros  de  ces  observations.  Pour  la  seconde  catégorie, 
j'ai  expérimenté  sur  des  Carabiques  :  Carabes,  Procustes, 
Chlaenies,  Sphodres,  Nébries;  sur  des  Longicornes  : 
Saperdes  et  Lamies;  sur  des  Mélasomes  :  Blaps,  Scaures, 
Asidcs. 

Chez  les  Scarabées,  les  Buprestes  et  les  Charançons, 
l'effet  est  instantané  ;  tout  mouvement  cesse  subitement, 
sans  convulsions,  dès  que  la  fatale  gouttelette  a  touché 
le  scentres  nerveux.  La  piqûre  du  Cerceris  ne  produit 
pas  un  anéantissement  plus  prompt.  Rien  de  plus  frap- 
pant que  cette  immobilité  soudaine  provoquée  dans  un 
vigoureux  Scarabée  sacré.  Mais  là  ne  s'arrête  pas  la  res- 
semblance des  effets  produits  par  le  dard  de  l'Hymcno- 
ptère  et  par  la  pointe  métallique  empoisonnée  avec  de 
l'ammoniaque.  Les  Scarabées,  les  Buprestes  et  les  Cha- 
rançons piqués  artificiellement,  malgré  leur  immobilité 
complète,  conservent  pendant  trois  semaines,  un  mois  et 
même  deux,  la  parfaite  flexibilité  de  toutes  les  articula- 
tions et  la  fraîcheur  normale  des  viscères.  Chez  eux,  la 
défécation  s'opère  les  premiers  jours  comme  dans  l'état 
habituel,  et  les  mouvements  peuvent  être  provoqués  par 
le  courant  voltaïque.  En  un  mot,  ils  se  comportent,  abso- 
lument comme  les  Coléoptères  sacrifiés  par  le  Cerceris; 
il  y    a    identité   complète   entre    l'état    où    le    ravisseur 


90  SOUVENIRS  ENTOMO LOGIQUES 

plonge  ses  victimes  et  celui  qu'on  produit,  à  volonté,  en 
lésant  les  centres  nerveux  thoraciques  avec  de  l'ammo- 
niaque. Or,  comme  il  est  impossible  d'attribuer  à  la  gout- 
telette inoculée  la  conservation  parfaite  de  l'insecte  pen- 
dant un  temps  aussi  long,  il  faut  rejeter  bien  loin  toute 
idée  de  liqueur  antiseptique,  et  admettre  que,  malgré  sa 
profonde  immobilité,  l'animal  n'est  pas  réellement  mort, 
qu'il  lui  reste  encore  une  lueur  de  vie,  maintenant  quel- 
que temps  encore  les  organes  dans  leur  fraîcheur  nor- 
male, mais  les  abandonnant  peu  à  peu  pour  les  laisser 
enfin  livrés  à  la  corruption.  Dans  quelques  cas  d'ailleurs, 
l'ammoniaque  ne  produit  l'anéantissement  complet  des 
mouvements  que  dans  les  pattes;  et  alors,  l'action  délé- 
tère du  liquide  ne  s'étant  pas  sans  doute  étendue  assez 
loin,  les  antennes  conservent  un  reste  de  mobilité  ;  et  l'on 
voit  l'animal,  même  plus  d'un  mois  après  l'inoculation, 
les  retirer  avec  vivacité  au  moindre  attouchement  :  preuve 
évidente  que  la  vie  n'a  pas  complètement  abandonné  ce 
corps  inerte.  Ce  mouvement  des  antennes  n'est  pas 
rare  non  plus  chez  les  Charançons  blessés  par  le  Cer- 
ceris. 

L'inoculation  de  l'ammoniaque  arrête  toujours  sur  le 
champ  les  mouvements  des  Scarabées,  des  Charançons 
et  des  Buprestes;  mais  on  ne  parvient  pas  toujours  à 
mettre  l'animal  dans  l'état  que  je  viens  de  décrire.  Si  la 
blessure  est  trop  profonde,  si  la  gouttelette  instillée  est 
trop  forte,  la  victime  meurt  réellement  et,  au  bout  de 
deux  ou  trois  jours,  on  n'a  plus  qu'un  cadavre  infect.  Si 
la  piqûre  est  trop  faible,  au  contraire,  l'animal,  après  un 
temps    plus  ou  moins  long  d'un   profond    engourdisse- 


UN  SAVANT  TUEUR  91 

ment,  revient  à  lui,  et  recouvre  au  moins  en  partie  ses 
mouvements.  Le  ravisseur  lui-même  peut  parfois  opérer 
maladroitement,  tout  comme  l'homme,  car  j'ai  pu  con- 
stater cette  espèce  de  résurrection  dans  une  victime 
atteinte  par  le  dard  d'un  Hyménoptère  fouisseur.  Le 
Sphex  à  ailes  jaunes,  dont  l'histoire  va  bientôt  nous 
occuper,  entasse  dans  ses  repaires  de  jeunes  Grillons 
préalablement  atteints  par  son  stylet  venimeux.  J'ai 
retiré  de  l'un  de  ces  repaires  trois  pauvres  Grillons,  dont 
la  flaccidité  extrême  aurait  dénoté  la  mort  dans  toute 
autre  circonstance.  Mais  ici  encore  ce  n'était  qu'une 
mort  apparente.  Mis  dans  un  flacon,  ces  Grillons  se 
sont  conservés  en  fort  bon  état,  et  toujours  immobiles, 
pendant  près  de  trois  semaines.  A  la  fin,  deux  se  sont 
moisis,  et  le  troisième  a  partiellement  ressuscité,  c'est-à- 
dire  qu'il  a  recouvré  le  mouvement  des  antennes,  des 
pièces  de  la  bouche  et,  chose  plus  remarquable,  des  deux 
premières  paires  de  pattes.  Si  l'habileté  de  l'Hyménoptère 
est  parfois  en  défaut  pour  engourdir  à  jamais  la  victime, 
peut-on  exiger  des  grossières  expérimentations  de 
l'homme  une  réussite  constante! 

Chez  les  Coléoptères  de  la  seconde  catégorie,  c'est-à- 
dire  chez  ceux  dont  les  ganglions  thoraciques  sont  dis- 
tants l'un  de  l'autre,  l'effet  produit  par  l'ammoniaque  est 
tout  à  fait  différent.  Ce  sont  les  Carabiques  qui  se  mon- 
trent les  moins  vulnérables.  Une  piqûre  qui  aurait  pro- 
duit chez  un  gros  Scarabée  sacré  l'anéiuitissement 
instantané  des  mouvements  ne  produit,  même  chez  les 
Carabiques  de  médiocre  taille,  Chlaenie,  Nébrie,  Calathe, 
que  des  convulsions  violentes  et  désordonnées.  Peu  à  peu 


9a  SOUVENIRS  ENTOMOLOGIOUES 

l'animal  se  calme,  et,  après  quelques  heures  de  repos,  il 
reprend  ses  mouvements  habituels,  ne  paraissant  avoir 
rien  éprouvé.  Si  l'on  renouvelle  l'épreuve  sur  le  même 
individu,  deux,  trois,  quatre  fois,  les  résultats  sont  les 
mêmes,  jusqu'à  ce  que,  la  blessure  devenant  trop  grave, 
l'animal  meure  réellement,  comme  le  prouvent  son  dessè- 
chement et  sa  putréfaction,  qui  surviennent  bientôt  après. 

Les  Mélasomes  et  les  Longicornes  sont  plus  sensibles 
à  l'action  de  l'ammoniaque.  L'inoculation  de  la  goutte- 
lette corrosive  les  plonge  assez  rapidement  dans  l'immo- 
bilité et,  après  quelques  convulsions,  l'animal  paraît 
mort.  Mais  cette  paralysie,  qui  aurait  persisté  dans  les 
Scarabées,  les  Charançons  et  les  Buprestes,  n'est  ici  que 
momentanée  :  du  jour  au  lendemain,  les  mouvements 
reparaissent,  aussi  énergiques  que  jamais.  Ce  n'est 
qu'autant  que  la  dose  d'ammoniaque  est  d'une  certaine 
force  que  les  mouvements  ne  reparaissent  plus;  mais 
alors  l'animal  est  mort,  bien  mort,  car  il  ne  tarde  pas  à 
tomber  en  putréfaction.  Par  les  mêmes  procédés,  si 
efficaces  sur  les  Coléoptères  à  ganglions  rapprochés,  il 
est  donc  impossible  de  provoquer  une  paralysie  complète 
et  persistante  chez  les  Coléoptères  à  ganglions  distants; 
on  ne  peut  obtenir  tout  au  plus  qu'une  paralysie  momen- 
tanée se  dissipant  du  jour  au  lendemain. 

La  démonstration  est  décisive  :  les  Cerceris  ravisseurs 
de  Coléoptères  se  conforment,  dans  leur  choix,  à  ce  que 
pourraient  seules  enseigner  la  physiologie  la  plus  savante 
et  l'anatomie  la  plus  fine.  Vainement  on  s'efforcerait  de 
ne  voir  là  que  des  concordances  fortuites  :  ce  n'est  pas 
avec  le  hasard  que  s'expliquent  de  telles  harmonies. 


VI 
LE  SPHEX  A  AILES  JAUNES 


Sous  leur  robuste  armure,  impénétrable  au  dard,  les 
Coléoptères  n'offrent  au  ravisseur  porte-aiguillon  qu'un 
seul  point  vulnérable.  Ce  défaut  de  la  cuirasse  est  connu 
du  meurtrier,  qui  plonge  là  son  stylet  empoisonné  et 
atteint  du  même  coup  les  trois  centres  moteurs,  en  choi- 
sissant les  groupes  Charançons  et  Buprestes,  dont  l'appa- 
reil nerveux  possède  un  degré  suffisant  de  centralisation. 
Mais  que  doit-il  arriver  lorsque  la  proie  est  un  insecte 
non  cuirassé,  à  peau  molle,  que  l'Hyménoptère  peut  poi- 
gnarder ici  ou  là  indifféremment,  au  hasard  de  la  lutte, 
en  un  point  quelconque  du  corps?  Y  a-t-il  encore  un 
choix  dans  les  coups  portés?  Pareil  à  l'assassin  qui  frappe 
au  cœur  pour  abréger  les  résistances  compromettantes 
de  sa  victime,  le  ravisseur  suit-il  la  tactique  des  Cerceris 
et  blesse-t-il  de  préférence  les  ganglions  moteurs?  Si  cela 
est,  que  doit-il  arriver  lorsque  ces  ganglions  sont  distants 
entre  eux,  et  agissent  avec  assez  d'indépendance  pour  que 
la  paralysie  de  l'un  n'entraîne  pas  la  paralysie  des  autres? 


94  SOUVENIRS  ENTOMO LOGIQUES 

A  ces  questions  va  répondre  l'histoire  d'un  chasseur  de 
Grillons,  le  Sphex  à  ailes  jaunes  (Sphex  flavipennis). 

C'est  vers  la  fin  du  mois  de  juillet  que  le  Sphex  à  ailes 
jaunes  déchire  le  cocon  qui  l'a  protégé  jusqu'ici  et  s'en- 
vole de  son  berceau  souterrain.  Pendant  tout  le  mois 
d'août,  on  le  voit  communément  voltiger,  à  la  recherche 
de  quelque  gouttelette  mielleuse,  autour  des  têtes  épi- 
neuses du  chardon-roland,  la  plus  commune  des  plantes 
robustes  qui  bravent  impunément  les  feux  caniculaires 
de  ce  mois.  Mais  cette  vie  insouciante  est  de  courte  durée, 
car,  dès  les  premiers  jours  de  septembre,  le  Sphex  est  à  sa 
rude  tâche  de  pionnier  et  de  chasseur.  C'est  ordinaire- 
ment quelque  plateau  de  peu  d'étendue,  sur  les  berges 
élevées  des  chemins,  qu'il  choisit  pour  l'établissement  de 
son  domicile,  pourvu  qu'il  y  trouve  deux  choses  indis- 
pensables :  un  sol  aréneux  facile  à  creuser  et  du  soleil. 
Du  reste,  aucune  précaution  n'est  prise  pour  abriter  le 
domicile  contre  les  pluies  de  l'automne  et  les  frimas  de 
l'hiver.  Un  emplacement  horizontal,  sans  abri,  battu  par 
la  pluie  et  les  vents,  lui  convient  à  merveille,  avec  la 
condition  cependant  d'être  exposé  au  soleil.  Aussi,  lors- 
qu'au milieu  de  ses  travaux  de  mineur,  une  pluie  abon- 
dante survient,  c'est  pitié  de  voir,  le  lendemain,  les 
galeries  en  construction  bouleversées,  obstruées  de  sable 
et  finalement  abandonnées. 

Rarement  le  Sphex  se  livre  solitaire  à  son  industrie; 
c'est  par  petites  tribus  de  dix,  vingt  pionniers  ou  davan- 
tage que  l'emplacement  élu  est  exploité.  Il  faut  avoir 
passé  quelques  journées  en  contemplation  devant  l'une 
de  ces  bourgades,  pour  se  faire  une  idée  de  l'activité 


LE  SPHEX  A  AILES  JAUNES  95 

remuante,  de  la  prestesse  saccadée,  de  la  brusquerie  de 
mouvements  de  ces  laborieux  mineurs.  Le  sol  est  rapide- 
ment attaqué  avec  les  râteaux  des  pattes  antérieures  : 
canis  instar^  comme  dit  Linné.  Un  jeune  chien  ne  met 
pas  plus  de  fougue  à  fouiller  le  sol  pour  jouer.  En  même 
temps,  chaque  ouvrier  entonne  sa  joyeuse  chanson,  qui 
se  compose  d'un  bruit  strident,  aigu,  interrompu  à  de 
très  courts  intervalles,  et  modulé  par  les  vibrations  des 
ailes  et  du  thorax.  On  dirait  une  troupe  de  gais  compa- 
gnons se  stimulant  au  travail  par  un  rythme  cadencé. 
Cependant  le  sable  vole,  retombant  en  fine  poussière  sur 
leurs  ailes  frémissantes,  et  le  gravier  trop  volumineux, 
arraché  grain  à  grain,  roule  loin  du  chantier.  Si  la  pièce 
résiste  trop,  l'insecte  se  donne  de  l'élan  avec  une  note 
aigre  qui  fait  songer  aux  ahans  !  dont  le  fendeur  de  bois 
accompagne  un  coup  de  hache.  Sous  les  efforts  redoublés 
des  tarses  et  des  mandibules,  l'antre  ne  tarde  pas  à  se 
dessiner;  l'animal  peut  déjà  y  plonger  en  entier.  C'est 
alors  une  vive  alternative  de  mouvements  en  avant  pour 
détacher  de  nouveaux  matériaux,  et  de  mouvements  de 
recul  pour  balayer  au  dehors  les  débris.  Dans  ce  va-et- 
vient  précipité,  le  Sphex  ne  marche  pas,  il  s'élance, 
comme  poussé  par  un  ressort  :  il  bondit,  l'abdomen  pal- 
pitant, les  antennes  vibrantes,  tout  le  corps  enfin  animé 
d'une  sonore  trépidation.  Voilà  le  mineur  dérobé  aux 
regards;  on  entend  encore  sous  terre  son  infatigable 
chanson,  tandis  qu'on  entrevoit,  par  intervalles,  sesjambes 
postérieures,  poussant  à  reculons  une  ondée  de  sable 
jusqu'à  l'orifice  du  terrier.  De  temps  à  autre,  le  Sphex 
interrompt  son  travail  souterrain,  soit  pour  venir  s'épous- 


96  SOUVENIRS  ENTOMOLOGIOUES 

seter  au  soleil,  se  débarrasser  des  grains  de  poussière  qui, 
en  s'introduisant  dans  ses  fines  articulations,  gênent  la 
liberté  de  ses  mouvements,  soit  pour  opérer  dans  les 
alentours  une  ronde  de  reconnaissance.  Malgré  ces  inter- 
ruptions, qui  d'ailleurs  sont  de  courte  durée,  dans  l'inter- 
valle de  quelques  heures  la  galerie  est  creusée,  et  le 
Sphex  vient  sur  le  seuil  de  sa  porte  chanter  son  triomphe 
et  donner  le  dernier  poli  au  travail,  en  effaçant  quelques 
inégalités,  en  enlevant  quelques  parcelles  terreuses  dont 
son  œil  clairvoyant  peut  seul  discerner  les  inconvénients. 

Des  nombreuses  tribus  de  Sphex  que  j'ai  visitées,  une 
surtout  m'a  laissé  de  vifs  souvenirs  à  cause  de  son  ori- 
ginale installation.  Sur  le  bord  d'une  grande  route  s'éle- 
vaient de  petits  tas  de  boue  retirée  des  rigoles  latérales 
par  la  pelle  du  cantonnier.  L'un  de  ces  tas,  depuis  long- 
temps desséchés  au  soleil,  formait  un  monticule  conique, 
un  gros  pain  de  sucre  d'un  demi-mètre  de  haut.  L'em- 
placement avait  plu  aux  Sphex,  qui  s'y  étaient  établis 
en  une  bourgade  comme  je  n'en  ai  jamais  depuis  rencon- 
tré de  plus  populeuse.  De  la  base  au  sommet,  le  cône  de 
boue  sèche  était  criblé  de  terriers,  lui  donnant  l'aspect 
d'une  énorme  éponge.  A  tous  les  étages,  c'était  une 
animation  fiévreuse,  un  va-et-vient  affairé,  qui  mettait 
en  mémoire  les  scènes  de  quelque  grand  chantier  lorsque 
le  travail  presse.  Grillons  traînés  par  les  antennes  sur  les 
pentes  de  la  cité  conique,  emmagasinement  des  vivres  dans 
le  garde-manger  des  cellules,  ruissellement  de  poussière 
hors  des  galeries  en  voie  d'excavation,  poudreuses  faces 
des  mineurs  apparaissant  par  intervalles  aux  orifices  des 


LE  SPHEX  A  AILES  JAUNES  97 

couloirs,  continuelles  entrées  et  continuelles  sorties,  par- 
fois un  Sphex  en  ses  courts  loisirs  gravissant  la  cime 
du  cône  pour  jeter  peut-être,  du  haut  de  ce  belvédère, 
un  regard  de  satisfaction  sur  l'ensemble  des  travaux;  quel 
spectacle  propre  à  me  tenter,  à  me  faire  désirer  d'em- 
porter avec  moi  la  bourgade  entière  et  ses  habitants! 
Essayer  était  même  inutile  :  la  masse  était  trop  lourde. 
On  ne  déracine  pas  ainsi  un  village  de  ses  fondations 
pour  le  transplanter  ailleurs. 

Revenons  donc  au  Sphex  travaillant  en  plaine,  dans 
un  sol  naturel,  ce  qui  est  le  cas  de  beaucoup  le  plus 
fréquent.  Aussitôt  le  terrier  creusé,  la  chasse  commence. 
Mettons  à  profit  les  courses  lointaines  de  l'Hyménoptère, 
à  la  recherche  du  gibier,  pour  examiner  le  domicile. 
L'emplacement  général  d'une  colonie  de  Sphex  est, 
disons-nous,  un  terrain  horizontal.  Cependant  le  sol  n'3^ 
est  pas  tellement  uni,  qu'on  n'y  trouve  quelques  petits 
mamelons  couronnés  d'une  touffe  de  gazon  ou  d'armoise, 
quelques  plis  consolidés  par  les  maigres  racines  de  la 
végétation  qui  les  recou\Te;  c'est  sur  le  flanc  de  ces 
rides  qu'est  établi  le  repaire  du  Sphex.  La  galerie  se 
compose  d'abord  d'une  portion  horizontale,  de  deux  à 
trois  pouces  de  profondeur  et  servant  d'avenue  à  la 
retraite  cachée,  destinée  aux  provisions  et  aux  larx^es. 
C'est  dans  ce  vestibule  que  le  Sphex  s'abrite  pendant  le 
mauvais  temps;  c'est  là  qu'il  se  retire  la  nuit  et  se  repose 
le  jour  quelques  instants,  montrant  seulement  au  dehors 
sa  face  expressive,  ses  gros  yeux  effrontés.  A  la  suite  du 
vestibule  survient  un  coude  brusque,  plongeant  plus  ou 
I-  7 


98  SOUVENIRS  ENTOMOLOGIQUES 

moins  obliquement  à  une  profondeur  de  deux  à  trois 
pouces  encore,  et  terminé  par  une  cellule  ovalaire  d'un 
diamètre  un  peu  plus  grand  et  dont  l'axe  le  plus  long 
est  couché  suivant  l'horizontale.  Les  parois  de  la  cellule 
ne  sont  crépies  d'aucun  ciment  particulier;  mais,  malgré 
leur  nudité,  on  voit  qu'elles  ont  été  l'objet  d'un  travail 
plus  soigné.  Le  sable  y  est  tassé,  égalisé  avec  soin  sur  le 
plancher,  sur  le  plafond,  sur  les  côtés,  pour  éviter  des 
éboulements,  et  pour  effacer  les  aspérités  qui  pourraient 
blesser  le  délicat  épiderme  de  la  larve.  Enfin  cette  cellule 
communique  avec  le  couloir  par  une  entrée  étroite,  juste 
suffisante  pour  laisser  passer  le  Sphex  chargé  de  sa  proie. 
Quand  cette  première  cellule  est  munie  d'un  œuf  et 
des  provisions  nécessaires,  le  Sphex  en  mure  l'entrée, 
mais  il  n'abandonne  pas  encore  son  terrier.  Une  seconde 
cellule  est  creusée  à  côté  de  la  première  et  approvisionnée 
de  la  même  façon,  puis  une  troisième  et  quelquefois  enfin 
une  quatrième.  C'est  alors  seulement  que  le  Sphex  rejette 
dans  le  terrier  tous  les  déblais  amassés  devant  la  porte, 
et  qu'il  efface  complètement  les  traces  extérieures  de  son 
travail.  Ainsi,  à  chaque  terrier,  il  correspond  ordinaire- 
ment trois  cellules,  rarement  deux,  et  plus  rarement 
encore  quatre.  Or,  comme  l'apprend  l'autopsie  de  l'in- 
secte, on  peut  évaluer  à  une  trentaine  le  nombre  des  œufs 
pondus,  ce  qui  porte  à  dix  le  nombre  des  terriers  néces- 
saires. D'autre  part,  les  travaux  ne  commencent  guère 
avant  septembre,  et  sont  achevés  à  la  fin  de  ce  mois.  Par 
conséquent,  le  Sphex  ne  peut  consacrer  à  chaque  terrier 
et  à  son  approvisionnement  que  deux  ou  trois  jours  au 
plus.   On   conviendra   que   l'active  soqtiole  n'a  pas  un 


LE  SPHF.X  A  AILES  JAUNES  99 

moment  à  perdre,  lorsque,  en  si  peu  de  temps,  elle  doit 
creuser  le  gîte,  se  procurer  une  douzaine  de  Grillons,  les 
transporter  quelquefois  de  loin  à  travers  mille  difficultés, 
les  mettre  en  magasin  et  boucher  enfin  le  terrier.  Et  puis 
d'ailleurs,  il  y  a  des  journées  où  le  vent  rend  la  chasse 
impossible,  des  journées  pluvieuses,  ou  même  seulement 
sombres,  qui  suspendent  tout  travail.  On  conçoit  d'après 
cela  que  le  Sphex  ne  p.nit  donner  à  ses  constructions  la 
solidité  peut-être  séculaire  que  les  Cerceris  tubercules 
donnent  à  leurs  profondes  galeries.  Ces  derniers  se  trans- 
mettent d'une  génération  à  l'autre  leurs  demeures  solides, 
chaque  année  plus  profondément  encavées,  qui  m'ont 
mis  tout  en  nage  lorsque  j'ai  voulu  les  visiter,  et  qui 
même,  le  plus  souvent,  ont  triomphé  de  mes  efforts  et 
do  mes  instruments  de  fouille.  Le  Sphex  n'hérite  pas  du 
travail  de  ses  devanciers  :  il  a  tout  à  faire  et  rapidement. 
Sa  demeure  est  la  tente  d'un  jour,  qu'on  dresse  à  la  hâte 
pour  la  lever  le  lendemain.  En  compensation,  les  larves, 
recouvertes  seulement  d'une  mince  couche  de  sable, 
savent  elles-mêmes  suppléer  à  l'abri  que  leur  mère  n'a 
pu  leur  créer  :  elles  savent  se  re\'êtir  d'une  triple  et 
quadruple  enveloppe  imperméable,  bien  supérieure  au 
mince  cocon  des  Cerceris. 

Mais  voici  venir  bruyamment  un  Sphex  qui,  de  retour 
de  la  chasse,  s'arrête  sur  un  buisson  voisin  et  soutient 
par  une  antenne,  avec  les  mandibules,  un  \olumineux 
Grillon  plusieurs  fois  aussi  pesant  que  lui.  Accablé  sous 
le  poids,  un  instant  il  se  repose.  Puis  il  reprend  sa  cap- 
ture entre  les  pattes,  et  par  un  suprême  effort,  franchit 
d'un  seul  trait  la  largeur  du  ra\in  qui  le  sépare  de  son 


îoo  SOUVENIRS  ENTOMOLOGIQUES 

domicile.  Il  s'abat  lourdement  sur  le  plateau  où  je  suis 
en  observation,  au  milieu  même  d'une  bourgade  de 
Sphex.  Le  reste  du  trajet  s'effectue  à  pied.  L'Hyméno- 
ptère  que  ma  présence  n'intimide  en  rien,  est  à  califour- 
chon sur  sa  victime,  et  s'avance,  la  tête  haute  et  fière, 
tirant  par  une  antenne,  à  l'aide  de  ses  mandibules,  le 
Grillon  qui  traîne  entre  ses  pattes.  Si  le  sol  est  nu,  le 
transport  s'effectue  sans  encombre;  mais  si  quelque  touffe 
de  gramen  étend  en  travers  de  la  route  à  parcourir, 
le  réseau  de  ses  stolons,  il  est  curieux  de  voir  la  stupé- 
faction du  Sphex  lorsqu'une  de  ces  cordelettes  vient  tout 
à  coup  à  paralyser  ses  efforts  ;  il  est  curieux  d'être  témoin 
de  ses  marches  et  contre-marches,  de  ses  tentatives 
réitérées,  jusqu'à  ce  que  l'obstacle  soit  surmonté,  soit  par 
le  secours  des  ailes,  soit  par  un  détour  habilement  cal- 
culé. Le  Grillon  est  enfin  amené  à  destination,  et  se 
trouve  placé  de  manière  que  ses  antennes  arrivent  préci- 
sément à  l'orifice  du  terrier.  Le  Sphex  abandonne  alors 
sa  proie,  et  descend  précipitamment  au  fond  du  souter- 
rain. Quelques  secondes  après,  on  le  voit  reparaître, 
montrant  la  tête  au  dehors,  et  jetant  un  petit  cri  allègre. 
Les  antennes  du  Grillon  sont  à  sa  portée;  il  les  saisit  et 
le  gibier  est  prestement  descendu  au  fond  du  repaire. 

Je  me  demande  encore,  sans  pouvoir  trouver  une  solu- 
tion suffisamment  motivée,  pourquoi  cette  complication 
de  manœuvres  au  moment  d'introduire  le  Grillon  dans 
le  terrier.  Au  lieu  de  descendre  seul  dans  son  gîte  pour 
reparaître  après,  et  reprendre  la  proie  quelque  temps 
abandonnée  sur  le  seuil  de  la  porte,  le  Sphex  n'aurait-il 
pas  plus  tôt  fait  de  continuer  à  traîner  le  Grillon  dans  sa 


LE  SPHEX  A  AILES  JAUNES  loi 

galerie,  comme  il  le  foit  à  l'air  libre,  puisque  la  largeur 
du  souterrain  le  permet,  ou  bien  de  l'entraîner  à  sa  suite 
et  pénétrant  lui-même  le  premier  à  reculons?  Les  divers 
Hyménoptères  déprédateurs  que  j'ùpu  observer  jusqu'ici 
entraînent  immédiatement,  sans  aucun  préliminaire,  au 
fond  de  leurs  cellules,  le  gibier  retenu  sous  le  ventre  à 
l'aide  des  mandibules  et  des  pattes  intermédiaires.  Le 
Cerceris  de  L,  Dufour  commence  à  compliquer  ses 
manœuvres,  puisque,  après  avoir  momentanément  déposé 
son  Bupreste  à  la  porte  du  logis  souterrain,  il  entre  tout 
aussitôt  à  reculons  dans  sa  galerie  pour  saisir  alors  la 
victime  avec  les  mandibules  et  l'entraîner  au  fond  du 
clapier.  II  y  a  encore  loin  de  cette  tactique  à  celle 
qu'adoptent  en  pareil  cas  les  chasseurs  de  Grillons.  Pour- 
quoi cette  visite  domiciliaire  qui  précède  invariablement 
l'introduction  du  gibier?  Ne  se  peut-il  pas  qu'avant  de 
descendre  avec  un  fardeau  embarrassant,  le  Sphex  ne 
juge  prudent  de  donner  un  coup  d'œil  au  fond  du  logis 
pour  s'assurer  que  tout  y  est  en  ordre,  pour  chasser  au 
besoin  quelque  parasite  effronté  qui  aurait 
pu  s'y  introduire  en  son  absence?  Quel  est 
alors  ce  parasite?  Divers  Diptères,  mou- 
cherons de  rapine,  des  Tachinaires  surtout, 
veillent  aux  portes  de  tous  les  Hyméno- 
ptères chasseurs,  épiant  le  moment  favora- 
ble de  déposer  leurs  œufs  sur  le  gibier  d'au-  Tachinairc. 
trui  ;  mais  aucun  ne  pénètre  dans  le  domi- 
cile et  ne  se  hasarde  dans  des  couloirs  obscurs  oi\  le  pro- 
priétaire, s'il  venait  par  malheur  à  s'y  trouver,  leur  ferait 
peut-être  chèrement  payer  leur  audace.  Le  Sphex,  tout 


I02  SOUVENIRS  ENTOMOLOGIQUES 

comme  les  autres,  paie  son  tribut  aux  rapines  des  Tachi- 
naires;  mais  ceux-ci  n'entrent  jamais  dans  le  terrier  pour 
commettre  leur  méfait.  N'ont-ils  pas  d'ailleurs  tout  le 
temps  nécessaire  pour  déposer  leurs  œufs  sur  le  Grillon? 
S'ils  sont  vigilants,  ils  sauront  bien  profiter  de  l'abandon 
momentané  de  la  victime  pour  lui  confier  leur  postérité. 
Quelque  danger  plus  grand  encore  menace  donc  le 
Sphex,  puisque  sa  descente  préalable  au  fond  du  terrier 
est  pour  lui  d'une  si  impérieuse  nécessité. 

Voici  le  seul  fait  d'observation  qui  puisse  jeter  quelque 
jour  sur  le  problème.  Au  milieu  d'une  colonie  de  Sphex 
en  pleine  activité,  colonie  d'où  tout  autre  Hyménoptère 
est  habituellement  exclu,  j'ai  surpris  un  jour  un  giboyeur 
de  genre  différent,  un  Tachytes  nigra^  transportant  un  à 
un,  sans  se  presser,  avec  le  plus  grand 
sang-froid,  au  milieu  de  la  foule  où  il 
n'était  qu'un  intrus,  des  grains  de 
sable,  des  brins  de  petites  tiges  sèches 
et  autres  menus  matériaux,  pour  bou- 
cher un  terrier  de  même  calibre  que 
Tachytes  nigra.  Ics  tcrricrs  voisius  du  Splicx.  Ce  tra- 
vail était  fait  trop  consciencieusement 
pour  qu'il  fût  permis  de  douter  de  la  présence  de  l'œuf 
de  l'ouvrier  dans  le  souterrain.  Un  Sphex  aux  démar- 
ches inquiètes,  apparemment  légitime  propriétaire  du 
terrier,  ne  manquait  pas,  chaque  fois  que  l 'Hyménoptère 
étranger  pénétrait  dans  la  galerie,  de  s'élancer  à  sa  pour- 
suite; mais  il  ressortait  brusquement,  comme  effrayé, 
suivi  de  l'autre  qui,  impassible,  continuait  son  œuvre. 
J'ai  visité  ce  terrier,  évidemment  objet  de  litige  entre 


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LE  SPHEX  A  AILES  JAUNES  .  loj 

les  deux  Hyménoptères,  et  j'y  ai  trouvé  une  cellule  appro- 
visionnée de  quatre  Grillons.  Le  soupçon  fait  presque 
place  à  la  certitude  :  ces  provisions  dépassent,  et  de 
beaucoup,  les  besoins  d'une  larve  de  Tachyte,  de  moitié 
au  moins  plus  petit  que  le  Sphex.  Celui  que  son  impas- 
sibilité, ses  soins  à  boucher  le  terrier,  auraient  d'abord 
fait  prendre  pour  le  maître  du  logis,  n'était  en  réalité 
qu'un  usurpateur.  Comment  le  Sphex,  bien  plus  gros, 
plus  vigoureux  que  son  adversaire,  se  laisse-t-il  impu- 
nément dépouiller,  se  bornant  à  des  poursuites  sans 
résultat,  et  fuyant  lâchement  lorsque  l'intrus,  qui  n'a  pas 
même  l'air  de  s'apercevoir  de  sa  présence,  se  retourne 
pour  sortir  du  terrier?  Est-ce  que,  chez  les  insectes 
comme  chez  l'homme,  la  première  chance  de  succès 
serait  de  l'audace,  encore  de  l'audace  et  toujours  de 
l'audace?  L'usurpateur  certes  n'en  manquait  pas.  Je  le 
vois  encore,  avec  un  calme  imperturbable,  aller  et  venir 
devant  le  débonnaire  Sphex,  qui  trépigne  d'impatience 
sur  place  mais  sans  oser  fondre  sur  le  pillard. 

Ajoutons  qu'en  d'autres  circonstances,  à  diverses 
reprises,  j'ai  trouvé  le  même  Hyménoptère,  parasite  pré- 
sumé, enfin  le  Tachyte  noir,  traînant  un  Grillon  par  une 
antenne.  Était-ce  un  gibier  légitimement  acquis?  J'aime- 
rais à  le  croire;  mais  les  allures  indécises  de  l'insecte  qui 
s'en  allait  vagabondant  par  les  ornières  des  chemins, 
comme  à  la  recherche  d'un  terrier  à  sa  convenance, 
m'ont  toujours  laissé  des  soupçons.  Je  n'ai  jamais  assisté 
à  ses  travaux  de  fouille,  s'il  se  livre  en  réalité  aux  fatigues 
de  l'excavation.  Chose  plus  grave  :  je  l'a  ivu  abandonner 
son  gibier  à  la  voirie,  ne  sachant  peut-être  qu'en  faire, 


I04  SOUVENIRS  ENTOMOLOGIOUES 

faute  d'un  terrier  où  le  déposer.  Pareil  gaspillage  me 
semble  indice  de  bien  mal  acquis,  et  je  me  demande  si  le 
Grillon  ne  provient  pas  d'un  larcin  fait  au  Sphex  à 
l'instant  où  celui-ci  abandonne  sa  proie  sur  le  seuil  de  sa 
porte.  Mes  soupçons  planent  également  sur  le  Tachytes 
obsolefa,  ceinturé  de  blanc  à  l'abdomen  comme  le  Sphex 
albisecta,  et  qui  nourrit  ses  larves  avec  des  Criquets 
pareils  à  ceux  que  chasse  ce  dernier.  Je  ne  l'ai  jamais  vu 
creuser  des  galeries,  mais  je  l'ai  surpris  traînant  un 
Criquet  que  n'aurait  pas  désavoué  le  Sphex.  Cette  iden- 
tité des  provisions  de  bouche  dans  des  espèces  de  genres 
différents  me  donne  à  réfléchir  sur  la  légitimité  du  butin. 
Disons  enfin,  pour  réparer  en  partie  les  atteintes  que  mes 
soupçons  pourraient  porter  à  la  réputation  du  genre,  que 
j'ai  été  témoin  oculaire  de  la  capture  très  lo3^ale  d'un 
petit  Criquet  encore  sans  ailes  par  le  Tachytes  tarsma] 
que  j'ai  vu  celui-ci  creuser  des  cellules  et  les  approvi- 
sionner avec  une  proie  vaillamment  acquise. 

Je  n'ai  donc  que  des  soupçons  à  proposer  pour  expli- 
quer l'opiniâtreté  des  Sphex  à  descendre  au  fond  de  leurs 
souterrains  avant  d'y  introduire  le  gibier.  Auraient-ils 
un  autre  but  que  celui  de  déloger  un  parasite  survenu 
en  leur  absence?  C'est  ce  que  je  désespère  de  savoir,  car 
qui  pourra  interpréter  les  mille  manœuvres  de  l'instinct? 
Pauvre  raison  humaine,  qui  ne  sait  pas  se  rendre  compte 
de  la  sapience  d'un  Sphex  ! 

Quoiqu'il  en  soit,  il  est  constaté  que  ces  manœuvres 
sont  d'une  singulière  invariabilité.  Je  citerai  à  ce  sujet 
une  expérience  qui  m'a  vivement  intéressé.  Voici  le 
fait  :  Au  moment  où  le  Sphex  opère  sa  visite  domici- 


LE  SPHEX  A  AILES  JAUNES  105 

Maire,  je  prends  le  Grillon,  abandonné  à  l'entrée  du  logis, 
et  le  place  quelques  pouces  plus  loin.  Le  Sphex  remonte, 
jette  son  cri  ordinaire,  regarde  étonné  de  çà  et  de  là,  et 
voyant  son  gibier  trop  loin,  il  sort  de  son  trou  pour 
aller  le  saisir  et  le  ramener  dans  la  position  voulue. 
Cela  fait,  il  redescend  encore,  mais  seul.  Même  manœuvre 
de  ma  part,  même  désappointement  du  Sphex  à  son 
arrivée.  Le  gibier  est  encore  rapporté  au  bord  du  trou, 
mais  l'Hyménoptère  descend  toujours  seul  ;  et  ainsi  de 
suite,  tant  que  ma  patience  n'est  pas  lassée.  Coup  sur 
coup,  une  quarantaine  de  fois,  j'ai  répété  la  même  épreuve 
sur  le  même  individu  ;  son  obstination  a  vaincu  la 
mienne,  et  sa  tactique  n'a  jamais  varié. 

Constatée  chez  tous  les  Sphex  qu'il  me  prit  désir 
d'expérimenter  dans  la  même  bourgade,  l'iniîexible 
obstination  que  je  viens  de  décrire  ne  laissa  pas  de  me 
tourmenter  l'esprit  quelque  temps.  L'insecte,  medisais-je, 
obéirait  donc  à  une  inclination  fatale,  que  les  circon- 
stances ne  peuvent  moditier  en  rien;  ses  actes  seraient 
invariablement  réglés,  et  la  faculté  d'acquérir  la  moindre 
expérience,  à  ses  propres  dépens,  lui  serait  étrangère.  De 
nouvelles  observations  modifièrent  cette  manière  de  voir, 
trop  absolue. 

L'année  d'après,  en  temps  opportun,  je  visite  le  même 
point.  Pour  creuser  les  terriers,  la  génération  nouvelle  a 
hérité  de  l'emplacement  élu  par  la  génération  précédente; 
elle  a  aussi  fidèlement  hérité  de  ses  tactiques  :  l'expérience 
du  Grillon  reculé  donne  les  mêmes  résultats.  Tels  étaient 
les  Sphex  de  l'année  passée,  tels  sont  ceux  de  l'année 
présente,    également    obstinés    dans    une    infructueuse 


io6  SOUVENIRS  ENTOMOLOGIOUES 

manœuvre.  L'erreur  allait  s'aggravant,  lorsqu'une  bonne 
fortune  me  met  en  présence  d'une  autre  colonie  de  Sphex 
dans  un  canton  éloigné  du  premier.  Je  recommence  mes 
essais.  Après  deux  ou  trois  épreuves  dont  le  résultat  est 
pareil  à  celui  que  j'ai  si  souvent  obtenu,  le  Sphex  se  met 
à  califourchon  sur  le  Grillon,  le  saisit  avec  les  mandibules 
par  les  antennes  et  l'entraîne  immédiatement  dans  le 
terrier.  Qui  fut  sot?  ce  fut  l'expérimentateur  déjoué  par 
le  malin  Hyménoptère.  Aux  autres  trous,  qui  plus  tôt, 
qui  plus  tard,  ses  voisins  éventent  pareillement  mes 
perfidies  et  pénètrent  dans  leur  domicile  avec  le  gibier, 
au  lieu  de  s'obstiner  à  l'abandonner  un  instant  sur  le  seuil 
pour  le  saisir  après.  Que  veut  dire  ceci?  La  peuplade  que 
j'examine  aujourd'hui,  issue  d'une  autre  souche,  car  les 
fils  reviennent  à  l'emplacement  choisi  par  les  aïeux,  est 
plus  habile  que  la  peuplade  de  l'an  passé.  L'esprit  de 
ruse  se  transmet  :  il  y  a  des  tribus  plus  habiles  et  des 
tribus  plus  simples,  apparemment  suivant  les  facultés  des 
pères.  Pour  les  Sphex,  comme  pour  nous,  l'esprit  change 
avec  la  province. 

Le  lendemain,  en  une  autre  localité,  je  recommence 
l'épreuve  du  Grillon.  Elle  me  réussit  indéfiniment.  J'étais 
tombé  sur  une  tribu  à  vues  obtuses,  une  vraie  bourgade 
de  Béotiens,  comme  dans  mes  premières  observations. 


VII 

LES  TROIS  COUPS  DE  POIGNARD 


C'est  sans  doute  au  moment  d'immoler  le  Grillon  que 
le  Sphex  déploie  ses  plus  savantes  ressources  ;  il  importe 
donc  de  constater  la  manière  dont  la  victime  est  sacrifiée. 
Instruit  par  mes  tentatives  multipliées  dans  le  but 
d'observer  les  manœuvres  de  guerre  des  Cerceris,  j'ai 
immédiatement  appliqué  aux  Sphex  la  méthode  qui 
m'avait  réussi  avec  les  premiers,  méthode  consistant 
à  enlever  la  proie  au  chasseur  et  à  la  remplacer  aussitôt 
par  une  autre  vivante.  Cette  substitution  est  d'autant  plus 
facile,  que  nous  avons  vu  le  Sphex  lâcher  lui-même  sa 
capture  pour  descendre  un  instant  seul  au  fond  du  terrier. 
Son  audacieuse  familiarité,  qui  le  porte  à  venir  saisir  au 
bout  de  vos  doigts  et  jusque  sur  votre  main  le  Grillon 
qu'on  vient  de  lui  ravir  et  qu'on  lui  offre  de  nouveau,  se 
prête  encore  à  merveille  à  riicureusc  issue  de  l'expé- 
rience, en  permettant  d'observer  de  très  près  tous  les 
détails  du  drame. 

Trouver    des    Grillons    vivants,    c'est    encore   chose 


io8  SOUVENIRS  ENTOMOLOGIOUES 

facile  :  il  n'y  a  qu'à  soulever  les  premières  pierres  venues 
pour  en  trouver  de  tapis  à  l'abri  du  soleil.  Ces  Grillons 
sont  des  jeunes  de  l'année,  n'ayant  encore  que  des  ailes 
rudimentaires,  et  qui,  dépourvus  de  l'industrie  de  l'adulte, 
ne  savent  pas  encore  se  creuser  ces  profondes  retraites  où 
ils  seraient  à  l'abri  des  investigations  des  Sphex.  En  peu 
d'instants  me  voilà  possesseur  d'autant  de  Grillons  vivants 
que  je  peux  en  désirer.  Voilà  tous  mes  préparatifs  faits. 
Je  me  hisse  au  haut  de  mon  observatoire,  je  m'établis  sur 
le  plateau  au  centre  de  la  bourgade  des  Sphex,  et  j'attends. 

Un  chasseur  survient,  charrie  son  Grillon  jusqu'à 
l'entrée  du  logis  et  pénètre  seul  dans  son  terrier.  Ce 
Grillon  est  rapidement  enlevé  et  remplacé,  mais  à 
quelque  distance  du  trou,  par  un  des  miens.  Le  ravisseur 
revient,  regarde  et  court  saisir  la  proie  trop  éloignée.  Je 
suis  tout  yeux,  tout  attention.  Pour  rien  au  monde,  je 
ne  céderais  ma  part  du  dramatique  spectacle  auquel  je 
vais  assister.  Le  Grillon  effrayé  s'enfuit  en  sautillant;  le 
Sphex  le  serre  de  près,  l'atteint,  se  précipite  sur  lui. 
C'est  alors  au  milieu  de  la  poussière  un  pêle-mêle  confus, 
où  tantôt  vainqueur,  tantôt  vaincu,  chaque  champion 
occupe  tour  à  tour  le  dessus  ou  le  dessous  dans  la  lutte. 
Le  succès,  un  instant  balancé,  couronne  enfin  les  efforts 
de  l'agresseur.  Malgré  ses  vigoureuses  ruades,  malgré 
les  coups  de  tenaille  de  ses  mandibules,  le  Grillon  est 
terrassé,  étendu  sur  le  dos. 

Les  dispositions  du  meurtrier  sont  bientôt  prises.  Il  se 
met  ventre  à  ventre  avec  son  adversaire,  mais  en  sens  con- 
traire, saisit  avec  les  mandibules  l'un  ou  l'autre  des  filets 
terminant    l'abdomen    du  Grillon,   et  maîtrise  avec  les 


LES  TROIS   COUPS  DE  POIGNARD  109 

pattes  de  de\ant  les  efforts  convulsifs  des  grosses  cuisses 
postérieures.  En  même  temps,  ses  pattes  intermédiaires 
étreignent  les  flancs  pantelants  du  vaincu,  et  ses  pattes 
postérieures  s'appuyant,  ccMiime  deux  leviers,  sur  la  face, 
font  largement  bâiller  l'articulation  du  cou.  Le  Sphex 
recourbe  alors  verticalement  l'abdomen  de  manière  à  ne 
présenter  aux  mandibules  du  Grillon  qu'une  surface  con- 
vexe insaisissable  ;  et  l'on  voit,  non  sans  émotion,  son  stylet 
empoisonné  plonger  une  première  fois  dans  le  cou  de  la 
victime,  puis  une  seconde  fois  dans  l'articulation  des  deux 
segments  antérieurs  du  thorax,  puis  encore  vers  l'abdo- 
men. En  bien  moins  de  temps  qu'il  n'en  faut  pour  le 
niconter,  le  meurtre  est  consommé,  et  le  Sphex,  après 
a\'oir  réparé  le  désordre  de  sa  toilette,  s'apprête  à  charrier 
au  logis  la  victime,  dont  les  membres  sont  encore  animés 
des  frémissements  de  l'agonie. 

Arrêtons-nous  un  instant  sur  ce  que  présente  d'admi- 
rable la  tactique  de  guerre  dont  je  viens  de  donner  un 
pâle  aperçu.  Les  Cerceris  s'attaquent  à  un  adversaire 
passif,  incapable  de  fuir,  presque  privé  d'armes  offen- 
sives, et  dont  toutes  les  chances  de  salut  résident  en  une 
solide  cuirasse,  dont  le  meurtrier  sait  toutefois  trouver  le 
point  faible.  Mais  ici,  quelles  différences!  La  proie  est 
armée  de  mandibules  redoutables,  capables  d'éventrer 
l'agresseur  si  elles  parviennent  à  le  saisir;  elle  est 
pourvue  de  deux  pattes  vigoureuses,  véritables  massues 
hérissées  d'un  double  rang  d'épines  acérées,  qui  peuvent 
tour  à  tour  servir  au  Grillon  pour  bondir  loin  de  son 
ennemi,  ou  pour  le  culbuter  sous  (\y:  brutales  ruades. 
Aussi  voyez  quelles  précautions,  de   la  part  du  Sphex, 


110  SOUVENIRS  ENTOMOLOGIQUES 

avant  de  faire  manœuvrer  son  aiguillon.  La  victime, 
renversée  sur  le  dos,  ne  peut,  faute  de  point  d'appui, 
faire  usage,  pour  s'évader,  de  ses  leviers  postérieurs,  ce 
qu'elle  ne  manquerait  pas  de  faire  si  elle  était  attaquée 
dans  la  station  normale,  comme  le  sont  les  gros  Cha- 
rançons du  Cerceris  tubercule.  Ses  jambes  épineuses 
maîtrisées  par  les  pattes  antérieures  du  Sphex,  ne  peu- 
vent non  plus  agir  comme  armes  offensives;  et  ses  man- 
dibules, retenues  à  distance  par  les  pattes  postérieures  de 
l'Hyménoptère,  s'entr'ouvrent  menaçantes,  mais  sans  pou- 
voir rien  saisir.  Mais  ce  n'est  pas  assez  pour  le  Sphex  de 
mettre  sa  victime  dans  l'impossibilité  de  lui  nuire;  il  lui 
faut  encore  la  tenir  si  étroitement  garrottée  qu'elle  ne 
puisse  faire  le  moindre  mouvement  capable  de  détourner 
l'aiguillon  des  points  où  doit  être  instillée  la  goutte  de 
venin  ;  et  c'est  probablement  dans  le  but  de  paralyser  les 
mouvements  de  l'abdomen  qu'est  saisi  l'un  des  filets  qui 
le  terminent.  Non,  si  une  imagination  féconde  s'était 
donné  le  champ  libre  pour  inventer  à  plaisir  le  plan 
d'attaque,  elle  n'eût  pas  trouvé  mieux;  et  il  est  douteux 
que  les  athlètes  des  antiques  palestres,  en  se  prenant 
corps  à  corps  avec  un  adversaire,  eussent  des  attitudes 
calculées  avec  plus  de  science. 

Je  viens  de  dire  que  l'aiguillon  est  dardé  à  plusieurs 
reprises  dans  le  corps  du  patient  :  d'abord  sous  le  cou, 
puis  en  arrière  du  pro thorax,  puis  enfin  vers  la  nais- 
sance de  l'abdomen.  C'est  dans  ce  triple  coup  de  poignard 
que  se  montrent,  dans  toute  leur  magnificence,  l'infailli- 
bilité, la  science  infuse  de  l'instinct.  Rappelons  d'abord 
les  principales  conséquences  où  nous  a  conduits  la  précé- 


LES  TROIS  COUPS  DE  POIGNARD  m 

dente  étude  sur  le  Cerceris.  Les  victimes  des  Hyméno- 
ptères dont  les  larves  vivent  de  proie  ne  sont  pas  de  vrais 
cadavres,  malgré  leur  immobilité  parfois  complète.  Chez 
elles,  il  y  a  simple  paralysie  totale  ou  partielle  des  mou- 
vements, il  y  a  anéantissement  plus  ou  moins  complet  de  la 
vie  animale;  mais  la  vie  végétative,  la  vie  des  organes  de 
nutrition,  se  maintient  longtemps  encore,  et  préserve  de 
la  décomposition  la  proie  que  la  larve  ne  doit  dévorer 
qu'à  une  époque  assez  reculée.  Pour  produire  cette  para- 
lysie, les  Hyménoptères  chasseurs  emploient  précisément 
les  procédés  que  la  science  avancée  de  nos  jours  pourrait 
suggérer  aux  physiologistes  expérimentateurs,  c'est-à-dire 
la  lésion,  au  moyen  de  leur  dard  vénénifère,  des  centres 
nerveux  qui  animent  les  organes  locomoteurs.  On  sait, 
en  outre,  que  les  divers  centres  ou  ganglions  de  la  chaîne 
nerveuse  des  animaux  articulés  sont,  dans  une  certaine 
limite,  indépendants  les  uns  des  autres  dans  leur  action  ; 
de  telle  sorte  que  la  lésion  de  l'un  d'eux  n'entraîne, 
immédiatement  du  moins,  que  la  paralysie  du  segment 
correspondant;  et  ceci  est  d'autant  plus  exact  que  les 
divers  ganglions  sont  plus  séparés,  plus  distants  l'un  de 
l'autre.  S'ils  sont,  au  contraire,  soudés  ensemble,  la  lésion 
de  ce  centre  commun  amène  la  paralysie  de  tous  les  seg- 
ments où  se  distribuent  ses  ramifications.  C'est  le  cas  qui 
se  présente  chez  les  Buprestes  et  les  Charançons,  que  les 
Cerceris  paralysent  d'un  seul  coup  d'aiguillon  dirigé  vers 
la  masse  commune  des  centres  nerveux  du  thorax.  Mais 
ouvrons  un  Grillon.  Qu'y  trouvons-nous  pour  animer  les 
trois  paires  de  pattes?  On  y  trouve  ce  que  le  Sphex 
savait  fort  bien  avant  les  anatomistes  :  trois  centres  ner- 


113  SOUVENIRS  ENTOMOLOGIQUES 

veux  largement  distants  l'un  de  l'autre.  De  là,  la  sublime 
logique  de  ces  coups  d'aiguillon  réitérés  à  trois  reprises. 
Science  superbe,  humiliez-vous! 

Non  plus  que  les  Charançons  atteints  par  le  dard  des 
Cerceris,  les  Grillons  sacrifiés  par  le  Sphex  à  ailes  jaunes 
ne  sont  réellement  morts,  malgré  des  apparences  qui 
peuvent  en  imposer.  La  flexibilité  des  téguments  des 
victimes  peut  ici,  en  traduisant  fidèlement  les  moindres 
mouvements  internes,  dispenser  des  moyens  artificiels 
que  j'ai  employés  pour  constater  la  présence  d'un  reste 
de  vie  dans  les  Cléones  du  Cerceris  tubercule.  En  effet, 
si  l'on  observe  assidûment  un  Grillon  étendu  sur  le  dos, 
une  semaine,  quinze  jours  même  et  davantage  après  le 
meurtre,  on  voit,  à  de  longs  intervalles,  l'abdomen  exé- 
cuter de  profondes  pulsations.  Assez  souvent  on  peut 
constater  encore  quelques  frémissements  dans  les  palpes, 
et  des  mouvements  très  prononcés  de  la  part  des  antennes 
ainsi  que  des  filets  abdominaux,  qui  s'écartent  en  diver- 
geant, puis  se  rapprochent  tout  à  coup.  En  tenant  les 
Grillons  sacrifiés  dans  des  tubes  de  verre,  je  suis  par- 
venu à  les  conserver  pendant  un  mois  et  demi  avec  toute 
leur  fraîcheur.  Par  conséquent  les  larves  de  Sphcx,  qui 
vivent  moins  de  quinze  jours  avant  de  s'enfermer  dans 
leurs  cocons,  ont,  jusqu'à  la  fin  de  leur  banquet,  de  la 
chair  fraîche  assurée. 

La  chasse  est  terminée.  Les  trois  ou  quatre  Grillons 
qui  forment  Tapprovisionnement  d'une  cellule  sont 
méthodiquement  empilés,  couchés  sur  le  dos,  la  tête  au 
fond  de  la  cellule,  les  pieds  à  l'entrée.  Un  œuf  est  pondu 
sur  l'un  d'eux.  Il  reste  à  clore  le  terrier.  Le  sable  prove- 


LES  TROIS  COUPS  DE  POIGNARD  115 

nant  de  l'excavation  et  amassé  devant  la  porte  du  logis 
est  prestement  balayé  à  reculons  dans  le  couloir.  De 
temps  en  temps,  des  grains  de  gravier  assez  volumineux 
sont  choisis  un  à  un,  en  grattant  le  tas  de  déblais  avec 
les  pattes  de  devant,  et  transportés  avec  les  mandibules 
pour  consolider  la  masse  pulvérulente.  S'il  n'en  trouve 
pas  de  convenable  à  sa  portée,  l'Hyménoptère  va  à  leur 
recherche  dans  le  voisinage,  et  paraît  en  faire  un  choix 
scrupuleux,  comme  le  ferait  un  maçon  des  maîtresses 
pièces  de  sa  construction.  Des  débris  végétaux,  de  menus 
fragments  de  feuilles  sèches,  sont  également  employés. 
En  peu  d'instants,  toute  trace  extérieure  de  l'édifice  sou- 
terrain a  disparu,  et  si  l'on  n'a  pas  eu  soin  de  marquer 
d'un  signe  l'emplacement  du  domicile,  il  est  impossible  à 
l'œil  le  plus  attentif  de  le  retrouver.  Cela  fait,  un  nou- 
veau terrier  est  creusé,  approvisionné  et  muré  autant  de 
fois  que  le  demande  la  richesse  des  ovaires.  La  ponte 
achevée,  l'animal  recommence  sa  vie  insouciante  et  vaga- 
bonde, jusqu'à  ce  que  les  premiers  froids  viennent  mettre 
fin  à  une  vie  si  bien  remplie. 

La  tâche  du  Sphex  est  accomplie;  je  terminerai  la 
mienne  par  l'examen  de  son  arme.  L'organe  destiné  à 
l'élaboration  du  venin  se  compose  de  deux  tubes  élégam- 
ment ramifiés,  aboutissant  séparément  dans  un  résers'oir 
commun  ou  ampoule  en  forme  de  poire. 

De  cette  ampoule  part  un  canal  délié  qui  plonge  dans 

l'axe  du  stylet,  et  amène  à  son  extrémité  la  gouttelette 

empoisonnée.    Le   stylet    n'a   que    des    dimensions    très 

exiguës,  auxquelles  on  ne  s'attendrait  pas  d'après  la  taille 

du  Sphex,  et  surtout  d'après  les  effets  que  sa  piqûre  pro- 
I.  8 


114  SOUVENIRS  ENTOMOLOGIQUES 

duit  sur  les  Grillons.  La  pointe  est  parfaitement  lisse, 
tout  à  fait  dépour\'^ue  de  ces  dentelures  dirigées  en  arrière 
qu'on  trouve  dans  l'aiguillon  de  l'Abeille  domestique.  La 
raison  en  est  évidente.  L'Abeille  ne  se  sert  de  son  aiguillon 
que  pour  venger  une  injure,  même  aux  dépens  de  sa  vie, 
les  dentelures  du  dard  s'opposant  à  son  issue  de  la  plaie 
et  amenant  ainsi  des  ruptures  mortelles  dans  les  viscères 
de  l'extrémité  de  l'abdomen.  Qu'aurait  fait  le  Sphex  d'une 
arme  qui  lui  aurait  été  fatale  à  sa  première  expédition? 
En  supposant  même  qu'avec  des  dentelures  le  dard 
puisse  se  retirer,  je  doute  qu'aucun  Hyménoptère,  se  ser- 
vant avant  tout  de  son  arme  pour  blesser  le  gibier  destiné 
à  ses  larves,  soit  pourvu  d'un  aiguillon  dentelé.  Pour  lui, 
le  dard  n'est  pas  une  arme  de  luxe,  qu'on  dégaine  pour 
la  satisfaction  de  la  vengeance,  plaisir  des  Dieux,  dit-on, 
mais  plaisir  bien  coûteux,  puisque  la  vindicative  Abeille 
le  paie  quelquefois  de  sa  vie;  c'est  un  instrument  de 
travail,  un  outil,  duquel  dépend  l'avenir  des  lars'es.  Il 
doit  donc  être  d'un  emploi  facile  dans  la  lutte  avec  la 
proie  saisie;  il  doit  plonger  dans  les  chairs  et  en  sortir 
sans  hésitation  aucune,  condition  bien  mieux  remplie 
avec  une  lame  unie  qu'avec  une  lame  barbelée. 

J'ai  voulu  m'assurer  à  mes  dépens  si  la  piqûre  du 
Sphex  est  bien  douloureuse,  elle  qui  terrasse  avec  une 
effrayante  rapidité  de  robustes  victimes.  Eh  bien!  je  le 
confesse  avec  une  haute  admiration,  cette  piqûre  est 
insignifiante  et  ne  peut  nullement  se  comparer,  pour 
l'intensité  de  la  douleur,  aux  piqûres  des  Abeilles  et  des 
Guêpes  irascibles.  Elle  est  si  peu  douloureuse,  qu'au  lieu 
de  faire  usage  de  pinces,  je  prenais  sans  scrupule  avec 


LES  TROIS  COUPS  DE  POIGNARD  115 

les  doigts  les  Sphex  vivants  dont  j'avais  besoin  dans  mes 
recherches.  Je  peux  en  dire  autant  des  divers  Cerceris, 
des  Philanthes.  des  Palares,  des  énormes  Scolies  même, 
dont  la  vue  seule  inspire  l'effroi  et,  en  général,  de  tous 
les  Hyménoptères  déprédateurs  que  j'ai  pu  observer.  Jcn 
excepte  les  chasseurs  d'Araignées,  les  Pompiles,  et 
encore  leur  piqûre  est  bien  inférieure  à  celle  des  Abeilles. 
Une  dernière  remarque.  On  sait  avec  quelle  fureur  les 
Hyménoptères  armés  d'un  dard  uniquement  pour  leur 
défense,  les  Guêpes  par  exemple,  se  précipitent  sur 
l'audacieux  qui  trouble  leur  domicile,  et  punissent  sa 
témérité.  Ceux  dont  le  dard  est  destiné  au  gibier  sont  au 
contraire  très  pacifiques,  comme  s'ils  avaient  conscience 
de  l'importance  qu'a,  pour  leur  famille,  la  gouttelette 
venimeuse  de  leur  ampoule.  Cette  gouttelette  est  la  sau- 
vegarde de  leur  race,  volontiers  je  dirais  son  gagne- 
pain;  aussi  ne  la  dépensent-ils  qu'avec  économie  et  dans 
les  circonstances  solennelles  de  la  chasse,  sans  faire 
parade  d'un  courage  vindicatif.  Établi  au  milieu  des 
peuplades  de  nos  divers  Hyménoptères  chasseurs,  dont  je 
bouleversais  les  nids,  ravissais  les  larves  et  les  provi- 
sions, il  ne  m'est  pas  arrivé  une  seule  fois  d'être  puni  par 
un  coup  d'aiguillon.  Il  faut  saisir  l'animal  pour  le  décider 
à  faire  usage  de  son  arme;  et  encore  ne  parvient-il  pas 
toujours  à  transpercer  l'épidcrme  si  l'on  ne  met  à  sa 
portée  une  partie  plus  délicate  que  les  doigts,  le  poignet 
par  exemple. 


VIII 
LA  LARVE  ET  LA  NYMPHE 


L'œuf  du  Sphex  à  ailes  jaunes  est  blanc,  allongé, 
cylindrique,  un  peu  courbe  en  arc,  et  mesure  de  trois 
à  quatre  millimètres  en  longueur.  Au  lieu  d'être  pondu 
au  hasard,  sur  un  point  quelconque  de  la  victime,  il  est, 
au  contraire,  déposé  sur  un  point  privilégié  et  invariable, 
enfin  il  est  placé  en  travers  de  la  poitrine  du  Grillon,  un 
peu  de  côté,  entre  la  première  et  la  seconde  paire  de 
pattes.  Celui  du  Sphex  à  bordures  blanches  et  celui  du 
Sphex  languedocien  occupent  une  position  semblable, 
le  premier  sur  la  poitrine  d'un  Criquet,  le  second  sur  la 
poitrine  d'une  Ephippigère.  Il  faut  que  le  point  choisi 
présente  quelque  particularité  d'une  haute  importance 
pour  la  sécurité  de  la  jeune  larve,  puisque  je  ne  l'ai 
jamais  vu  varier. 

L'éclosion  a  lieu  au  bout  de  trois  ou  quatre  jours.  Une 
tunique  des  plus  délicates  se  déchire,  et  on  a  sous  les 
yeux  un  débile  vermisseau,  transparent  comme  du  cris- 
tal, un  peu  atténué  et  comme  étranglé  en  avant,  légère- 


iiS  SOUVEMRS  EXTQMOLOGIOUES 

ment  renflé  en  arrière,  et  orné,  de  chaque  côté,  d'un 
'  étroit  filet  blanc  formé  par  les  principaux  troncs  tra- 
chéens. La  faible  créature  occupe  la  position  même  de 
l'œuf.  Sa  tête  est  comme  implantée  au  point  même  où 
l'extrémité  antérieure  de  l'œuf  était  fixée,  et  tout  le  reste 
du  corps  s'appuie  simplement  sur  la  victime  sans  y 
adhérer.  On  ne  tarde  pas  à  distinguer,  par  transparence, 
dans  l'intérieur  du  vermisseau,  des  fluctuations  rapides, 
des  ondes  qui  marchent  les  unes  à  la  suite  des  autres 
avec  une  mathématique  régularité,  et  qui,  naissant  du 
milieu  du  corps,  se  propagent,  les  unes  en  avant,  les 
autres  en  arrière.  Ces  mouvements  ondulatoires  sont  dus 
au  canal  digestif,  qui  s'abreuve  à  longs  traits  des  sucs 
puisés  dans  les  flancs  de  la  \'ictime. 

Arrêtons-nous  un  instant  sur  un  spectacle  fait  pour 
captiver  l'attention.  La  proie  est  couchée  sur  le  dos, 
immobile.  Dans  la  cellule  du  Sphex  à  ailes  jaunes,  c'est 
un  Grillon,  ce  sont  trois  et  quatre  Grillons  empilés;  dans 
la  cellule  du  Sphex  languedocien,  c'est  une  pièce  unique 
mais  proportionnellement  énorme,  une  Ephippigère  ven- 
true. Le  vermisseau  est  perdu  s'il  \-ient  à  être  arraché  du 
point  où  il  puise  la  %'ie  ;  tout  est  fini  pour  lui  s'il  fait  une 
chute,  car  dans  sa  débilité  et  privé  qu'il  est  des  moyens 
de  se  mouvoir,  comment  retrouvera-t-il  le  point  où  il 
doit  s'abreuver.  Un  rien  suffit  à  la  victime  pour  se  débar- 
rasser de  l'animalcule  qui  lui  ronge  les  entrailles,  et  la 
gigantesque  proie  se  laisse  faire,  sans  le  moindre  frémis- 
sement de  protestation.  Je  sais  bien  qu'elle  est  paralysée, 
qu'elle  a  perdu  l'usage  des  pattes  sous  l'aiguillon  de  son 
meurtrier;  mais   encore^    récente   comme   elle   est,  con- 


LA  LARVE  ET  LA  NYMPHE  119 

serve-t-elle  plus  ou  moins  les  facultés  motrices  et  sensi- 
tives  dans  les  régions  non  atteintes  par  le  dard.  L'abdo- 
men palpite,  les  mandibules  s'ouvrent  et  se  referment, 
les  filets  abdominaux  oscillent  ainsi  que  les  antennes. 
Qu'adviendrait-il  si  le  ver  mordait  en  l'un  des  points 
encore  impressionnables,  au  voisinage  des  mandibules, 
ou  même  sur  le  ventre  qui,  plus  tendre  et  plus  succulent, 
semblerait  pourtant  devoir  fournir  les  premières  bouchées 
du  faible  vermisseau?  Mordus  dans  le  vif,  le  Grillon,  le 
Criquet,  l'Éphippigère,  auraient  au  moins  quelques  fré- 
missements de  peau  ;  et  cela  suffirait  pour  détacher,  pour 
faire  choir  l'infime  lar\e,  désormais  perdue  sans  doute, 
exposée  à  se  trouver  sous  la  redoutable  tenaille  des  man- 
dibules. 

Mais  il  est  une  partie  du  corps  o\i  pareil  danger  n'est 
pas  à  craindre,  la  partie  que  rH3'ménoptère  a  blessée  de 
son  dard,  enfin  le  thorax.  Là  et  seulement  là,  sur  une 
victime  récente,  l'expérimentateur  peut  fouiller  avec  la 
pointe  d'une  aiguille,  percer  de  part  en  part,  sans  que 
le  patient  manifeste  signe  de  douleur.  Eh  bien,  c'est  là 
aussi  que  l'œuf  est  invariablement  pondu;  c'est  par  là 
que  la  jeune  larvée  entame  toujours  sa  proie.  Rongé  en 
un  point  qui  n'est  plus  apte  à  la  douleur,  le  Grillon  reste 
donc  immobile.  Plus  tard,  lorsque  le  progrès  de  la  plaie 
aura  gagné  un  point  sensible,  il  se  démènera  sans  doute 
dans  la  mesure  de  ce  qui  lui  est  permis  ;  mais  il  sera  trop 
tard  :  sa  torpeur  sera  trop  profonde,  et  d'ailleurs  l'ennemi 
aura  pris  des  forces.  Ainsi  s'explique  pourquoi  l'œuf  est 
déposé  en  un  point  invariable,  au  voisinage  des  blessures 
faites  par  l'aiguillon,  sur  le  thorax  enfin,  non  au  milieu, 


iio  SOUVENIRS  ENTOMOLOGIOUES 

OÙ  la  peau  serait  peut-être  trop  épaisse  pour  le  vermis- 
seau naissant,  mais  de  côté,  vers  la  jointure  des  pattes, 
où  la  peau  est  bien  plus  fine.  Quel  choix  judicieux,  quelle 
logique  de  la  part  de  la  mère  lorsque,  sous  terre,  dans 
une  complète  obscurité,  elle  discerne  sur  la  victime  et 
adopte  le  seul  point  convenable  pour  son  œuf! 

J'ai  élevé  des  larves  de  Sphex  en  leur  donnant,  l'un 
après  l'autre,  les  Grillons  pris  dans  les  cellules;  et  j'ai 
pu  suivre  ainsi  jour  par  jour  les  progrès  ra- 
pides de  mes  nourrissons.  Le  premier  Gril- 
lon, celui-là  même  sur  lequel  l'œuf  a  été 
pondu,  est  attaqué,  ainsi  que  je  viens  de  le 
dire,  vers  le  point  où  le  dard  du  chasseur 
s'est  porté  en  second  lieu,  c'est-à-dire  entre 
la  première  et  la  seconde  paire  de  pattes. 
En  peu  de  jours,  la  jeune  larve  a  creusé  dans 
la  poitrine  de  la  victime  un  puits  suffisant  pour  y  plon- 
ger à  demi.  Il  n'est  pas  rare  de  voir  alors  le  Grillon,  mordu 
au  vif,  agiter  inutilement  les  antennes  et  les  filets  abdo- 
minaux, ouvrir  et  fermer  à  vide  les  mandibules,  et  même 
remuer  quelque  patte.  Mais  l'ennemi  est  en  sûreté  et 
fouille  impunément  ses  entrailles.  Quel  épouvantable  cau- 
chemar pour  le  Grillon  paralysé  ! 

Cette  première  ration  est  épuisée  dans  l'intervalle  de 
six  à  sept  jours;  il  n'en  reste  que  la  carcasse  tégumen- 
taire,  dont  toutes  les  pièces  sont  à  peu  près  en  place. 
La  larve,  dont  la  longueur  est  alors  d'une  douzaine  de 
millimètres,  sort  du  corps  du  Grillon  par  le  trou  qu'elle 
a  pratiqué  au  début  dans  le  thorax.  Pendant  cette  opé- 
ration, elle  subit  une  mue,  et  sa  dépouille  reste  souvent 


LA  LARVE  ET  LA  NYMPHE  lai 

engagée  dans  l'ouvertuie  par  où  elle  est  sortie.  Après 
le  repos  de  la  mue,  une  seconde  ration  est  entamée. 
Fortifiée  maintenant,  la  larve  n'a  rien  à  craindre  des 
faibles  mouvements  du  Grillon,  dont  la  torpeur  chaque 
jour  croissante,  a  eu  le  temps  d'éteindre  les  dernières 
velléités  de  résistance,  depuis  plus  d'une  semaine  que 
les  coups  d'aiguillon  ont  été  donnés.  Aussi  l'attaquc-t- 
elle  sans  précaution,  et  habituellement  par  le  ventre, 
plus  tendre  et  plus  riche  en  sucs.  Bientôt  vient  le  tour  du 
troisième  Grillon,  et  enfin  celui  du  quatrième,  qui  est 
dévoré  en  une  dizaine  d'heures.  De  ces  trois  dernières 
victimes,  il  ne  reste  que  les  téguments  coriaces,  dont  les 
diverses  pièces  sont  démembrées  une  à  une  et  soigneu- 
sement vidées.  Si  une  cinquième  ration  lui  est  offerte,  la 
larve  la  dédaigne  ou  y  touche  à  peine,  non  par  tempé- 
rance, mais  par  une  impérieuse  nécessité.  Remarquons, 
en  effet,  que  jusqu'ici  la  larve  n'a  rejeté  aucun  excrément, 
et  que  son  intestin,  où  se  sont  engouffrés  quatre  Grillons, 
est  tendu  jusqu'à  crever. 

Une  nouvelle  ration  ne  peut  donc  tenter  sa  glouton- 
nerie, et  désormais  elle  songe  à  se  faire  un  habitacle  de 
soie.  En  tout,  son  repas  a  duré  de  dix  à  douze  jours, 
sans  discontinuer.  A  cette  époque,  la  longueur  de  la  larve 
mesure  de  25  à  30  millimètres,  et  la  plus  grande  largeur 
de  5  à  6.  Sa  forme  générale,  un  peu  élargie  en  arrière, 
graduellement  rétrécie  en  avant,  est  conforme  au  type 
ordinaire  des  larves  d'Hyménoptères.  Ses  segments  sont 
au  nombre  de  quatorze,  en  y  comprenant  la  tête,  fort 
petite  et  armée  de  faibles  mandibules,  qu'on  croirait  inca- 
pables   du    rôle  qu'elles   viennent  de  remplir.    De    ces 


128  SOUVENIRS  ENTOMOLOGIOUES 

quatorze  segments,  les  intermédiaires  sont  munis  de  stig- 
mates. Sa  livrée  se  compose  d'un  fond  blanc  jaunâtre, 
semé  d'innombrables   ponctuations  d'un   blanc  crétacé. 

Nous  venons  de  voir  la  larve  commencer  le  deuxième 
Grillon  par  le  ventre,  partie  la  plus  juteuse,  la  plus  moel- 
leuse de  la  pièce  de  gibier.  Pareille  à  l'enfant,  qui  lèche 
d'abord  le  raisiné  de  sa  tartine  et  mord  après  sur  le  pain 
d'une  dent  dédaigneuse,  elle  va  tout  de  suite  au  meilleur, 
aux  viscères  abdominaux,  et  laisse  pour  le  loisir  d'une 
douce  digestion  les  chairs  qu'il  faut  patiemment  extraire 
de  leur  étui  de  corne.  Cependant  le  vermisseau  tout 
jeune,  au  sortir  de  l'œuf,  ne  débute  pas  avec  semblable 
friandise  :  à  lui  le  pain  d'abord  et  puis  le  raisiné.  Il  n'a 
pas  le  choix  :  il  doit  mordre,  pour  première  bouchée, 
en  pleine  poitrine,  au  point  même  où  la  mère  a  fixé 
l'œuf.  C'est  un  peu  plus  dur,  mais  la  place  est  sûre,  à 
cause  de  l'inertie  profonde  dans  laquelle  trois  coups  de 
stylet  ont  plongé  le  thorax.  Ailleurs  il  y  aurait,  sinon 
toujours,  du  moins  souvent,  des  frémissements  spasmo- 
diques,  qui  détacheraient  le  faible  ver  et  l'exposeraient 
ainsi  à  de  terribles  chances,  au  milieu  d'un  amoncelle- 
ment de  victimes  dont  les  jambes  postérieures,  dentelées 
en  scie,  peuvent  avoir  de  loin  en  loin  quelques  soubre- 
sauts et  dont  les  mandibules  peuvent  encore  happer.  Ce 
sont  donc  bien  des  motifs  de  sécurité  et  non  les  appétits 
du  ver  qui  déterminent  le  choix  de  la  mère  pour  l'empla- 
cement de  l'œuf. 

A  ce  même  sujet,  un  soupçon  me  vient.  La  première 
ration,  le  Grillon  sur  lequel  l'œuf  est  pondu,  expose  plus 
que  les  autres  le  ver  à  des  chances  périlleuses.  D'abord 


LA  LA  R  VE  E  T  LA  N  YMPHE  i  =  -^ 

la  larve  n'est  encore  qu'un  frôle  vermisseau;  et  puis  la 
victime  est  toute  récente  et  par  conséquent  dans  les  meil- 
leures conditions  pour  donner  signe  d'un  reste  de  vie. 
Cette  première  pièce  doit  être  paralysée  aussi  complète- 
ment que  possible  :  à  elle  donc  les  trois  coups  d'aiguillon 
de  l'Hyménoptère.  Mais  les  autres,  dont  la  torpeur 
devient  plus  profonde  à  mesure  qu'elles  vieillissent,  les 
autres  que  la  larve  attaquera  devenue  forte,  exigent-elles 
d'être  opérées  avec  le  même  soin?  Une  seule  piqûre, 
deux  piqûres  dont  les  effets  gagneraient  peu  à  peu  de 
proche  en  proche  tandis  que  le  ver  dévore  sa  première 
ration,  ne  pourraient-elles  suffire?  Le  liquide  venimeux 
est  trop  précieux  pour  que  l'Hyménoptère  le  prodigue 
sans  nécessité  :  c'est  la  munition  de  chasse  dont  l'emploi 
doit  se  faire  avec  économie.  Du  moins  si  j'ai  pu  assister 
à  trois  coups  de  dard  consécutifs  sur  la  même  victime, 
d'autres  fois  je  n'en  ai  vu  donner  que  deux.  Il  est  vrai 
que  la  pointe  frémissante  de  l'abdomen  du  Sphex  semblait 
rechercher  le  point  favorable  pour  une  troisième  bles- 
sure, qui  m'a  échappé  si  réellement  elle  est  faite.  J'incli- 
nerais donc  à  croire  que  la  première  ration  est  toujours 
poignardée  trois  fois,  mais  que  les  autres,  par  économie, 
ne  reçoivent  que  deux  coups  d'aiguillon.  L'étude  des 
Ammophiles,  chasseurs  de  Chenilles,  viendra  plus  tard 
confirmer  ce  soupçon. 

Le  dernier  Grillon  dévoré,  la  larve  s'occupe  du  tissage 
du  cocon.  En  moins  de  deux  fois  vingt-quatre  heures, 
l'œuvre  est  achevée.  Désormais  l'habile  ouvrière  peut,  en 
sûreté,  sous  un  abri  impénétrable,  s'abandonner  à  cette 
profonde  torpeur  qui   la  gagne  invinciblement,  à  cette 


124  SOUVENIRS  ENTOMOLOGIOUES 

manière  d'être  sans  nom,  qui  n'est  ni  le  sommeil,  ni  la 
veille,  ni  la  mort,  ni  la  vie,  et  d'où  elle  doit  sortir 
transfigurée  au  bout  de  dix  mois.  Peu  de  cocons  sont 
aussi  complexes  que  le  sien.  On  y  trouve,  en  effet,  outre 
un  lacis  grossier  et  extérieur,  trois  couches  distinctes 
figurant  comme  trois  cocons  inclus  l'un  dans  l'autre. 
Examinons  en  détail  ces  diverses  assises  de  l'édifice  de 
soie. 

C'est  en  premier  lieu  une  trame  à  claire-voie,  grossière, 
aranéeuse,  sur  laquelle  la  larve  s'isole  d'abord  et  se  sus- 
pend comme  dans  un  hamac,  pour  travailler  plus  aisé- 
ment au  cocon  proprement  dit.  Ce  réseau  incomplet,  tissé 
à  la  hâte  pour  servir  d'échafaudage  de  construction,  est 
formé  de  fils  jetés  au  hasard,  qui  relient  des  grains  de 
sable,  des  parcelles  terreuses  et  les  reliefs  du  festin  de  la 
larve,  les  cuisses  encore  galonnées  de  rouge  du  Grillon, 
les  pattes,  les  calottes  crâniennes.  L'enveloppe  suivante, 
qui  est  la  première  du  cocon  proprement  dit,  se  compose 
d'une  tunique  feutrée,  d'un  roux  clair,  très  fine,  très 
souple  et  irrégulièrement  chiffonnée.  Quelques  fils  jetés  çà 
et  là  la  rattachent  à  l'échafaudage  précédent  et  à  l'enve- 
loppe suivante.  Elle  forme  une  bourse  cylindrique,  close 
de  toute  part,  et  d'une  ampleur  trop  grande  pour  le  con- 
tenu, ce  qui  donne  lieu  aux  plis  de  sa  surface. 

Vient  ensuite  un  étui  élastique,  de  dimensions  notable- 
ment plus  petites  que  celles  de  la  bourse  qui  le  contient, 
presque  cylindrique,  arrondi  au  pôle  supérieur,  vers 
lequel  est  tourné  la  tête  de  la  larve,  et  terminé  en  cône 
obtus  au  pôle  inférieur.  Sa  couleur  est  encore  d'un  roux 
clair,  excepté  vers  le  cône  inférieur,  dont  la  teinte  est  plus 


LA  LARVE  ET  LA  NYMPHE  125 

sombre.  Sa  consistance  est  assez  ferme;  cependant  il 
cède  à  une  pression  modérée,  si  ce  n'est  dans  sa  partie 
conique  qui  résiste  à  la  pression  des  doigts  et  paraît  con- 
tenir un  corps  dur.  En  ouvrant  cet  étui,  on  voit  qu'il  est 
formé  de  deux  couches  étroitement  appliquées  l'une 
contre  l'autre,  mais  séparables  sans  difficulté.  La  couche 
externe  est  un  feutre  de  soie,  en  tout  pareil  à  celui  de  la 
bourse  précédente;  la  couche  interne,  ou  la  troisième  du 
cocon,  est  une  sorte  de  laque,  un  enduit  brillant  d'un  brun 
violet  foncé,  cassant,  fort  doux  au  toucher,  et  dont  la 
nature  paraît  toute  différente  de  celle  du  reste  du  cocon. 
On  reconnaît,  en  effet,  à  la  loupe,  qu'au  lieu  d'être  un 
feutre  de  filaments  soyeux  comme  les  enveloppes  précé- 
dentes, c'est  un  enduit  homogène  d'un  vernis  particulier, 
dont  l'origine  est  assez  singulière  comme  on  va  le  voir. 
Quant  à  la  résistance  du  pôle  conique  du  cocon,  on 
reconnaît  qu'elle  a  pour  cause  un  tampon  de  matière 
friable,  d'un  noir  violacé,  où  brillent  de  nombreuses  par- 
ticules noires.  Ce  tampon,  c'est  la  masse  desséchée  des 
excréments  que  la  larve  rejette,  une  seule  fois  pour 
toutes,  dans  l'intérieur  même  du  cocon.  C'est  encore  à  ce 
noyau  stercoral  qu'est  due  la  nuance  plus  foncée  du  pôle 
conique  du  cocon.  En  moyenne,  la  longueur  de  cette 
demeure  complexe  est  de  27  millimètres,  et  sa  plus  grande 
largeur  de  9. 

Revenons  au  vernis  violacé  qui  enduit  l'intérieur  du 
cocon.  J'ai  cru  d'abord  devoir  l'attribuer  aux  glandes 
sérifiques  qui,  après  avoir  servi  à  tisser  la  double  tunique 
de  soie  et  son  échafaudage,  l'auraient  sécrété  en  dernier 
lieu.    Pour   me   convaincre,  j'ai  ouvert  des   larves   qui 


126  SOUVENIRS  ENTO  MO  LOGIQUES 

venaient  de  finir  leur  travail  de  filandières  et  n'avaient 
pas  encore  commencé  de  déposer  leur  laque.  A  cette 
époque,  je  n'ai  vu  aucune  trace  de  fluide  violet  dans  les 
glandes  à  soie.  Cette  nuance  ne  se  retrouve  que  dans  le 
canal  digestif,  gonflé  d'une  pulpe  amaranthe;  on  la 
retrouve  encore,  mais  plus  tard,  dans  le  tampon  stercoral 
relégué  à  l'extrémité  inférieure  du  cocon.  Hors  de  là, 
tout  est  blanc,  ou  faiblement  teinté  de  jaune.  Loin  de  moi 
la  pensée  de  vouloir  faire  badigeonner  son  cocon  à  la 
larve  avec  les  résidus  excrémentiels;  cependant  je  suis 
convaincu  que  ce  badigeon  est  un  produit  de  l'appareil 
digestif,  et  je  soupçonne,  sans  pouvoir  l'affirmer,  a3'^ant 
eu  la  maladresse  de  manquer  à  plusieurs  reprises  l'occa- 
sion favorable  pour  m'en  assurer,  que  la  larve  dégorge 
et  applique  avec  la  bouche  la  quintessence  de  la  pulpe 
amaranthe  de  son  estomac,  pour  former  l'enduit  de  laque. 
Ce  ne  serait  qu'après  ce  dernier  travail,  qu'elle  rejetterait 
en  une  masse  unique  les  résidus  de  la  digestion;  et  l'on 
s'expliquerait  ainsi  la  rebutante  nécessité  où  est  la  larve 
de  faire  séjourner  ses  excréments  dans  l'intérieur  même 
de  son  habitacle. 

Quoiqu'il  en  soit,  l'utilité  de  cette  couche  de  laque 
n'est  pas  douteuse  ;  sa  parfaite  imperméabilité  doit  mettre 
la  larve  à  l'abri  de  l'humidité  qui  la  gagnerait  évidemment 
dans  l'asile  précaire  que  la  mère  lui  a  creusé.  Rappelons- 
nous,  en  effet,  que  la  larve  est  enfouie  à  quelques  pouces 
de  profondeur  à  peine  dans  un  sol  sablonneux  et  décou- 
vert. Pour  juger  à  quel  point  les  cocons  ainsi  vernissés 
peuvent  résister  à  l'accès  de  l'humidité,  j'en  ai  tenu  d'im- 
mergés dans  l'eau  plusieurs  journées  entières,  sans  trou- 


LA  LARVE  ET  LA  NYMPHE  127 

ver  après  des  vestiges  d'humidité  dans  leur  intérieur.  En 
parallèle  avec  ce  cocon  du  Sphex,  à  couches  multiples,  si 
bien  disposées  pour  protéger  la  larve  dans  un  terrier  lui- 
même  sans  protection,  mettons  le  cocon  du  Cerccris 
tubercule,  reposant  sous  l'abri  sec  d'une  couche  de  grés, 
à  un  demi-mètre  et  plus  de  profondeur.  Ce  cocon  a  la 
forme  d'une  poire  très  allongée,  avec  le  petit  bout  tron- 
qué. Il  se  compose  d'une  seule  enveloppe  de  soie,  si  déli- 
cate, si  fine,  que  la  larve  se  voit  à  travers.  En  mes 
nombreuses  observations  entomologiques,  j'ai  toujours 
vu  l'industrie  de  la  larve  et  celle  de  la  mère  se  suppléer 
ainsi  mutuellement.  Pour  un  domicile  profond,  bien 
abrité,  le  cocon  est  d'étoffe  légère;  pour  un  domicile 
superficiel,  exposé  aux  intempéries,  le  cocon  est  de 
robuste  structure. 

Neuf  mois  s'écoulent  pendant  lesquels  s'effectue  un  tra- 
vail où  tout  est  mystère.  Je  franchis  ce  laps  de  temps 
rempli  par  l'inconnu  de  la  transformation,  et,  pour  arriver 
à  la  nymphe,  je  passe,  sans  transition,  de  la  fin  du  mois 
de  septembre  aux  premiers  jours  du  mois  de  juillet  sui- 
vant. La  larve  vient  de  rejeter  sa  dépouille  fanée;  la 
nymphe,  organisation  transitoire,  ou  mieux  insecte  par- 
fait au  maillot,  attend  immobile  l'éveil  qui  doit  tarder 
encore  un  mois.  Les  pattes,  les  antennes,  les  pièces  étalées 
de  la  bouche  et  les  moignons  des  ailes  ont  l'aspect  du 
cristal  le  plus  limpide,  et  sont  régulièrement  étendus  sous 
le  thorax  et  l'abdomen.  Le  reste  du  corps  est  d'un  blanc 
opaque,  très  légèrement  lavé  de  jaune.  Les  quatre  seg- 
ments intermédiaires  de  l'abdomen  portent  de  chaque 
côté  un  prolongement  étroit  et  obtus.  Le  dernier  segment. 


123  SOUVENIRS  ENTOMOLOGIQUES 

terminé  en  dessus  par  une  expansion  lamelleuse  en  forme 
de  secteur  de  cercle,  est  armé  en  dessous  de  deux 
mamelons  coniques  disposés  côte  à  côte;  ce  qui  forme 
en  tout  onze  appendices  étoilant  le  contour  de  l'abdomen. 
Telle  est  la  délicate  créature  qui,  pour  devenir  un  Sphex, 
doit  revêtir  une  livrée  mi-partie  noire  et  rouge,  et  se 
dépouiller  de  la  fine  pellicule  qui  l'emmaillote  étroite- 
ment. 

J'ai  été  curieux  de  suivre  jour  par  jour  l'apparition  et 
les  progrès  de  la  coloration  des  nymphes,  et  d'expéri- 
menter si  la  lumière  solaire,  cette  palette  féconde  où  la 
nature  puise  ses  couleurs,  pourrait  influencer  ces  pro- 
grès. Dans  ce  but,  j'ai  extrait  des  nymphes  de  leurs 
cocons  pour  les  renfermer  dans  des  tubes  de  verre,  dont 
les  uns,  tenus  dans  une  obscurité  complète,  réalisaient 
pour  les  nymphes  les  conditions  naturelles  et  me  ser- 
vaient de  termes  de  comparaison,  et  dont  les  autres, 
appendus  contre  un  mur  blanc,  recevaient  tout  le  jour 
une  vive  lumière  diffuse.  Dans  ces  conditions  diamétra- 
lement opposées,  l'évolution  des  couleurs  s'est  main- 
tenue des  deux  côtés  dans  la  parité;  ou  bien,  si  quelques 
légères  discordances  ont  eu  lieu,  c'est  au  désavantage 
des  nymphes  exposées  à  la  lumière.  Tout  au  contraire  de 
ce  qui  se  passe  dans  les  plantes,  la  lumière  n'influe  donc 
pas  sur  la  coloration  des  insectes,  ne  l'accélère  même 
pas;  et  cela  doit  être  puisque,  dans  les  espèces  les  plus 
privilégiées  sous  le  rapport  de  l'éclat,  les  Buprestes  et  les 
Carabes  par  exemple,  les  merveilleuses  splendeurs  qu'on 
croirait  dérobées  à  un  ra3^on  de  soleil,  sont  en  réalité 
élaborées  dans  les  ténèbres  des  entrailles  du  sol  ou  dans 


LA  LARVE  ET  LA  NYMPHE  129 

les  profondeurs  du  tronc  carié  d'un  arbre  séculaire. 
Les  premiers  linéaments  colorés  se  montrent  sur  les 
yeux,  dont  la  cornée  à  facettes  passe  successivement  du 
blanc  au  fauve,  puis  à  l'ardoisé,  enfin  au  noir.  Les  yeux 
simples  du  sommet  du  front,  les  ocelles,  participent  à 
leur  tour  à  cette  coloration,  avant  que  le  reste  du  corps 
ait  encore  rien  perdu  de  sa  teinte  neutre,  le  blanc.  Il  est 
à  remarquer  que  cette  précocité  de  l'organe  le  plus  déli- 
cat, l'œil,  est  générale  chez  tous  les  animaux.  Plus  tard, 
un  trait  enfumé  se  dessine  supérieurement  dans  le  sillon 
qui  sépare  le  mésothorax  du  métathorax  et,  vingt-quatre 
heures  après,  tout  le  dos  du  mésothorax  est  noir.  En 
même  temps,  la  tranche  du  prothorax  s'obombre;  un  point 
noir  apparaît  dans  la  partie  centrale  et  supérieure  du 
métathorax,  et  les  mandibules  se  couvrent  d'une  teinte 
ferrugineuse.  Une  nuance  de  plus  en  plus  foncée  gagne 
graduellement  les  deux  segments  extrêmes  du  thorax,  et 
finit  par  atteindre  la  tête  et  les  hanches.  Une  journée 
suffit  pour  transformer  en  un  noir  profond  la  teinte 
enfumée  de  la  tête  et  des  segments  extrêmes  du  thorax. 
C'est  alors  que  l'abdomen  prend  part  à  la  coloration 
rapidement  croissante.  Le  bord  de  ses  segments  anté- 
rieurs se  teinte  d'aurore,  et  ses  segments  postérieurs 
acquièrent  un  liséré  d'un  noir  cendré.  Enfin  les  antennes 
et  les  pattes,  après  avoir  passé  par  des  nuances  de  plus 
en  plus  foncées,  deviennent  noires;  la  base  de  l'abdomen 
est  entièrement  envahie  par  le  rouge  orangé,  et  son 
extrémité  par  le  noir.  La  livrée  serait  alors  complète,  si 
ce  n'était  les  tarses  et  les  pièces  de  la  bouche  qui  sont 
d'un  roux  transparent,  et  les  moignons  des  ailes  qui  sont 
'•  9 


130  SOUVENIRS  ENTOMOLOGIOUES 

d'un  noir  cendré.  Vingt-quatre  heures  après,  la  nymphe 
doit  rompre  ses  entraves. 

Il  ne  faut  que  de  six  à  sept  jours  à  la  nymphe  pour 
revêtir  ses  teintes  définitives,  en  ne  tenant  compte  des 
3^eux,  dont  la  coloration  précoce  devance  d'une  quinzaine 
de  jours  celle  du  reste  du  corps.  D'après  cet  aperçu, 
la  loi  de  l'évolution  chromatique  est  facile  à  saisir.  On 
voit  qu'en  laissant  de  côté  les  yeux  et  les  ocelles,  dont  la 
perfection  hâtive  rappelle  ce  qui  a  lieu  dans  les  animaux 
supérieurs,  le  lieu  de  départ  de  la  coloration  est  un  point 
central,  le  mésothorax,  d'oii  elle  gagne  progressivement, 
par  une  marche  centrifuge,  d'abord  le  reste  du  thorax, 
puis  la  tête  et  l'abdomen,  enfin  les  divers  appendices, 
les  antennes  et  les  pattes.  Les  tarses  et  les  pièces  de  la 
bouche  se  colorent  plus  tard  encore,  et  les  ailes  ne 
prennent  leur  teinte  qu'après  être  sorties  de  leurs  étuis. 

Voilà  maintenant  le  Sphex  paré  de  sa  livrée;  il  lui  reste 
à  se  dépouiller  de  son  enveloppe  de  nymphe.  C'est  une 
tunique  très  fine,  exactement  moulée  sur  les  moindres 
détails  de  structure,  voilant  à  peine  la  forme  et  les  cou- 
leurs de  l'insecte  parfait.  Pour  préluder  au  dernier  acte 
de  la  métamorphose,  le  Sphex,  sorti  tout  à  coup  de  sa 
torpeur,  commence  à  s'agiter  violemment,  comme  pour 
appeler  la  vie  dans  ses  membres  si  longtemps  engourdis. 
L'abdomen  est  tour  à  tour  allongé  ou  raccourci  ;  les 
pattes  sont  brusquement  tendues,  puis  fléchies,  puis 
tendues  encore,  et  leurs  diverses  articulations  roidies 
avec  effort.  L'animal  arc-bouté  sur  la  tête  et  la  pointe  de 
l'abdomen,  la  face  ventrale  en  dessus,  distend  à  plusieurs 
reprises,  par  d'énergiques  secousses,  l'articulation  du  cou. 


LA  LARVE  ET  LA  NYMPHE  nt 

et  celle  du  pédicule  qui  rattache  l'abdomen  au  thorax. 
Enlin  ses  efforts  sont  couronnés  de  succès,  et  après  un 
quart  d'heure  de  cette  rude  gymnastique,  le  fourreau, 
tiraillé  de  toute  part,  se  déchire  au  cou,  autour  de  l'inser- 
tion des  pattes  et  vers  le  pédicule  de  l'abdomen,  en  un 
mot  partout  où  la  mobilité  des  parties  a  permis  des  dislo- 
cations assez  violentes. 

De  toutes  ces  ruptures  dans  le  voile  à  dépouiller,  il 
résulte  plusieurs  lambeaux  irréguliers  dont  le  plus  consi- 
dérable enveloppe  l'abdomen  et  remonte  sur  le  dos  du 
thorax.  C'est  à  ce  lambeau  qu'appartiennent  les  fourreaux 
des  ailes.  Un  second  lambeau  enveloppe  la  tête.  Enfin 
chaque  patte  a  son  étui  particulier,  plus  ou  moins  mal- 
traité vers  la  base.  Le  grand  lambeau,  qui  fait  à  lui  seul 
la  majeure  partie  de  l'enveloppe,  est  dépouillé  par  des 
mouvements  alternatifs  de  contraction  et  de  dilatation 
dans  l'abdomen.  Par  ce  mécanisme,  il  est  lentement 
refoulé  en  arrière,  où  il  finit  par  former  une  petite  pelote 
reliée  quelque  temps  à  l'animal  par  des  filaments  tra- 
chéens. Le  Sphex  retombe  alors  dans  l'immobilité,  et 
l'opération  est  finie.  Cependant  la  tête,  les  antennes  et  les 
pattes  sont  encore  plus  ou  moins  voilées.  Il  est  évident 
que  le  dépouillement  des  pattes  en  particulier  ne  peut  se 
faire  tout  d'une  pièce,  à  cause  des  nombreuses  aspérités 
ou  épines  dont  elles  sont  armées.  Aussi  ces  divers  lam- 
beaux de  pellicule  se  dessèchent-ils  sur  l'animal  pour  être 
détachés  plus  tard  par  le  frottement  des  pattes.  Ce  n'est 
que  lorsque  le  Sphex  a  acquis  toute  sa  vigueur  qu'il 
effectue  cette  desquamation  finale,  en  se  brossant,  lissant, 
peignant  tout  le  corps  avec  ses  tarses. 


ija  SOUVENIRS  ENTOMOLOGIQUES 

La  manière  dont  les  ailes  sortent  de  leurs  étuis  est 
ce  qu'il  y  a  de  plus  remarquable  dans  l'opération  du 
dépouillement.  A  l'état  de  moignon,  elles  sont  plissécs 
dans  le  sens  de  leur  longueur  et  très  contractées.  Peu  de 
temps  avant  leur  apparition  normale,  on  peut  facilement 
les  extraire  de  leurs  fourreaux;  mais  alors  elle  ne  s'étalent 
pas  et  restent  toujours  crispées.  Au  contraire,  quand  le 
grand  lambeau  dont  leurs  fourreaux  font  partie  est 
refoulé  en  arrière  par  les  mouvements  de  l'abdomen,  on 
voit  les  ailes  sortir  peu  à  peu  des  étuis,  prendre  immé- 
diatement, à  mesure  qu'elles  deviennent  libres,  une 
étendue  démesurée  par  rapport  à  l'étroite  prison  d'où 
elles  émergent.  Elles  sont  alors  le  siège  d'un  afflux 
abondant  de  liquides  vitaux  qui  les  gonflent,  les  étalent, 
et  doivent  par  la  turgescence  qu'ils  provoquent,  être  la 
principale  cause  de  leur  sortie  des  étuis.  Récemment 
étalées,  les  ailes  sont  lourdes,  pleines  de  sucs  et  d'un 
jaune  paille  très  clair.  Si  l'afflux  des  liquides  se  fait  d'une 
manière  irrégulière,  on  voit  alors  le  bout  de  l'aile  appe- 
santi par  une  gouttelette  jaune  enchâssée  entre  les  deux 
feuillets. 

Après  s'être  dépouillé  du  fourreau  de  l'abdomen,  qui 
entraîne  avec  lui  les  étuis  des  ailes,  le  Sphex  retombe 
dans  l'immobilité  pour  trois  jours  environ.  Dans  cet 
intervalle,  les  ailes  prennent  leur  coloration  normale, 
les  tarses  se  colorent,  et  les  pièces  de  la  bouche,  d'abord 
étalées,  se  rangent  dans  la  position  voulue.  Après  vingt- 
quatre  jours  passés  à  l'état  de  nymphe,  l'insecte  est  par- 
venu à  l'état  parfait.  Il  déchire  le  cocon  qui  le  retient 
captif,  s'ouvre  un  passage  à  travers  le  sable,  et  apparaît 


LA  LARVE  ET  LA  NYMPHE  ijj 

un  beau  matin,  sans  en  être  ébloui,  à  la  lumière  qui  lui 
est  encore  inconnue.  Inondé  de  soleil,  le  Sphex  se  brosse 
les  antennes  et  les  ailes,  passe  et  repasse  les  pattes  sur 
l'abdomen,  se  lave  les  yeux  avec  les  tarses  antérieurs 
humectés  de  salive,  comme  le  font  les  chats;  et,  la  toi- 
lette finie,  il  s'envole  joyeux  :  il  a  deux  mois  à  vivre. 

Beaux  Sphex  éclos  sous  mes  3'eux,  élevés  de  ma  main, 
ration  par  ration,  sur  un  lit  de  sable  au  fond  de  vieilles 
boîtes  à  plumes;  vous  dont  j'ai  suivi  pas  à  pas  les  trans- 
formations, m'éveillant  en  sursaut  la  nuit  crainte  de 
manquer  le  moment  où  la  nymphe  rompt  son  maillot,  où 
l'aile  sort  de  son  étui;  vous  qui  m'avez  appris  tant  de 
choses  et  n'avez  rien  appris  vous-mêmes,  sachant  sans 
maîtres  tout  ce  que  vous  devez  savoir;  oh!  mes  beaux 
Sphex!  envolez-vous  sans  crainte  de  mes  tubes,  de  mes 
boîtes,  de  mes  flacons,  de  tous  mes  récipients,  par  ce 
chaud  soleil  aimé  des  Cigales;  partez,  méfiez-vous  de  la 
Mante  religieuse  qui  médite  votre  perte  sur  la  tête  fleurie 
des  chardons,  prenez  garde  au  Lézard  qui  vous  guette 
sur  les  talus  ensoleillés;  allez  en  paix,  creusez  vos  ter- 
riers, poignardez  savamment  vos  Grillons  et  faites  race, 
afin  de  procurer  un  jour  à  d'autres  ce  que  vous  m'avez 
valu  à  moi-même  :  les  rares  instants  de  bonheur  de  ma 
vie. 


IX 

LES  HAUTES  THÉORIES 


Les  espèces  du  genre  Sphex  sont  assez  nombreuses, 
niais  étrangères  à  notre  pays  pour  la  plupart.  A  ma 
connaissance,  la  faune  française  n'en  compte  que  trois, 
toutes  amies  du  chaud  soleil  de  la  région  des  oliviers, 
savoir  :  le  Sphex  à  ailes  jaunes  {Sphex  flavipennis),  le 
Sphex  à  bordures  blanches  {Sphex  albisecta)  et  le  Sphex 
languedocien  {Sphex  occitanica).  Or  ce  n'est  pas  sans  un 
vif  intérêt  que  l'observateur  constate  en  ces  trois  dépré- 
dateurs un  choix  de  vivres  conforme  aux  scrupuleuses 
lois  des  classifications  entomologiques.  Pour  alimenter 
les  larves,  tous  les  trois  choisissent  uniquement  des 
Orthoptères.  Le  premier  chasse  des  Grillons;  le  second, 
des  Criquets;  le  troisième,  des  Éphippigères. 

Les  proies  adoptées  ont  entre  elles  des  différences 
extérieures  si  profondes  que,  pour  les  associer  et  saisir 
leurs  analogies,  il  faut  le  coup  d'œil  exercé  de  l'entomo- 
logiste, ou  le  coup  d'œil  non  moins  expert  du  Sphex. 
Comparez,  en  effet,  le  Grillon  avec  le  Criquet  :  celui-là 


136  SOUVENIRS  ENTOMO LOGIQUES 

doué  d'une  grosse  tête  ronde,  trapu,  ramassé  dans  sa 
courte  épaisseur,  tout  noir  a\ec  des  galons  rouges  aux 
cuisses  de  derrière;  celui-ci  grisâtre,  fluet,  élancé,  à 
petite  tête  conique,  bondissant  par  la  soudaine  détente  de 
ses  longues  jambes  postérieures  et  continuant  cet  essor 
avec  des  ailes  plissées  en  éventail.  Comparez-les,  après, 
tous  les  deux,  avec  l'Éphippigère,  qui  porte  sur  le  dos  son 
instrument  de  musique,  deux  aigres  cymbales  en  forme 
d'écaillés  concaves,  et  qui  traîne  lourdement  son  ventre 
obèse,  annelé  de  vert  tendre  et  de  jaune  beurre,  avec  une 
longue  dague  au  bout;  mettez  en  parallèle  ces  trois 
espèces,  et  convenez  avec  moi  que,  pour  se  guider  dans 
des  choix  aussi  dissemblables,  sans  néanmoins  sortir  du 
même  ordre  entomologique,  il  faut  aux  Sphex  un  coup 
d'œil  connaisseur  que  l'homme,  non  le  premier  venu, 
mais  l'homme  de  science,  ne  désavouerait  pas. 

Devant  ces  prédilections  singulières,  qui  semblent 
avoir  reçu  leurs  limites  de  quelque  législateur  en  classi- 
fication, d'un  Latreille  par  exemple,  il  devient  intéressant 
de  rechercher  si  les  Sphex  étrangers  à  notre  pays  chas- 
sent un  gibier  de  même  ordre.  Par  malheur,  ici,  les  docu- 
ments sont  rares  et,  pour  la  plupart  des  espèces,  font 
même  totalement  défaut.  Cette  regrettable  lacune  a  pour 
cause,  avant  tout,  la  superficielle  méthode  généralement 
adoptée.  On  prend  un  insecte,  on  le  transperce  d'une 
longue  épingle,  on  le  fixe  dans  la  boîte  à  fond  de  liège, 
on  lui  met  sous  les  pattes  une  étiquette  avec  un  nom 
latin,  et  tout  est  dit  sur  son  compte.  Cette  manière  de 
comprendre  l'histoire  entomologique  ne  me  satisfait  pas. 
Vainement  on  me  dira  que  telle  espèce  a  tant  d'articles 


LES  HAUTES  THÉORIES  137 

aux  antennes,  tant  de  nervures  aux  ailes,  tant  de  poils 
en  une  région  du  ventre  ou  du  thorax  ;  je  ne  connaîtrai 
réellement  la  bête  que  lorsque  je  saurai  sa  manière  de 
vivre,  ses  instincts,  ses  mœurs. 

Et  voyez  quelle  lumineuse  supériorité  un  renseigne- 
ment de  ce  genre,  énoncé  en  deux  ou  trois  mots,  aurait 
sur  les  détails  descriptifs,  si  longs,  si  pénibles  parfois 
à  comprendre.  Vous  voulez,  supposons,  me  faire  con- 
naître le  Sphex  languedocien,  et  vous  me  décrivez  tout 
d'abord  le  nombre  et  l'agencement  des  nervures  de 
l'aile;  vous  me  parlez  de  nervures  cubitales  et  de  ner- 
vures récurrentes.  Vient  ensuite  le  portrait  écrit  de 
l'insecte.  Ici  du  noir,  là  du  ferrugineux,  au  bout  de  l'aile 
du  brun  enfumé;  en  ce  point  un  velours  noir,  en  cet 
autre  un  duvet  argenté,  en  ce  troisième  une  surface 
lisse.  C'est  très  précis,  très  minutieux,  il  faut  rendre 
cette  justice  à  la  perspicace  patience  du  descripteur  : 
mais  c'est  bien  long,  et  puis  c'est  loin  d'être  toujours 
clair,  tellement  qu'on  est  excusable  de  s'y  perdre  un 
peu,  même  alors  qu'on  n'est  pas  tout  à  fait  novice.  Mais 
ajoutez  à  la  fastidieuse  description  seulement  ceci  : 
chasse  des  Éphippigères,  et  avec  ces  trois  mots,  le  jour 
aussitôt  se  fait;  je  connais  mon  Sphex  sans  erreur  pos- 
sible, lui  seul  ayant  le  monopole  de  pareille  proie.  Pour 
donner  ce  vif  trait  de  lumière,  que  faudrait-il?  Observer 
réellement  et  ne  pas  faire  consister  l'entomologie  en  des 
séries  d'insectes  embrochés. 

Mais  passons  et  consultons  le  peu  que  l'on  sait  sur  le 
genre  de  chasse  des  Sphex  étrangers.  J'ouvre  VHistoire 
des  Hyménoptères  de  Lepcletier   de   Saint-Fargeau,  et 


138  SOUVENIRS  ENTOMO LOGIQUES 

j'y  vois  que,  par  delà  la  Méditerranée,  dans  nos  pro- 
vinces algériennes,  le  Sphex  à  ailes  jaunes  et  le  Sphex  à 
bordures  blanches  conservent  les  goûts  qui  les  caracté- 
risent ici.  Au  pays  des  palmiers,  ils  capturent  des  Ortho- 
ptères comme  ils  le  font  au  pays  des  oliviers.  Quoique 
séparés  par  l'immensité  de  la  mer,  les  giboyeurs  con- 
citoyens du  kab3de  et  du  berbère  ont  le  même  gibier 
que  leurs  confrères  de  Provence.  J'y  vois  encore  qu'une 
quatrième  espèce,  le  Sphex  africain  {Sphex  afra)^  pour- 
chasse des  Criquets  aux  environs  d'Oran.  Enfin  j'ai  sou- 
venir d'avoir  lu,  je  ne  sais  plus  où,  qu'une  cinquième 
espèce  guerroie  encore  contre  des  Criquets  dans  les 
steppes  des  environs  de  la  Caspienne.  Ainsi,  sur  le 
pourtour  de  la  Méditerranée,  nous  aurions  cinq  Sphex 
différents,  dont  les  larves  sont  toutes  livrées  au  régime 
des  Orthoptères. 

Franchissons  maintenant  l'équateur  et  allons  tout 
là-bas,  dans  l'autre  hémisphère,  aux  îles  Maurice  et  de 
la  Réunion,  nous  y  trouverons,  non  un  Sphex,  mais  un 
Hyménoptère  très  voisin,  de  même  tribu,  le  Chlorion 
comprimé,  faisant  la  chasse  à  d'affreux  Kakerlacs,  fléau 
des  denrées  dans  les  navires  et  dans  les  ports  des  colo- 
nies. Ces  Kakerlacs  ne  sont  autre  chose  que  des  Blattes, 
dont  une  espèce  hante  nos  habitations.  Qui  ne  connaît 
cet  insecte  puant,  qui,  de  nuit,  grâce  à  son  corps  aplati 
comme  le  serait  celui  d'une  énorme  punaise,  se  glisse 
par  les  interstices  des  meubles,  par  les  fentes  des  cloi- 
sons et  fait  irruption  partout  où  il  y  a  des  provisions 
alimentaires  à  dévorer?  Voilà  la  Blatte  de  nos  maisons, 
dégoûtante  image   de   la  non  moins    dégoûtante   proie 


LES  HAUTES  THÉORIES  139 

chérie  du  Chlorion.  Qu'a   donc  le  Kakerlac  pour  être 
ainsi  choisi  comme  gibier  par  un  confrère  presque  de 
nos  Sphex?  C'est  bien  simple  :  avec  sa  forme  de  punaise, 
le  Kakerlac  est  lui  aussi  un  Orthoptère, 
aux  mêmes  titres  que  le  Grillon,  l'Éphip- 
pigère,  le  Criquet.  De  ces  six  exemples, 
les  seuls  à  moi  connus  et  de  provenance 
si  diverse,  peut-être  serait-il  permis  de 
conclure  que  tous  les  Sphex  sont  chas- 
seurs  d'Orthoptères.   Sans   adopter  une 
conclusion  aussi    générale,   on    voit    du 
moins  quel  doit  être,  la  plupart  du  temps,      j^j^^^^  (Knkeriac). 
chez  le  Sphex,  la  nourriture  des  larves. 

A  ce  choix  surprenant,  il  y  a  une  cause.  Quelle  est- 
elle?  Quels  motifs  déterminent  un  ordinaire,  qui,  dans 
les  limites  rigoureuses  d'un  même  ordre  entomologique, 
se  compose  ici  d'infects  Kakerlacs,  ailleurs  de  Criquets 
un  peu  secs,  mais  de  haut  goût,  ailleurs  encore  de  Gril- 
lons dodus  ou  bien  d'Éphippigères  corpulentes?  J'avoue 
n'y  rien  comprendre,  absolument  rien,  et  livre  à  d'autres 
le  problème.  Remarquons  cependant  que  les  Orthoptères 
sont,  parmi  les  insectes,  ce  que  les  ruminants  sont  parmi 
les  mammifères.  Doués  d'une  puissante  panse  et  d'un 
caractère  placide,  ils  pâturent  l'herbage  et  prennent  aisé- 
ment du  ventre.  Ils  sont  nombreux,  partout  répandus,  de 
démarche  lente,  qui  en  rend  la  capture  facile;  ils  sont  en 
outre  de  taille  avantageuse,  qui  en  fait  de  maîtresses 
pièces.  Qui  nous  dira  si  les  Sphex,  vigoureux  ravisseurs 
à  qui  forte  proie  est  nécessaire,  ne  trouvent,  dans  ces 
ruminants  de  la  classe  des  insectes,  ce  que  nous  trouvons 


MO  SOUVENIRS  ENTOMOLOGIOUES 

nous-mêmes  dans  nos  ruminants  domestiques,  le  mouton 
et  le  bœuf,  des  victimes  pacifiques,  riches  de  chair? 
C'est  un  peut-être,  mais  rien  de  plus. 

J'ai  mieux  qu'un  peut-être  pour  une  autre  question 
tout  aussi  importante.  Les  consommateurs  d'Orthoptères 
ne  varient-ils  jamais  leur  régime?  Si  le  gibier  préféré 
vient  à  manquer,  ne  peuvent-ils  en  accepter  un  autre? 
Le  Sphex  languedocien  trouve-t-il  qu'en  ce  monde,  après 
la  grasse  Éphippigère,  il  n'}^  a  plus  rien  de  bon?  Le  Sphex 
à  bordures  blanches  n'admet-il  à  sa  table  que  des  Cri- 
quets; et  le  Sphex  à  ailes  jaunes  que  des  Grillons?  Ou 
bien  suivant  les  temps,  les  lieux,  les  circonstances,  cha- 
cun supplée-t-il  les  vivres  de  prédilection  qui  manquent, 
par  d'autres  à  peu  près  équivalents?  Constater  de  pareils 
faits,  s'il  s'en  produit,  serait  d'importance  majeure,  car 
ils  nous  enseigneraient  si  les  inspirations  de  l'instinct 
sont  absolues,  immuables,  ou  bien  si  elles  varient  et 
dans  quelles  limites.  Il  est  vrai  que  dans  les  cellules 
d'un  même  Cerceris  sont  enfouies  les  espèces  les  plus 
variées  soit  du  groupe  Bupreste,  soit  du  groupe  Charan- 
çon, ce  qui  démontre  pour  le  chasseur  une  grande  lati- 
tude de  choix;  mais  pareille  extension  des  domaines  de 
chasse  ne  peut  être  supposée  chez  les  Sphex,  que  j'ai  vus 
si  fidèles  à  une  proie  exclusive,  toujours  la  même  pour 
chacun  d'eux,  et  qui  d'ailleurs  trouvent  parmi  les  Ortho- 
ptères des  groupes  à  formes  les  plus  différentes.  J'ai  eu 
la  bonne  fortune  néanmoins  de  recueillir  un  cas,  un  seul, 
de  changement  complet  dans  la  nourriture  de  la  larve, 
et  je  l'inscris  d'autant  plus  volontiers  dans  les  archives 
Sphégiennes,    que    de    pareils    faits ,    scrupuleusement 


LES  HAUTES  THÉORIES  141 

observés,  seront  un  jour  des  matériaux  de  fondation  pour 
qui  voudra  édifier  sur  des  bases  solides  la  psychologie 
de  l'instinct. 

Voici  le  fait.  La  scène  se  passe  sur  une  jetée  au  bord 
du  Rhône.  D'un  côté  le  grand  fleuve,  aux  eaux  mugis- 
santes; de  l'autre  un  épais  fourré  d'osiers,  de  saules,  de 
roseaux;  entre  les  deux,  un  étroit  sentier,  matelassé  de 
sable  fin.  Un  Sphex  à  ailes  jaunes  se  présente,  sautillant, 
traînant  sa  proie.  Ou'aperçois-je!  la  proie  n'est  pas  un 
Grillon,  mais  un  vulgaire  acridien,  un  Criquet!  Et  cepen- 
dant l'Hyménoptère  est  bien  le  Sphex  qui  m'est  si  fami- 
lier, le  Sphex  à  ailes  jaunes,  le  passionné  chasseur  do 
Grillons.  A  peine  puis-je  en  croire  le  témoignage  de  mes 
yeux.  —  Le  terrier  n'est  pas  loin  :  l'insecte  y  pénètre  et 
emmagasine  son  butin.  Je  m'assieds,  décidé  à  attendre 
une  nouvelle  expédition,  des  heures  s'il  le  faut,  pour  voir 
si  l'extraordinaire  capture  se  renouvellera.  Dans  ma  posi- 
tion assis,  j'occupe  toute  la  largeur  du  sentier.  Deux 
naïfs  conscrits  surviennent,  récemment  tondus,  avec  cette 
incomparable  tournure  d'automates  que  donnent  les  pre- 
miers jours  de  caserne.  Ils  devisent  entre  eux,  parlant 
sans  doute  du  pays  et  de  la  payse;  et  tous  les  deux,  inno- 
cemment, ratissent  du  couteau  une  badine  de  saule.  Une 
appréhension  me  saisit.  Ah!  ce  n'est  pas  facile  que  d'ex- 
périmenter sur  la  voie  publique,  oii,  lorsque  se  présente 
enfin  le  fait  épié  depuis  des  années,  l'arrivée  d'un  passant 
vient  troubler,  mettre  à  néant,  des  chances  qui  ne  se 
présenteront  peut-être  plus!  Je  me  lève,  anxieux,  pour 
faire  place  aux  conscrits;  je  m'efface  dans  l'oseraie  et 
laisse  l'étroit  passage  libre.  Faire  davantage  n'étiiit  pas 


143  SOUVENIRS  ENTOMGLOGIOUES 

prudent.  Leur  dire  :  Mes  braves,  ne  passez  pas  là,  c'eût 
été  empirer  le  mal.  Ils  auraient  cru  à  quelque  traquenard 
dissimulé  sous  le  sable;  et  des  questions  se  seraient 
produites  auxquelles  ne  pouvaient  se  donner  raison  vala- 
ble pour  eux.  Mon  invitation  d'ailleurs  aurait  fait  de  ces 
désœuvrés  des  témoins,  compagnie  fort  embarrassante 
en  de  telles  études.  Je  me  lève  donc  sans  rien  dire,  m'en 
remettant  à  ma  bonne  étoile.  Hélas!  hélas!  la  bonne 
étoile  me  trahit  :  la  lourde  semelle  d'ordonnance  vient 
juste  appuyer  sur  le  plafond  du  Sphex.  Un  frisson  me 
passa  dans  le  corps  comme  si  j'eusse  reçu  moi-même 
l'empreinte  de  la  chaussure  ferrée. 

Les  conscrits  passés,  il  fut  procédé  au  sauvetage  du 
contenu  du  terrier  en  ruines.  Le  Sphex  s'y  trouvait, 
éclopé  par  la  pression;  et  avec  lui,  non  seulement  l'acri- 
dien que  j'avais  vu  introduire,  mais  encore  deux  autres; 
en  tout  trois  Criquets  au  lieu  des  Grillons  habituels.  Pour 
quels  motifs  ce  changement  étrange?  Le  voisinage  du 
terrier  manquait-il  donc  de  Grillons,  et  l'Hyménoptèrc 
en  détresse  se  dédommageait-il  a.vec  des  Acridiens  :  faute 
de  grives  se  contentant  de  merles,  ainsi  que  le  dit  le 
proverbe?  J'hésite  à  le  croire,  car  ce  voisinage  n'avait 
rien  qui  put  faire  admettre  l'absence  du  gibier  favori.  Un 
autre,  plus  heureux,  dégagera  du  problème  cette  nouvelle 
inconnue.  Toujours  est-il  que  le  Sphex  à  ailes  jaunes, 
soit  par  nécessité  impérieuse,  soit  pour  des  motifs  qui 
m'échappent,  remplace  parfois  sa  proie  de  prédilection, 
le  Grillon,  par  une  autre  proie,  l'Acridien,  sans  ressem- 
blance extérieure  avec  le  premier,  mais  qui  est  encore, 
lui  aussi,  un  Orthoptère. 


LES  HAUTES  THÉORIES  14:; 

L'observateur  d'après  lequel  Lepeletier  de  Saint-Far- 
geau  dit  un  mot  des  mœurs  du  même  Sphex  a  été  témoin 
en  Afrique,  aux  environs  d'Oran,  d'un  semblable  appro- 
visionnement en  Criquets.  Un  Sphex  à  ailes  jaunes  a  été 
surpris  par  lui  traînant  un  Acridien.  Est-ce  là  un  fait 
accidentel  comme  celui  dont  j'ai  été  témoin  sur  les  bords 
du  Rhône?  Est-ce  l'exception,  est-ce  la  règle?  Les  Gril- 
lons manqueraient-ils  dans  la  campagne  d'Oran,  et 
l'Hyménoptère  les  remplacerait-il  par  des  Acridiens?  La 
force  des  choses  m'impose  de  faire  la  question  sans  y 
trouver  réponse. 

C'est  ici  le  lieu  d'intercaler  certain  passage  que  je 
puise  clans  Vlutrodaction  à  l'Entomologie  de  Lacordaire, 
et  contre  lequel  il  me  tarde  de  protester.  Le  voici  : 
«  Darwin,  qui  a  fait  un  livre  exprès  pour  prouver  l'iden- 
tité du  principe  intellectuel  qui  fait  agir  l'homme  et  les 
animaux,  se  promenant  un  jour  dans  son  jardin,  aperçut 
à  terre,  dans  son  allée,  un  Sphex  qui  venait  de  s'emparer 
d'une  mouche  presque  aussi  grosse  que  lui.  Darwin  le 
vit  couper  avec  ses  mandibules  la  tête  et  l'abdomen  de 
sa  victime,  en  ne  gardant  que  le  thorax,  auquel  étaient 
restées  attachées  les  ailes,  après  quoi  il  s'envola;  mais 
un  souffle  de  vent,  ayant  frappé  dans  les  ailes  de  la 
mouche,  fit  tourbillonner  le  Sphex  sur  lui-même  et  l'em- 
pêchait d'avancer;  là-dessus,  il  se  posa  de  nouveau  dans 
l'allée,  coupa  une  des  ailes  de  la  mouche,  puis  l'autre, 
et,  après  avoir  ainsi  détruit  la  cause  de  son  embarras, 
reprit  son  vol  avec  le  reste  de  sa  proie.  Ce  fait  porte 
les  signes  manifestes  du  raisonnement.  L'instinct  pourrait 


144  SOUVENIRS  ENTOMO LOGIQUES 

avoir  porté  ce  Sphex  à  couper  les  ailes  de  sa  victime 
avant  de  la  porter  dans  son  nid,  ainsi  que  le  font  quel- 
ques espèces  du  même  genre  ;  mais  ici  il  y  eut  une  suite 
d'idées  et  de  conséquences  de  ces  idées,  tout  à  fait  inex- 
plicables si  l'on  n'admet  pas  l'intervention  de  la  rai- 
son. » 

Il  manque  à  ce  petit  récit,  qui  si  légèrement  accorde 
la  raison  à  un  insecte,  je  ne  dirai  pas  la  vérité,  mais 
même  la  simple  vraisemblance,  non  dans  l'acte  lui-même, 
que  j'admets  sans  réserve  aucune,  mais  dans  les  mobiles 
de  l'acte.  Darwin  a  vu  ce  qu'il  nous  dit,  seulement  il 
s'est  mépris  sur  le  héros  du  drame,  sur  le  drame  lui- 
même  et  sa  signification.  Il  s'est  profondément  mépris, 
et  je  le  prouve. 

Et  d'abord,  le  vieux  savant  anglais  devait  être  assez 
versé  dans  la  connaissance  des  êtres  qu'il  ennoblit  si 
libéralement,  pour  appeler  les  choses  par  leur  nom. 
Prenons  alors  le  mot  Sphex  dans  sa  rigueur  scientifique. 
Dans  cette  hypothèse,  par  quelle  étrange  aberration  ce 
Sphex  d'Angleterre,  s'il  y  en  a  dans  ce  pays,  choisissait-il 
pour  proie  une  mouche  lorsque  ses  congénères  chassent 
un  gibier  si  différent,  des  Orthoptères?  En  admettant 
même,  à  mon  sens  l'inadmissible,  une  mouche  pour 
gibier  de  Sphex,  d'autres  impossibilités  se  pressent.  Il 
est  maintenant  d'évidence  que  les  Hyménoptères  fouis- 
seurs n'apportent  pas  à  leurs  larves  des  cadavres,  mais 
une  proie  seulement  engourdie,  paralysée.  Que  signifie 
alors  cette  proie  dont  le  Sphex  coupe  ^a  tête,  l'abdomen, 
les  ailes  ?  Le  tronçon  emporté  n'est  plus  qu'un  morceau 
de  cadavre,  qui  souillerait  de  son  infection  la  cellule, 


LES  HAUTES  THÉORIES  145 

sans  être  d'aucune  utilité  pour  la  larve,  dont  l'éclosion 
n'aura  lieu  que  quelques  jours  après.  C'est  aussi  clair 
que  le  jour  :  en  faisant  son  observation,  Darwin  n'avait 
pas  devant  lui  un  Sphex  dans  le  sens  rigoureux  du  mot. 
Qu'a- 1- il  donc  vu? 

Le  terme  de  mouche,  par  lequel  est  désignée  la  proie 
saisie,  est  un  mot  fort  vague,  qui  peut  s'appliquer  à  la 
majorité  de  l'ordre  immense  des  Diptères,  et  nous  laisse 
par  conséquent  indécis  entre  des  milliers  d'espèces.  L'ex- 
pression de  Sphex  est  très  probablement,  elle  aussi,  prise 
dans  un  sens  aussi  peu  déterminé.  Sur  la  fin  du  dernier 
siècle,  à  l'époque  où  parut  le  livre  de  Darwin,  on  dési- 
gnait par  cette  expression  non  seulement  les  Sphégiens 
proprement  dits,  mais  en  particulier  les  Grabroniens.  Or, 
parmi  ces  derniers,  quelques-uns,  pour  l'approvisionne- 
ment des  larves,  chassent  des  Diptères,  des  mouches, 
proie  qu'exige  l'Hyménoptère  inconnu  du  naturaliste 
anglais.  Le  Sphex  de  Darwin  serait-il  donc  un  Crabro- 
nien?  Pas  davantage,  car  pour  ces  chasseurs  de  Dip- 
tères, comme  pour  les  chasseurs  de  tout  autre  gibier, 
il  faut  des  proies  qui  se  conservent  fraîches,  immobiles, 
mais  à  demi  vivantes,  pendant  les  quinze  jours  ou  les 
trois  semaines  qu'exigent  l'éclosion  des  œufs  et  le  com- 
plet développement  des  larves.  A  tous  ces  petits  ogres, 
il  faut  viande  du  jour,  et  non  chair  corrompue  ou  même 
faisandée.  C'est  là  une  règle  à  laquelle  je  ne  connais 
pas  d'exception.  Le  mot  de  Sphex  ne  peut  donc  être  pris 
même  avec  sa  vieille  signification. 

Au  lieu  d'un  fait  précis,  vraiment  digne  de  la  science, 
c'est  une  énigme  à  déchiffrer.  Continuons  à  sonder 
I.  10 


146  SOUVENIRS  ENTOMOLOGIOUES 

l'énigme.  Divers  Crabroniens,  par  leur  taille,  leur  forme, 
leur  livrée,  mélange  de  noir  et  de  jaune,  ont  avec  les 
Guêpes  une  ressemblance  assez  grande  pour  tromper  tout 
regard  non  expert  dans  les  délicates  distinctions  de  l'en- 
tomologie. Aux  yeux  de  toute  personne  qui  n'a  pas  fait 
sur  pareil  sujet  des  études  spéciales,  un  Crabronien  est 
une  Guêpe.  Ne  pourrait- il  se  faire  que  l'observateur 
anglais,  regardant  les  choses  de  haut  et  jugeant  indigne 
d'un  sévère  examen  le  fait  infime  qui  devait  néanmoins 
corroborer  ses  transcendantes  vues  théoriques  et  faire 
accorder  la  raison  à  la  bête,  ait  commis  à  son  tour  une 
erreur,  mais  inverse  et  bien  excusable,  en  prenant  une 
Guêpe  pour  un  Crabronien?  Je  l'affirmerais  presque  et 
voici  mes  raisons. 

Les  Guêpes,  sinon  toujours,  du  moins  souvent,  élèvent 
la  famille  avec  une  nourriture  animale;  mais,  au  lieu 
d'amasser  d'avance,  dans  chaque  cellule,  une  provision 
de  gibier,  elles  distribuent  la  nourriture  aux  larves,  une 
à  une  et  plusieurs  fois  par  jour;  elles  les  servent  de 
bouche  à  bouche,  leur  donnent  la  becquée,  ainsi  que  le 
font  le  père  et  la  mère  pour  les  oisillons.  Et  cette  becquée 
se  compose  d'une  fine  marmelade  d'insectes  broyés,  por- 
phyrisés  entre  les  mandibules  de  la  Guêpe  nourrice.  Les 
insectes  préférés  pour  la  préparation  de  cette  pâtée  du 
jeune  âge  sont  des  Diptères,  des  mouches  vulgaires  sur- 
tout; si  de  la  viande  fraîche  se  présente,  c'est  une  aubaine 
dont  il  est  largement  profité.  Qui  n'a  vu  les  Guêpes 
pénétrer  audacieusement  dans  nos  cuisines  ou  se  jeter 
sur  l'étal  des  bouchers,  pour  découper  un  lopin  de  chair 
à  leur  convenance  et  l'emporter  aussitôt,  dépouille  opime 


LES  HAUTES  THEORIES 


M7 


à  l'usage  des  lar\-es?  Lorsque  les  volets  à  demi  fermés 
découpent  sur  le  parquet  d'un  appartement  une  bande 
ensoleillée,  où  la  Mouche  domestique  vient  faire  volup- 
tueusement la  sieste  ou  s'épousseter  les  ailes,  qui  n'a  vu 
la  Guêpe  faire  brusque  irruption,  fondre  sur  le  Diptère, 
le  broyer  entre  les  mandibules  et  fuir  avec  le  butin? 
Encore  une  pièce  réservée  aux  carnivores  nourrissons. 
Tantôt  sur  les  lieux  mêmes  de  la  prise,  tantôt  en  route, 
tantôt  au  nid,  la  pièce  est  démembrée.  Les  ailes,  de  valeur 
nutritive  nulle,  sont  coupées  et  rejetées  ;  les  pattes,  pauvres 
de  suc,  sont  parfois  aussi  dédaignées.  Reste  un  tronçon 
de  cadavre,  tête,  thorax,  abdomen,  unis  ou  séparés,  que 
la  Guêpe  mâche  et  remâche  pour  la  réduire  en  une 
bouillie,    régal    des    larves. 


J'ai  essayé  de  me  substituer 
aux  nourrices  dans  cette 
éducation  avec  un  purée  de 
mouches.  Mon  sujet  d'expé- 
rience était  un  nid  de  Po- 
listes  gallica,  cette  Guêpe 
qui  fixe  aux  rameaux  d'un 

arbuste  sa  petite  rosace  de  cellules  en  papier  gris.  Mon 
matériel  de  cuisine  était  un  morceau  de  plaque  de  marbre 
sur  lequel  je  broyais  la  marmelade  de  mouches,  après 
avoir  nettoyé  les  pièces  de  gibier,  c'est-à-dire  après  leur 
avoir  enlevé  les  parties  trop  coriaces,  ailes  et  pattes; 
enfin  la  cuiller  à  bouche  était  une  fine  paille ,  au  bout  de 
laquelle  le  mets  était  servi,  d'une  cellule  à  l'autre,  à 
chaque  nourrisson  entre-bâi liant  les  mandibules  non 
moins  bien  que  le  feraient  les  oisillons  d'un  nid.  Pour 


\id  de  Polistes  «rallica. 


148  SOUVENIRS  ENTOMOLOGIOUES 

élever  les  couvées  de  moineaux,  joie  du  jeune  âge,  je  ne 
m'y  prenais  pas  autrement  et  ne  réussissais  pas  mieux. 
Tout  marcha  donc  à  souhait  tant  que  ne  faibHt  pas  ma 
patience,  bien  mise  à  l'épreuve  par  une 
éducation  si  absorbante  et  si  minu- 
tieuse. 

A  l'obscurité  de  l'énigme  succède  la 
pleine  lumière  du  vrai  au  moyen  de 
l'observation  que  voici,  faite  avec  tout 
le  loisir  que  réclame  une  rigoureuse 
précision.  Dans  les  premiers  jours  d'octobre,  deux 
grandes  touffes  d'aster  en  fleur  devant  la  porte  de  mon 
cabinet  de  travail  deviennent  le  rendez-vous  d'une  foule 
d'insectes,  parmi  lesquels  dominent  l'Abeille  domestique 
et  un  Éristale  {Eristalis  tenax).  Il  s'en  élève  un  doux 
murmure  pareil  à  celui  dont  nous  parle  Virgile  : 

Scepè  levi  soin  nu  m  sua  débit  inire  susurra. 

Mais  si  le  poète  n'y  trouve  qu'une  excitation  aux 
charmes  du  sommeil,  le  naturaliste  y  voit  sujet  d'étude  : 
tout  ce  petit  peuple  en  liesse  sur  les  dernières  fleurs  de 
l'année  lui  fournira  peut-être  quelque  document  inédit. 
Me  voilà  donc  en  observation  devant  les  deux  touffes  aux 
innombrables  corolles  lilacées. 

L'air  est  d'un  calme  parfait,  le  soleil  violent,  l'atmo- 
sphère lourde,  signes  d'un  prochain  orage,  mais  condi- 
tions éminemment  favorables  au  travail  des  Hyméno- 
ptères, qui  semblent  prévoir  les  pluies  du  lendemain  et 
redoublent  d'activité  pour  mettre  à  profit  l'heure  présente. 
Les  Abeilles  butinent  donc  avec  ardeur,  les  Éristales  volent 


LES  H  AU  TUS  THÉORIES  149 

gauchement  d'une  fleura  l'autre.  Par  moments,  au  scinde 
la  population  paisible,  se  gonflant  le  jabot  de  liqueur 
nectarée,  fait  soudaine  irruption  la  Guêpe,  insecte  de 
rapine  qu'attire  ici  la  proie  et  non  le  miel. 

Également  ardentes  au  carnage,  mais  de  force  très 
inégale,  deux  espèces  se  partagent  l'exploitation  du 
gibier  :  la  Guêpe  commune  (Fes^a  vulgaris)^  qui  capture 
des  Éristales,  et  la  Guêpe  frelon  {Vespa  crabo),  qui  ravit 
des  Abeilles  domestiques.  Des  deux  parts,  la  méthode 
de  chasse  est  la  même.  D'un  vol  impétueux,  croisé  et 
recroisé  de  mille  manières,  les  deux  bandits  explorent 
la  nappe  de  fleurs,  et  brusquement  se  précipitent  vers 
la  proie  convoitée,  qui,  sur  ses  gardes,  s'envole  tandis 
que  le  ravisseur,  dans  son  élan,  vient  heurter  du  front 
la  fleur  déserte.  Alors  la  poursuite  se  continue  dans 
les  airs;  on  dirait  l'épervier  chassant  l'a- 
louette. Mais  l'Abeille  et  l'Éristale,  par  de 
brusques  crochets,  ont  bientôt  déjoué  les 
tentatives  de  la  Guêpe,  qui  reprend  ses 
évolutions  au-dessus  de  la  gerbe  de  fleurs. 
Enfin,  moins  prompte  à  la  fuite,  tôt  ou 
tard  une  pièce  est  saisie.  Aussitôt  la  Guêpe  Eristaie. 

commune  se  laisse  choir  avec  son  Éristale 
parmi  le  gazon;  à  l'instant  aussi,  de  mon  côté,  je  me 
couche  à  terre,  écartant  doucement,  des  deux  mains,  les 
feuilles  mortes  et  les  brins  d'herbe  qui  pourraient  gêner 
le  regard;  et  voici  le  drame  auquel  j'assiste,  si  les  pré- 
cautions sont  bien  prises  pour  ne  pas  effaroucher  le 
chasseur. 

C'est  d'abord  entre  la  Guêpe  et  l'Éristale,  plus  gros 


F5<y  SOUVENIRS  ENTOMOLOGIOUES 

qu'elle,  une  lutte  désordonnée  dans  le  fouillis  du  gazon. 
Le  Diptère  est  sans  armes,  mais  il  est  vigoureux;  un 
aigu  piaulement  d'ailes  dénote  sa  résistance  désespérée. 
La  Guêpe  porte  poignard;  mais  elle  ne  connaît  pas  le 
méthodique  emploi  de  l'aiguillon,  elle  ignore  les  points 
vulnérables,  si  bien  connus  des  ravisseurs  à  qui  proie 
longtemps  fraîche  est  nécessaire.  Ce  que  réclament  ses 
nourrissons,  c'est  une  marmelade  de  mouches  broyées  à 
l'instant  même;  et  dès  lors  peu  importe  à  la  Guêpe  la 
manière  dont  le  gibier  est  tué.  Le  dard  opère  donc  sans 
méthode  aucune,  à  l'aveugle.  On  le  voit  s'adresser  au 
dos  de  la  victime,  aux  flancs,  à  la  tête,  au  thorax,  au 
ventre  indifféremment,  suivant  les  chances  de  la  lutte 
corps  à  corps.  L'Hyménoptère  paralysant  sa  victime 
agit  en  chirurgien,  dont  une  main  habile  dirige  le 
scalpel  ;  la  Guêpe  tuant  sa  proie  agit  en  vulgaire  assassin, 
qui,  dans  la  lutte,  poignarde  au  hasard.  Aussi  la  résis- 
tance de  l'Éristaleest  longue;  et  sa  mort  est  la  suite  plutôt 
de  coups  de  ciseaux  que  de  coups  de  dague.  Ces  ciseaux 
sont  les  mandibules  de  la  Guêpe,  taillant,  éventrant, 
dépeçant.  Quand  la  pièce  est  bien  garrottée,  immobilisée 
entre  les  pattes  du  ravisseur,  la  tête  tombe  d'un  coup  de 
mandibules;  puis  les  ailes  sont  tranchées  à  leur  jonction 
avec  l'épaule;  les  pattes  les  suivent,  coupées  une  à  une; 
enfin  le  ventre  est  rejeté,  mais  vide  des  entrailles,  que  la 
Guêpe  paraît  adjoindre  au  morceau  préféré.  Ce  morceau 
est  uniquement  le  thorax,  plus  riche  en  muscles  que  le 
reste  de  l'Éristale.  Sans  tarder  davantage,  la  Guêpe 
l'emporte  au  vol,  entre  les  pattes.  Arrivée  au  nid,  elle  en 
fera  marmelade,  pour  distribuer  la  becquée  aux  larves. 


LES  HAUTES  THEORIES  151 

A  peu  près  ainsi  agit  le  Frelon  qui  vient  de  saisir  une 
Abeille;  mais  avec  lui,  ravisseur  géant,  la  lutte  ne  peut 
être  de  longue  durée,  malgré  l'aiguillon  de  la  victime.  Sur 
la  fleur  même  où  la  capture  a  été  faite,  plus  souvent  sur 
quelque  rameau  d'un  arbuste  du  voisinage,  le  Frelon  pré- 
pare sa  pièce.  Le  jabot  de  l'Abeille  est  tout  d'abord  crevé, 
et  le  miel,  qui  en  découle,  lapé.  La  prise  est  ainsi  double  ; 
prise  d'une  goutte  de  miel,  régal  du  chasseur,  et  prise  de 
l'Hyménoptère,  régal  de  la  larve.  Parfois  les  ailes  sont 
détachées,  ainsi  que  l'abdomen;  mais,  en  général,  le  Frelon 
se  contente  de  faire  de  l'Abeille  une  masse  informe,  qu'il 
emporte  sans  rien  dédaigner.  C'est  au  nid  que  les  parties 
de  valeur  nutritive  nulle,  que  les  ailes  surtout  doivent 
être  rejetées.  Enfin  il  lui  arrive  de  préparer  la  marmelade 
sur  les  lieux  mêmes  de  chasse,  c'est-à-dire  de  broyer 
l'Abeille  entre  ses  mandibules  après  en  avoir  retranché 
les  ailes,  les  pattes  et  quelquefois  aussi  l'abdomen. 

Voilà  donc  bien,  dans  tous  ses  détails,  le  fait  observé 
par  Darwin.  Une  Guêpe  (  Vespa  vulgaris)  saisit  une  grosse 
l^ioviche.  {Eristalis  tenax);  à  coups  de  mandibules,  elle 
tranche  la  tête,  les  ailes,  l'abdomen,  les  pattes  de  la 
victime,  et  ne  conserve  que  le  thorax,  qu'elle  emporte 
au  vol.  Mais  ici,  pas  le  moindre  souffle  d'air  à  invoquer 
pour  expliquer  le  motif  du  dépècement;  d'ailleurs  la 
chose  se  passe  dans  un  abri  parfait,  dans  l'épaisseur  du 
gazon.  Le  ravisseur  rejette  de  sa  proie  ce  qu'il  juge 
sans  valeur  pour  ses  larves;  et  tout  se  réduit  là. 

Bref,  une  Guêpe  est  certainement  le  héros  du  récit  de 
Darwin.  Que  devient  alors  ce  calcul  si  rationnel  de  la 
bête  qui,  pour  mieux  lutter  contre  le  vent,  coupe  à  sa 


153  SOUVENIRS  ENTOMOLOGIQUES 

proie  l'abdomen,  la  tête,  les  ailes  et  ne  garde  que  le 
thorax?  Il  devient  un  fait  des  plus  simples,  d'où  ne 
découlent  en  rien  les  grosses  conséquences  que  l'on  veut 
en  tirer  :  le  fait  bien  trivial  d'une  Guêpe  qui,  sur  place, 
commence  le  dépècement  de  sa  proie  et  ne  garde  que  le 
tronçon  jugé  digne  des  larves.  Loin  d'y  voir  le  moindre 
indice  de  raisonnement,  je  n'y  trouve  qu'un  acte  d'ins- 
tinct, si  élémentaire  qu'il  ne  vaut  vraiment  pas  la  peine 
de  s'y  arrêter. 

Rabaisser  l'homme,  exalter  la  bête  pour  établir  un 
point  de  contact,  puis  un  point  de  fusion,  telle  a  été, 
telle  est  encore  la  marche  générale  dans  les  hautes  théories 
en  vogue  de  nos  jours.  Ah!  combien,  dans  ces  sublimes 
théories,  engouement  maladif  de  l'époque,  ne  trouve-t-on 
pas,  magistralement  affirmées,  de  preuves  qui,  soumises 
aux  lumières  expérimentales,  finiraient  dérisoirement 
comme  le  Sphex  du  docte  Erasme  Darwin  ! 


X 

lp:  sphex  languedocien 


Lorsqu'il  a  mûrement  arrêté  le  plan  de  ses  recherches, 
le  chimiste,  au  moment  qui  lui  convient  le  mieux, 
mélange  ses  réactifs  et  met  le  feu  sous  sa  cornue.  Il  est 
maître  du  temps,  des  lieux,  des  circonstances.  Il  choisit 
son  heure,  il  s'isole  dans  la  retraite  du  laboratoire,  où 
rien  ne  viendra  le  distraire  de  ses  préoccupations  ;  il  fait 
naître  à  son  gré  telle  ou  telle  autre  circonstance  que  la 
réflexion  lui  suggère  :  il  poursuit  les  secrets  de  la  nature 
brute,  dont  la  science  peut  susciter,  quand  bon  lui 
semble,  les  activités  chimiques. 

Les  secrets  de  la  nature  vivante,  non  ceux  de  la  struc- 
ture anatomique,  mais  bien  ceux  de  la  vie  en  action,  de 
l'instinct  surtout,  font  à  l'observateur  des  conditions  bien 
autrement  difficultueuses  et  délicates.  Loin  de  pou\oir 
disposer  de  son  temps,  on  est  esclave  de  la  saison,  du 
jour,  de  l'heure,  de  l'instant  même.  Si  l'occasion  se  pré- 
sente, il  faut,  sans  hésiter,  la  saisir  au  passage,  car  de 
longtemps   peut-être  ne    se    présentera-t-elle    plus.    Et 


154  SOUVEXIRS  EXTOMOLOGIOUES 

comme  elle  se  présente  d'habitude  au  moment  où  l'on  y 
songe  le  moins,  rien  n'est  prêt  pour  en  tirer  avantageu- 
sement profit.  Il  faut  sur-le-champ  improviser  son  petit 
matériel  d'expérimentation,  combiner  ses  plans,  dresser 
sa  tactique,  imaginer  ses  ruses;  trop  heureux  encore  si 
l'inspiration  arrive  assez  prompte  pour  vous  permettre 
de  tirer  parti  de  la  chance  offerte.  Cette  chance,  d'ail- 
leurs, ne  se  présente  guère  qu'à  celui  qui  la  recherche. 
Il  faut  l'épier  patiemment  des  jours  et  puis  des  jours,  ici 
sur  des  pentes  sablonneuses  exposées  à  toutes  les  ardeurs 
du  soleil,  là  dans  l'étuve  de  quelque  sentier  encaissé  entre 
de  hautes  berges,  ailleurs  sur  quelque  corniche  de  grès 
dont  la  sohdité  n'inspire  pas  toujours  confiance.  S'il  vous 
est  donné  de  pouvoir  établir  votre  observ'atoire  sous  un 
maigre  olivier,  qui  fait  semblant  de  vous  protéger  contre 
les  raj'ons  d'un  soleU  implacable,  bénissez  le  destin  qui 
vous  traite  en  S3'barite  :  votre  lot  est  un  Éden.  Surtout, 
ayez  l'œil  au  guet.  L'endroit  est  bon,  et  qui  sait?  d'un 
moment  à  l'autre  l'occasion  peut  venir. 

Elle  est  venue,  tardive  il  est  vrai  :  mais  enfin  elle  est 
venue.  Ahî  si  l'on  pouvait  maintenant  observer  à  son 
aise,  dans  le  calme  de  son  cabinet  d'étude,  isolé, 
recueilli,  tout  à  son  sujet,  loin  du  profane  passant,  qui 
s'arrêtera,  vous  vo3'ant  si  préoccupé  en  face  d'un  point 
où  lui-même  ne  voit  rien,  vous  accablera  de  questions,, 
vous  prendra  pour  quelque  découvreur  de  sources  avec 
la  baguette  divinatoire  de  coudrier,  ou,  soupçon  plus 
grave,  \'ous  considérera  comme  un  personnage  suspect, 
retrouvant  sous  terre,  par  des  incantations,  les  \'ieilles 
jarres  pleines  de  monnaie  !  Si  vous  consers-ez  à  ses  3'eux 


LE  SI'HEX  LANGUEDOCIEN  lyy 

tournure  de  chrétien,  il  vous  abordera,  regardera  ce  que 
vous  regardez,  et  sourira  de  façon  à  ne  laisser  aucune 
équivoque  sur  la  pauvre  idée  qu'il  se  fait  des  gens 
occupés  à  considérer  des  mouches.  Trop  heureux  serez- 
vous  si  le  fâcheux  visiteur,  riant  de  vous  en  sa  barbe,  se 
retire  enfin  sans  apporter  ici  le  désordre,  sans  renouveler 
innocemment  le  désastre  amené  par  la  semelle  de  mes 
deux  conscrits. 

Si  ce  n'est  pas  le  passant  que  vos  inexplicables  occu- 
pations intriguent,  ce  sera  le  garde  champêtre,  l'intrai- 
table représentant  de  la  loi  au  milieu  des  guérets. 
Depuis  longtemps  il  vous  surveille.  Il  vous  a  vu  si 
souvent  errer,  de  çà,  de  là.  sans  motif  appréciable, 
comme  une  âme  en  peine;  si  souvent  il  vous  a  surpris 
fouillant  le  sol,  abattant  avec  mille  précautions  quelque 
pan  de  paroi  dans  un  chemin  creux,  qu'à  la  fin  des 
suspicions  lui  sont  venues  en  votre  défaveur.  Bohémien, 
vagabond,  rôdeur  suspect,  maraudeur,  ou  tout  au  moins 
maniaque,  vous  n'êtes  pas  autre  chose  pour  lui.  Si  la 
boîte  d'herborisation  vous  accompagne,  c'est  à  ses  yeux 
la  boîte  à  furet  du  braconnier,  et  l'on  ne  lui  ôterait  pas 
de  la  cervelle  que  vous  dépeuplez  de  lapins  tous  les 
clapiers  du  voisinage,  dédaigneux  des  lois  de  la  chasse 
et  des  droits  du  propriétaire.  Méfiez-vous.  Si  pressante 
que  de\ienne  la  soif,  ne  portez  la  main  sur  la  grappe  de 
la  vigne  voisine  :  l'homme  à  la  plaque  municipale  serait 
là,  heureux  de  verbaliser  pour  avoir  enfin  l'explication 
d'une  conduite  qui  l'intrigue  au  plus  haut  point. 

Je  n'ai  jamais,  je  peux  me  rendre  cette  justice,  commis 
pareil  méfait,  et  cependant  un  jour,  couché  sur  le  sable. 


156  SOUVENIRS  ENTOMO LOGIQUES 

absorbé  dans  les  détails  de  ménage  d'un  Bembex,  tout  à 
coup  j'entends  à  côté  de  moi  :  «  Au  nom  de  la  loi,  je  vous 
somme  de  me  suivre!  »  C'était  le  garde  champêtre  des 
Angles  qui,  après  avoir  épié  vainement  l'occasion  de  me 
prendre  en  défaut,  et  chaque  jour  plus  désireux  du  mot 
de  l'énigme  lui  tourmentant  l'esprit,  s'était  enfin  décidé 
à  une  brutale  sommation.  Il  fallut  s'expliquer.  Le  pauvre 
homme  ne  parut  nullement  convaincu.  —  «  Bah!  bah! 
fit-il,  vous  ne  me  ferez  jamais  accroire  que  vous  venez 
ici  vous  rôtir  au  soleil  uniquement  pour  voir  voler  des 
mouches.  Je  ne  vous  perds  pas  de  vue,  vous  savez!  Et  à 
la  première  occasion!  Enfin  suffit.  »  Il  partit.  J'ai  tou- 
jours cru  que  mon  ruban  rouge  avait  été  pour  beaucoup 
dans  ce  départ.  J'inscris  encore  à  l'actif  dudit  ruban 
rouge  d'autres  petits  services  du  même  genre  dans  mes 
expéditions  entomologiques  ou  botaniques.  Il  m'a  semblé, 
était-ce  une  illusion,  il  m'a  semblé  que  dans  mes  herbo- 
risations au  mont  Ventoux,  le  guide  était  plus  traitable 
et  l'âne  moins  récalcitrant. 

La  petite  bande  écarlate  ne  m'a  pas  toujours  épargné 
les  tribulations  auxquelles  doit  s'attendre  l'entomologiste 
expérimentant  sur  la  voie  publique.  Citons-en  une, 
caractéristique.  —  Dès  le  jour,  je  suis  en  embuscade, 
assis  sur  une  pierre,  au  fond  d'un  ravin.  Le  Sphex  lan- 
guedocien est  le  sujet  de  ma  matinale  visite.  Un  groupe 
de  trois  vendangeuses  passe,  se  rendant  au  travail.  Un 
coup  d'œil  est  donné  à  l'homme  assis,  qui  paraît  absorbé 
dans  ses  réflexions.  Un  bonjour  même  est  donné  poli- 
ment et  poliment  rendu.  Au  coucher  du  soleil,  les  mêmes 
vendangeuses  repassent,  les  corbeilles  pleines  sur  la  tête. 


LE  SPHEX  LANGUEDOCIEN  157 

L'homme  est  toujours  là,  assis  sur  la  même  pierre,  les 
regards  fixés  sur  le  même  point.  Mon  immobilité,  ma 
longue  persistance  en  ce  point  désert,  durent  vivement 
les  frapper.  Comme  elles  passaient  devant  moi,  je  vis 
l'une  d'elles  se  porter  le  doigt  au  milieu  du  front,  et  je 
l'entendis  chuchoter  aux  autres  :  «  Un  paoïiré  moucèiit, 
pécaïré!  »  Et  toutes  les  trois  se  signèrent. 

Un  inoucènt,  avait-elle  dit,  idi  inoucènt,  un  idiot,  un 
pauvre  diable  inofîfensif  mais  qui  n'a  pas  sa  raison; 
et  toutes  avaient  fait  le  signe  de  la  croix,  un  idiot  étant 
pour  elles  marqué  du  sceau  de  Dieu.  Comment!  me 
disais-je,  cruelle  dérision  du  sort;  toi  qui  recherches  avec 
tant  de  soin  ce  qui  est  instinct  dans  la  bête  et  ce  qui  est 
raison,  tu  n'as  pas  même  ta  raison  aux  yeux  de  ces 
bonnes  femmes!  Quelle  humiliation!  C'est  égal  :  pécaïré, 
terme  de  la  suprême  commisération  en  provençal, 
pécaïré,  venu  du  fond  du  cœur,  m'eut  bientôt  fait  oublier 
inoucènt. 

C'est  précisément  dans  ce  même  ravin  aux  trois  ven- 
dangeuses que  je  convie  le  lecteur,  s'il  n'est  pas  rebuté 
par  les  petites  misères  dont  je  viens  de  lui  donner  un 
avant-goût.  Le  Sphex  languedocien  hante  ces  parages, 
non  en  tribus  se  donnant  rendez-vous  aux  mêmes  points 
lorsque  vient  le  travail  de  la  nidification,  mais  par 
individus  solitaires,  très  clairsemés,  s'établissant  où  les 
conduisent  les  hasards  de  leurs  vagabondes  pérégrina- 
tions. Autant  son  congénère,  le  Sphex  à  ailes  jaunes, 
recherche  la  société  des  siens  et  l'animation  d'un  chantier 
de  travailleurs,  autant  lui  préfère  l'iso'ement,  le  calme  de 
la  solitude.  Plus  grave  en  sa  démarche,   plus  compassé- 


158  SOUVENIRS  ENTOMOLOGIOUES 

d'allures,  de  taille  plus  avantageuse  et  de  costume  plus 
sombre  aussi,  il  vit  toujours  à  l'écart,  insoucieux  de  ce 
que  font  les  autres,  dédaigneux  de  la  compagnie,  vrai 
misanthrope  parmi  les  Sphégiens.  Le  premier  est  sociable, 
le  second  ne  l'est  pas  :  différence  profonde  qui  suffirait  à 
elle  seule  pour  les  caractériser. 

C'est  dire  qu'avec  le  Sphex  languedocien  les  difficultés 
d'observation  augmentent.  Avec  lui,  point  d'expérience 
longuement  méditée,  point  de  tentative  à  renouveler 
dans  la  même  séance  sur  un  second,  sur  un  troisième 
sujet,  indéfiniment,  lorsque  les  premiers  essais  n'ont  pas 
abouti.  Si  vous  préparez  à  l'avance  un  matériel  d'obser- 
vation, si  vous  tenez  en  réserve,  par  exemple,  une  pièce 
de  gibier  que  vous  vous  proposez  de  substituer  à  celle  du 
Sphex,  il  est  à  craindre,  il  est  presque  sûr  que  le  chas- 
seur ne  se  présentera  pas;  et  lorsqu'enfin  il  s'oftVe  à 
vous,  votre  matériel  est  hors  d'usage,  tout  doit  être 
improvisé  à  la  hâte,  à  l'instant  même,  conditions  qu'il  ne 
m'a  pas  été  toujours  donné  de  réaliser  comme  je  l'aurais 
voulu. 

Ayons  confiance  :  l'emplacement  est  bon.  A  bien  des 
reprises  déjà,  j'ai  surpris  en  ces  lieux  le  Sphex  au  repos 
sur  quelque  feuille  de  vigne  exposée  en  plein  aux  rayons 
du  soleil.  L'insecte,  étalé  à  plat,  y  jouit  voluptueusement 
des  délices  de  la  chaleur  et  de  la  lumière.  De  temps  à 
autre  éclate  en  lui  comme  une  frénésie  de  plaisir  :  il  se 
trémousse  de  bien-être;  du  bout  des  pattes,  il  tape  rapi- 
dement son  reposoir  et  produit  ainsi  comme  un  roule- 
ment de  tambour,  pareil  à  celui  d'une  averse  de  pluie 
tombant  dru  sur  la  feuille.  A  plusieurs  pas  de  distance 


LE  SPHEX  LANGUEDOCIEN  159 

peut  s'entendre  l'allègre  batterie.  Puis  l'immobilité 
recommence,  suivie  bientôt  d'une  nouvelle  commotion 
nerveuse  et  du  moulinet  des  tarses,  témoignage  du 
comble  de  la  félicité.  J'en  ai  connu  de  ces  passionnés  de 
soleil,  qui,  l'antre  pour  la  larve  à  demi  creusée,  abandon- 
naient brusquement  les  travaux,  allaient  sur  les  pampres 
voisins  prendre  un  bain  de  chaleur  et  de  lumière,  reve- 
naient comme  à  regret  donner  au  terrier  un  coup  de 
balai  négligent,  puis  finissaient  par  abandonner  le  chan- 
tier, ne  pouvant  plus  résister  à  la  tentation  des  suprêmes 
jouissances  sur  les  feuilles  de  vigne. 

Peut-être  aussi  le  voluptueux  reposoir  est-il  en  outre 
un  observatoire,  d'où  l'Hyménoptère  inspecte  les  alen- 
tours pour  découvrir  et  choisir  sa  proie.  Son  gibier 
exclusif  est,  en  effet,  l'Éphippigère  des  vignes,  répandue 
çà  et  là  sur  les  pampres  ainsi  que  sur  les  premières 
broussailles  venues.  La  pièce  est  opulente,  d'autant  plus 
que  le  Sphex  porte  ses  préférences  uniquement  sur  les 
femelles,  dont  le  ventre  est  gonflé  d'une  somptueuse 
grappe  d'œufs. 

Ne  tenons  compte  des  courses  répétées,  des  recherches 
infructueuses,  de  l'ennui  des  longues  attentes,  et  présen- 
tons brusquement  le  Sphex  au  lecteur,  comme  il  se  pré- 
sente lui-même  à  l'observateur.  Le  voici  au  fond  d'un 
chemin  creux,  à  hautes  berges  sablonneuses.  II  arrive  à 
pied,  mais  se  donne  élan  des  ailes  pour  tramer  sa  lourde 
capture.  Les  antennes  de  l'Éphippigère,  longues  et  fines 
comme  des  fils,  sont  pour  lui  cordes  d'attelage.  La  tête 
haute,  il  en  tient  une  entre  ses  mandibules.  L'antenne 
saisie  lui  passe  entre  les  pattes;  et  le  gibier  suit,  renversé 


i6o  SOUVEXIRS  EXTOMOLOGIOUES 

sur  le  dos.  Si  le  sol,  trop  inégal,  s'oppose  à  ce  mode  de 
charroi,  l'Hyménoptère  enlace  la  volumineuse  victuaille 
et  'a  transporte  par  très  courtes  volées,  entremêlées, 
toutos  les  fois  que  cela  se  peut,  de  progressions  pédes- 
tres. On  n'est  jamais  témoin  avec  lui  de  vol  soutenu,  à 
grandes  distances,  le  gibier  retenu  entre  les  pattes, 
comme  le  pratiquent  les  fins  voiliers,  les  Bembex  et  les 
Cerceris,  par  exemple,  transportant  par  les  airs,  d'un 
kilomètre  peut-être  à  la  ronde,  les  uns  leurs  Diptères,  les 
autres  leurs  Charançons,  butin  bien  léger  comparé  à 
l'Éphippigère  énorme.  Le  faix  accablant  de  sa  capture 
impose  donc  au  Sphex  languedocien,  pour  le  trajet  entier 
ou  à  peu  près,  le  charroi  pédestre  plein  de  lenteur  et  de 
difficultés. 

Le  même  motif,  proie  volumineuse  et  lourde,  renverse 
de  fond  en  comble  ici  l'ordre  habituel  suivi  dans  leurs 
travaux  par  les  Hyménoptères  fouisseurs.  Cet  ordre,  on 
le  connaît  :  il  consiste  à  se  creuser  d'abord  un  terrier, 
puis  à  l'approvisionner  de  vivres.  La  proie  n'étant  pas 
disproportionnée  avec  les  forces  du  ravisseur,  la  facilité 
du  transport  au  vol  laisse  à  l'Hyménoptère  le  choix  de 
l'emplacement  pour  son  domicile.  Que  lui  importe  d'aller 
giboyer  à  des  distances  considérables  :  la  capture  faite, 
il  rentre  chez  lui  d'un  rapide  essor,  pour  lequel  l'éloigné 
et  le  rapproché  sont  indifférents.  Il  adopte  donc  de  pré- 
férence pour  ses  terriers  les  lieux  où  lui-même  est  né, 
les  lieux  où  ses  prédécesseurs  ont  vécu;  il  y  hérite  de 
profondes  galeries,  travail  accumulé  des  générations 
antérieures;  en  les  réparant  un  peu,  il  les  fait  servir 
d'avenues   aux   nouvelles    chambres,    mieux   défendues 


LE  SPHEX  LANGUEDOCIEN 
Ephippigère  femelle  Ephippigère  maie 

Le  drame  Le  transport 


LE  SPHEX  LANGUEDOCIEN  i6i 

ainsi  que  par  l'excavation  d'un  seul,  chaque  année  re- 
prises à  fleur  de  terre.  Tel  est  le  cas,  par  exemple  du 
Cerceris  tubercule  et  du  Philanthe  apivore.  Et  si  la 
demeure  des  pères  n'est  pas  assez  solide  pour  résister 
d'une  année  à  l'autre  aux  intempéries  et  se  transmettre 
aux  fils,  si  le  fouisseur  doit  chaque  fois  entreprendre  à 
nouveaux  frais  son  trou  de  sonde,  du  moins  l'Hyméno- 
ptère  trouve  des  conditions  de  sécurité  plus  grandes  dans 
les  lieux  consacrés  par  l'expérience  de  ses  devanciers. 
Il  y  creuse  donc  ses  galeries,  qu'il  fait  servir  chacune  de 
corridor  à  un  groupe  de  cellules,  économisant  ainsi  sur 
la  somme  de  travail  à  dépenser  pour  la  ponte  entière. 

De  cette  manière  se  forment,  non  de  véritables  sociétés 
puisqu'il  n'y  a  pas  ici  concert  d'efforts  dans  un  but  com- 
mun, du  moins  des  agglomérations  oii  la  vue  de  ses 
pareils,  ses  voisins,  réchauffe  sans  doute  le  travail  indi- 
viduel. On  remarque,  en  effet,  entre  ces  petites  tribus, 
issues  de  même  souche,  et  les  fouisseurs  livrés  solitaires 
à  leur  ouvrage,  une  différence  d'activité  qui  rappelle 
l'émulation  d'un  chantier  populeux  et  la  nonchalance  des 
travailleurs  abandonnés  aux  ennuis  de  l'isolement.  Pour 
la  bête  comme  pour  l'homme,  l'action  est  contagieuse; 
elle  s'exalte  par  son  propre  exemple. 

Concluons  :  de  poids  modéré  pour  le  ravisseur,  la 
proie  rend  possible  le  transport  au  vol,  à  grande  dis- 
tance. L'Hyménoptère  dispose  alors  à  sa  guise  de  l'em- 
placement pour  ses  terriers.  Il  adopte  de  préférence  les 
lieux  où  il  est  né,  il  fait  servir  chaque  couloir  de  corridor 
commun  donnant  accès  dans  plusieurs  cellules.  De  ce 
rendez-vous  sur  l'emplacement  natal  résulte  une  agglo- 


102  SOUVENIRS  ENTOMO LOGIQUES 

mération,  un  voisinage  entre  pareils,  source  d'émulation 
pour  le  travail.  Ce  premier  pas  vers  la  vie  sociale  est  la 
conséquence  des  voyages  faciles.  Et  n'est-ce  pas  ainsi, 
permettons-nous  cette  comparaison,  que  les  choses  se 
passent  chez  l'homme?  Réduit  à  des  sentiers  peu  prati- 
cables, l'homme  bâtit  isolément  sa  hutte;  pourvu  de 
routes  commodes,  il  se  groupe  en  cités  populeuses;  servi 
par  les  voies  ferrées  qui  suppriment  pour  ainsi  dire  la 
distance,  il  s'assemble  en  d'immenses  ruches  humaines 
ayant  nom  Londres  et  Paris. 

■Le  Sphex  languedocien  est  dans  des  conditions  tout 
opposées.  Sa  proie  à  lui  est  une  lourde  Éphippigère, 
pièce  unique  représentant  à  elle  seule  la  somme  de  vivres 
que  les  autres  ravisseurs  amassent  en  plusieurs  voyages, 
insecte  par  insecte.  Ce  que  les  Cerceris  et  autres  dépré- 
dateurs de  haut  vol  accomplissent  en  divisant  le  travail, 
lui  le  fait  en  une  seule  fois.  La  pesante  pièce  lui  rend 
impossible  l'essor  de  longue  portée;  elle  doit  être  amenée 
au  domicile  avec  les  lenteurs  et  les  fatigues  du  charroi  à 
pied.  Par  cela  seul  l'emplacement  du  terrier  se  trouve 
subordonné  aux  éventualités  de  la  chasse  :  la  proie 
d'abord  et  puis  le  domicile.  Alors  plus  de  rendez-vous  en 
un  point  d'élection  commune,  plus  de  voisinage  entre 
pareils,  plus  de  tribus  se  stimulant  à  l'ouvrage  par 
l'exemple  mutuel;  mais  l'isolement  dans  les  cantons  où 
les  hasards  du  jour  ont  conduit  le  Sphex,  le  travail  soli- 
taire et  sans  entrain,  quoique  toujours  consciencieux. 
Avant  tout,  la  proie  est  recherchée,  attaquée,  rendue 
immobile.  C'est  après  que  le  fouisseur  s'occupe  du  ter- 
rier. Un  endroit  favorable  est  choisi,  aussi  rapproché  que 


LE  SPHEX  LANGUEDOCIEN  165 

possible  du  point,  où  gît  la  victime,  afin  d'abréger  les 
lenteurs  du  transport;  et  la  chambre  de  la  future  larve  est 
rapidement  creusée  pour  recevoir  aussitôt  l'œuf  et  les 
victuailles.  Tel  est  le  renversement  complet  de  méthode 
dont  témoignent  toutes  mes  observations.  J'en  rapporterai 
les  principales. 

Surpris  au  milieu  de  ses  fouilles,  le  Sphex  languedo- 
cien est  toujours  seul,  tantôt  au  fond  de  la  niche  pou- 
dreuse qu'a  laissée  dans  un  vieux  mur  la  chute  d'une 
pierre,  tantôt  dans  l'abri  sous  roche  que  forme  en  sur- 
plombant une  lame  de  grès,  abri  recherché  du  féroce 
lézard  ocellé  pour  servir  de  vestibule  à  son  repaire.  Le 
soleil  y  donne  en  plein  ;  c'est  une  étuve.  Le  sol  en  est  des 
plus  faciles  à  creuser,  formé  qu'il  est  d'une  antique 
poussière  descendue  peu  à  peu  de  la  voûte.  Les  mandi- 
bules, pinces  qui  fouillent,  et  les  tarses,  râteaux  qui 
déblaient,  ont  bientôt  creusé  la  chambre.  Alors  le  fouis-- 
seur  s'envole,  mais  d'un  essor  ralenti,  sans  brusque- 
déploiement  de  puissance  d'ailes,  signe  manifeste  que 
l'insecte  ne  se  propose  pas  lointaine  expédition.  On 
peut  très  bien  le  suivre  du  regard  et  constater  le  point 
où  il  s'abat,  d'habitude  à  une  dizaine  de  mètres  de  dis- 
tance environ.  D'autres  fois,  il  se  décide  pour  le  voyage 
à  pied.  Il  part  et  se  dirige  en  toute  hâte  vers  un  point 
où  nous  aurons  l'indiscrétion  de  le  suivre,  notre  présence 
ne  le  troublant  en  rien.  Parvenu  au  lieu  désiré,  soit 
pédestrement,  soit  au  vol,  quelque  temps  il  cherche,  ce 
que  l'on  reconnaît  à  ses  allures  indécises,  à  ses  allées 
et  venues  un  peu  de  tous  côtés.  Il  cherche;  enfin  il 
trouve   ou   plutôt  il  retrouve.  L'objet  retrouvé  est  une 


i64  SOUVENIRS  ENTOMOLOGIQUES 

Éphippigère  à  demi  paralysée,  mais  remuant  encore 
tarses,  antennes,  oviscapte.  C'est  une  victime  que  le 
Sphex  a  certainement  poignardée  depuis  peu  de  quelques 
coups  d'aiguillon.  L'opération  faite,  l'Hyménoptère a  quitté 
sa  proie,  fardeau  embarrassant  au  milieu  des  hésitations 
pour  la  recherche  d'un  domicile  ;  il  l'a  abandonnée  peut- 
être  sur  les  lieux  mêmes  de  la  prise,  se  bornant  à  la 
mettre  un  peu  en  évidence  sur  quelque  touffe  de 
gazon,  afin  de  mieux  la  retrouver  plus  tard;  et,  confiant 
dans  sa  bonne  mémoire  pour  revenir  tout  à  l'heure  au 
point  où  gît  le  butin,  il  s'est  mis  à  explorer  le  voisinage 
dans  le  but  de  choisir  un  emplacement  à  sa  convenance 
et  d'y  creuser  un  terrier.  Une  fois  la  demeure  prête,  il 
est  retourné  au  gibier,  qu'il  a  retrouvé  sans  grande 
hésitation;  et  maintenant  il  s'apprête  à  le  voiturcr  au 
logis.  Il  se  met  à  califourchon  sur  la  pièce,  lui  saisit  une 
antenne  ou  toutes  les  deux  à  la  fois,  et  le  voilà  en  route, 
tirant,  traînant  à  la  force  des  reins  et  des  mâchoires. 

Parfois  le  trajet  s'accomplit  tout  d'une  traite;  parfois 
et  plus  souvent,  le  voiturier  tout  à  coup  laisse  là  sa 
charge  et  accourt  rapidement  chez  lui.  Peut-être  lui 
revient-il  que  la  porte  d'entrée  n'a  pas  l'ampleur  voulue 
pour  recevoir  ce  copieux  morceau  ;  peut-être  songe-t-il  à 
quelques  défectuosités  de  détail  qui  pourraient  entraver 
l'emmagasinement.  Voici  qu'en  effet  l'ouvrier  retouche  son 
ouvrage  :  il  agrandit  le  portail  d'entrée,  égalise  le  seuil, 
consolide  le  cintre.  C'est  affaire  de  quelques  coups  de 
tarses.  Puis  il  revient  à  rÉphippigère^  qui  gît  là-bas, 
renversée  sur  le  dos,  à  quelques  pas  de  distance.  Le 
charroi  est  repris.  Chemin  faisant,  le  Sphex  paraît  saisi 


LE  SPHI-X  LANGUEDOCIEN  165 

d'une  autre  idée,  qui  lui  traverse  son  mobile  intellect.  Il 
a  visité  la  porte,  mais  il  n'a  pas  vu  l'intérieur.  Qui  sait  si 
tout  va  bien  là-dedans?  Il  y  accourt,  laissant  l'Éphippi- 
gère  en  route.  La  visite  à  l'intérieur  est  faite,  accompa- 
gnée apparemment  de  quelques  coups  de  truelle  des 
tarses,  donnant  aux  parois  leur  dernière  perfection.  Sans 
trop  s'attarder  à  ces  fines  retouches,  l'Hyménoptère 
retourne  à  sa  pièce  et  s'attelle  aux  antennes.  En  avant; 
le  voyage  s'achèvera-t-il  cette  fois?  Je  n'en  répondrais 
pas.  J'ai  vu  tel  Sphex,  plus  soupçonneux  que  les  autres 
peut-être,  ou  plus  oublieux  des  menus  détails  d'architec- 
ture, réparer  ses  oublis,  éclaircir  ses  soupçons  en  aban- 
donnant le  butin  cinq,  six  fois  de  suite  sur  la  voie  pour 
accourir  au  terrier,  chaque  fois  un  peu  retouché,  ou  sim- 
plement visité  à  l'intérieur.  Il  est  vrai  que  d'autres 
marchent  droit  au  but,  sans  faire  même  halte  de  repos. 
Disons  encore  que,  lorsque  l'Hyménoptère  revient  au  logis 
pour  le  perfectionner,  il  ne  manque  pas  de  donner,  de 
loin  et  de  temps  en  temps,  un  coup  d'œil  à  l'Éphippigère 
laissée  en  chemin,  pour  s'informer  si  nul  n'y  touche.  Ce 
prudent  examen  rappelle  celui  du  Scarabée  sacré  lorsqu'il 
sort  de  la  salle  en  voie  d'excavation  pour  venir  palper  sa 
chère  pilule  et  la  rapprocher  de  lui  un  peu  plus. 

La  conséquence  à  déduire  des  faits  que  je  viens  de 
raconter  est  évidente.  De  ce  que  tout  Sphex  languedo- 
cien surpris  dans  son  travail  de  fouisseur,  serait-ce  au 
commencement  même  de  la  fouille,  au  premier  coup  de 
tarse  donné  dans  la  poussière,  fait  après,  le  domicile  étant 
préparé,  une  courte  expédition,  tantôt  à  pied,  tantôt  au 
vol,  pour  se  trouver  toujours  en  possession  d'une  victime 


i66  SOUVENIRS  ENTOMOLOGIQUES 

déjà  poignardée,  déjà  paralysée,  on  doit  conclure,  en 
pleine  certitude,  que  l'Hyménoptère  fait  d'abord  œuvre  de 
chasseur  et  après  œuvre  de  fouisseur  ;  de  sorte  que  le  lieu 
de  sa  capture  décide  du  lieu  de  son  domicile. 

Ce  renversement  de  méthode,  qui  fait  préparer  les 
vivres  avant  le  garde-manger,'  tandis  que  jusqu'ici  nous 
avons  vu  le  garde-manger  précéder  les  vivres,  je  l'attribue 
à  la  lourde  proie  du  Sphex,  proie  impossible  à  transpor- 
ter au  loin  par  les  airs.  Ce  n'est  pas  que  le  Sphex  langue- 
docien ne  soit  bien  organisé  pour  le  vol  ;  il  est,  au  contraire, 
magnifique  d'essor;  mais  la  proie  qu'il  chasse  l'accable- 
rait s'il  n'avait  d'autre  appui  que  celui  des  ailes.  Il  lui 
faut  l'appui  du  sol  et  le  travail  de  voiturier,  pour  lequel 
il  déploie  vigueur  admirable.  S'il  est  chargé  de  sa  proie, 
il  va  toujours  à  pied  ou  ne  fait  que  de  très  courtes  volées, 
serait-il  dans  des  conditions  où  le  vol  abrégerait  pour  lui 
temps  et  fatigues.  Que  j'en  cite  un  exemple,  puisé 
dans  mes  plus  récentes  observations  sur  ce  curieux 
Hyménoptère. 

Un  Sphex  se  présente  à  l'improviste,  survenu  je  ne 
sais  d'où.  Il  est  à  pied  et  traîne  son  Éphippigère,  capture 
qu'il  vient  de  faire  apparemment  à  l'instant  même  dans 
le  voisinage.  En  l'état,  il  s'agit  pour  lui  de  se  creuser  un 
terrier.  L'emplacement  est  des  plus  mauvais.  C'est  un 
chemin  battu,  dur  comme  pierre.  Il  faut  au  Sphex,  qui 
n'a  pas  le  loisir  des  pénibles  fouilles  parce  que  la  proie 
déjà  capturée  doit  être  emmagasinée  au  plus  vite,  il  faut 
au  Sphex  terrain  facile,  où  la  chambre  de  la  larve  soit 
pratiquée  en  une  courte  séance.  J'ai  dit  le  sol  qu'il  préfère, 
savoir  :  la   poussière  déposée  par   les   ans  au  fond  de 


LE  SPHEX  LANGUEDOCIEN  167 

quelque  petit  abri  sous  roche.  Or,  le  Sphex  actuellement 
sous  mes  yeux  s'arrête  au  pied  d'une  maison  de  cam- 
pagne dont  la  façade  est  crépie  de  frais  et  mesure  six  à 
huit  mètres  de  hauteur.  Son  instinct  lui  dit  que  là-haut, 
sous  les  tuiles  en  brique  du  toit,  il  trouvera  des  réduits 
riches  en  vieille  poudre.  Il  laisse  son  gibier  au  pied  de  la 
façade  et  s'envole  sur  le  toit.  Quelque  temps  je  le 
vois  chercher,  de  çà,  de  là,  à  l'aventure.  L'emplace- 
ment convenable  trouvé,  il  se  met  à  travailler  sous 
la  courbure  d'une  tuile.  En  dix  minutes,  un  quart  d'heure 
au  plus,  le  domicile  est  prêt.  Alors  l'insecte  redescend  au 
vol.  L'Éphippigère  est  promptement  retrouvée.  Il 
s'agit  de  l'amener  là-haut.  Sera-ce  au  vol,  comme 
semblent  l'exiger  les  circonstances?  Pas  du  tout.  Le 
Sphex  adopte  la  rude  voie  de  l'escalade  sur  un  mur 
vertical,  à  surface  unie  par  la  truelle  du  maçon,  et  de 
six  à  huit  mètres  de  hauteur.  En  lui  voyant  prendre  ce 
chemin,  le  gibier  lui  traînant  entre  les  pattes,  je  crois 
d'abord  à  l'impossible  ;  mais  je  suis  bientôt  rassuré  sur 
l'issue  de  l'audacieuse  tentative.  Prenant  appui  sur  les 
petites  aspérités  du  mortier,  le  vigoureux  insecte,  malgré 
l'embarras  de  sa  lourde  charge,  chemine  sur  ce  plan 
vertical  avec  la  même  sûreté  d'allure,  la  même 
prestesse,  que  sur  un  sol  horizontal.  Le  faîte  est  atteint 
sans  encombre  aucun;  et  la  proie  est  provisoirement 
:  déposée  au  bord  du  toit,  sur  le  dos  arrondi  d'une  tuile. 
Pendant  que  le  fouisseur  retouche  le  terrier,  le  gibier  mal 
équilibré  glisse  et  retombe  au  pied  de  la  muraille.  Il  faut 
recommencer,  et  c'est  encore  par  le  moyen  de  l'escalade. 
La    même  imprudence   est    commise  une   seconde  fois. 


i68  SOUVENIRS  ENTOMOLOGIOUES 

Abandonnée  de  nouveau  sur  la  tuile  courbe,  la  proie 
glisse  de  nouveau,  et  de  nouveau  revient  à  terre.  Avec  un 
calme  que  de  pareils  accidents  ne  sauraient  troubler,  le 
Sphex,  pour  la  troisième  fois,  hisse  l'Éphippigère  en  esca- 
ladant le  mur  et^  mieux  avisé,  l'entraîne  sans  délai  au 
fond  du  domicile. 

Si  l'enlèvement  de  la  proie  au  vol  n'a  pas  même  été 
essayé  dans  de  telle  conditions,  il  est  clair  que  l'Hymé- 
noptère  est  incapable  de  long  essor  avec  fardeau  si  lourd. 
De  cette  impuissance  découlent  les  quelques  traits  de 
mœurs,  sujet  de  ce  chapitre.  Une  proie  n'excédant  pas 
l'effort  du  vol  fait  du  Sphex  à  ailes  jaunes  une  espèce  à 
demi  sociale,  c'est-à-dire  recherchant  la  compagnie  des 
siens;  une  proie  lourde,  impossible  à  transporter  par  les 
airs,  fait  du  Sphex  languedocien  une  espèce  vouée  aux 
travaux  solitaires,  une  sorte  de  sauvage  dédaigneux  des 
satisfactions  que  donne  le  voisinage  entre  pareils.  Le 
poids  plus  petit  ou  plus  grand  du  gibier  adopté  décide 
ici  du  caractère  fondamental. 


XI 
SCIENCE  DE  L'INSTINCT 


Pour  paralyser  sa  proie,  le  Sphex  languedocien  suit, 
je  n'en  doute  pas,  la  méthode  du  chasseur  de  Grillons, 
et  plonge  à  diverses  reprises  son  stylet  dans  la  poitrine 
de  l'Éphippigère  afin  d'atteindre  les  ganglions  thoraci- 
ques.  Le  procédé  de  la  lésion  des  centres  nerveux  doit 
lui  être  familier,  et  je  suis  convaincu  d'avance  de  son 
habileté  consommée  dans  la  savante  opération.  C'est  là 
un  art  connu  à  fond  de  tous  les  Hyménoptères  dépréda- 
teurs, portant  une  dague  empoisonnée,  qui  ne  leur  a  pas 
été  donnée  en  vain.  Je  dois  toutefois  avouer  n'a\oir  pu 
encore  assister  à  la  manœuvre  assassine.  Cette  lacune 
a  pour  cause  la  vie  solitaire  du  Sphex. 

Lorsque,  sur  un  emplacement  commun,  de  nombreux 
terriers  sont  creusés  et  approvisionnés  ensuite,  il  suffit 
d'attendre  sur  les  lieux  pour  voir  arriver  les  chasseurs, 
tantôt  l'un,  tantôt  l'autre,  avec  le  gibier  saisi.  Il  est 
alors  facile  d'essayer  sur  les  arrivants  la  substitution 
d'une  proie  vivante  à  la  pièce  sacrifiée,  et  de  renouveler 


I70  SOUVENIRS  ENTOMOLOGIQUES 

l'épreuve  aussi  souvent  qu'on  le  désire.  En  outre,  la 
certitude  de  ne  pas  manquer  de  sujets  d'observation, 
au  moment  voulu,  permet  de  tout  disposer  à  l'avance. 
Avec  le  Sphex  languedocien,  ces  conditions  de  succès 
n'existent  plus.  Se  mettre  en  course  à  sa  recherche 
expresse,  avec  le  matériel  préparé,  est  à  peu  près  inu- 
tile, tant  l'insecte  aux  mœurs  solitaires  est  disséminé  un 
à  un  sur  de  grandes  étendues.  D'ailleurs,  si  vous  le 
rencontrez,  ce  sera  la  plupart  du  temps  en  une  heure 
d'oisiveté,  et  vous  n'obtiendrez  rien  de  lui.  C'est,  disons- 
le  encore,  presque  toujours  à  l'improviste,  lorsque  la 
préoccupation  n'est  plus  là,  que  le  Sphex  se  présente, 
traînant  son  Éphippigère. 

Voilà  le  moment,  le  seul  moment  propice  pour  essayer 
une  substitution  de  gibier  et  engager  le  chasseur  à  vous 
rendre  témoin  de  ses  coups  de  stylet.  Procurons-nous 
vite  une  pièce  de  substitution,  une  Éphippigère  vivante. 
Hâtons-nous,  le  temps  presse  :  dans  quelques  minutes, 
le  terrier  aura  reçu  les  vivres  et  la  magnifique  occasion 
sera  perdue.  Faut-il  parler  de  mes  dépits  en  ces  instants 
de  bonne  fortune,  appât  dérisoire  offert  par  le  hasard! 
J'ai  là,  sous  les  yeux,  matière  à  de  curieuses  observa- 
tions, et  je  ne  peux  en  profiter  !  Je  ne  peux  dérober  son 
secret  au  Sphex  faute  d'avoir  à  lui  offrir  l'équivalent  de 
sa  capture!  Allez  donc  songer,  n'ayant  que  peu  de 
minutes  disponibles,  à  vous  mettre  en  campagne  pour  la 
recherche  d'une  pièce  de  substitution,  lorsqu'il  m'a 
fallu  trois  journées  de  folles  courses  avant  de  trouver  les 
Charançons  de  mes  Cerceris!  Cette  tentative  désespérée, 
à  deux  reprises  cependant,  je  l'ai  essayée.  Ah!  si  le  garde 


SCIENCE  DE  L'INSTINCT  171 

champêtre  m'eut  surpris  en  ces  moments-là,  courant 
affolé  par  les  vignes,  quelle  bonne  occasion  pour  lui  de 
croire  au  maraudage  et  de  verbaliser  !  Pampres  et  grappes, 
rien  n'était  respecté  dans  la  précipitation  de  mes  pas, 
entravés  au  milieu  des  lianes.  A  tout  prix,  il  me  fallait 
une  Éphippigère,  il  me  la  fallait  sur-le-champ.  Et  je  l'eus 
ime  fois,  en  mes  expéditions  si  promptement  conduites. 
J'en  rayonnais  de  joie,  ne  soupçonnant  pas  l'amer  déboire 
qui  m'attendait. 

Pourvu  que  j'arrive  à  temps,  pourvu  que  le  Sphex 
soit  encore  occupé  au  charroi  de  sa  pièce!  Béni  soit  le 
ciel  !  tout  me  favorise.  L'Hyménoptère  est  encore  assez 
loin  du  terrier  et  traîne  toujours  sa  victime.  Avec  des 
pinces,  je  tiraille  doucement  celle-ci  par  derrière.  Le 
chasseur  résiste,  s'acharne  aux  antennes  et  ne  veut 
lâcher  prise.  Je  tire  plus  fort,  jusqu'à  faire  reculer  le 
voiturier;  rien  n'y  fait  :  le  Sphex  ne  démord  pas.  J'avais 
sur  moi  de  fins  ciseaux,  faisant  partie  de  ma  petite  trousse 
entomologique.  J'en  fais  usage,  et  d'un  coup  prompte- 
ment donné,  je  coupe  les  cordons  de  l'attelage,  les 
longues  antennes  de  l'Éphippigère.  Le  Sphex  va  toujours 
de  l'avant,  mais  bientôt  s'arrête  surpris  de  la  soudaine 
diminution  du  poids  que  vient  de  subir  le  fardeau  traîné. 
Ce  fardeau,  en  effet,  se  réduit  pour  lui  maintenant  aux 
seules  antennes,  détachées  par  mes  malicieux  artifices. 
Le  faix  réel,  l'insecte  lourd  et  ventru,  est  resté  en  arrière, 
aussitôt  remplacé  par  ma  pièce  vivante.  L'Hyménoptère 
se  retourne,  lâche  les  cordons  que  rien  ne  suit  et  revient 
sur  ses  pas.  Le  voilà  face  à  face  avec  la  proie  substituée 
à  la  sienne.  Il  l'examine,  en  fait  le  tour  avec  une  méfiante 


172  SOUVENIRS  ENTOMOLOGIOUES 

circonspection,  puis  s'arrête,  se  mouille  la  patte  de  salive 
et  se  met  à  se  laver  les  yeux.  En  cette  posture  de  médita- 
tion, lui  passerait-il  dans  l'intellect  quelque  chose 
comme  ceci  :  «  Ah  çàl  est-ce  que  je  veille,  est-ce  que  je 
dors  ?  Y  vois-je  clair  ou  non  ?  Cette  affaire-là  n'est  pas  la 
mienne.  De  qui,  de  quoi  suis-je  dupe  ici?  »  Toujours 
est-il  que  le  Sphex  ne  s'empresse  guère  de  porter  les 
mandibules  sur  ma  proie.  Il  s'en  tient  à  distance  et  ne 
témoigne  la  moindre  velléité  de  la  saisir.  Pour  l'exciter, 
du  bout  des  doigts  je  lui  présente  l'insecte,  je  lui  mets 
presque  les  antennes  sous  la  dent.  Son  audacieuse  fami- 
liarité m'est  connue  :  je  sais  qu'il  vient  prendre,  sans 
hésitation  aucune,  au  bout  de  vos  doigts,  la  proie  qu'on 
lui  a  enlevée  et  qu'on  lui  présente  ensuite. 

Qu'est  ceci?  Dédaigneux  de  mes  offres,  le  Sphex  recule 
au  lieu  de  happer  ce  que  je  mets  à  sa  portée.  Je  replace 
à  terre  l'Éphippigère,  'qui,  cette  fois,  d'un  mouvement 
étourdi,  inconscient  du  danger,  va  droit  à  son  assassin. 
Nous  y  sommes.  —  Hélas!  non  :  le  Sphex  continue  à 
reculer,  en  vrai  poltron;  et  finalement  s'envole.  Je  ne  l'ai 
plus  revu.  Ainsi  finit,  à  ma  confusion,  une  expérience, 
qui  m'avait  tant  chauffé  l'enthousiasme. 

Plus  tard  et  peu  à  peu,  à  mesure  que  j'ai  visité  un 
plus  grand  nombre  de  terriers,  j'ai  fini  par  me  rendre 
compte  de  mon  insuccès  et  du  refus  obstiné  du  Sphex. 
Pour  approvisionnement,  j'ai  toujours  trouvé,  sans 
exception  aucune,  une  Éphippigère  femelle,  recelant 
dans  le  ventre  une  copieuse  et  succulente  grappe  d'œufs. 
C'est  là,  paraît-il,  la  victuaille  préférée  des  larves.  Or, 
dans  ma  course  précipitée  à  travers  les  vignes,  j'avais 


SCIENCE  DE  V INSTINCT  17 j 

mis  la  main  sur  une  Éphippigère  de  l'autre  sexe.  C'était 
un  mâle  que  j'offrais  au  Sphex.  Plus  clairvoyant  que 
moi  dans  cette  haute  question  des  vivres,  l'Hyménoptère 
n'avait  pas  voulu  de  mon  gibier.  «  Un  mâle,  c'est  bien 
là  le  dîner  de  mes  larves!  Et  pour  qui  les  prend-on?  » 
—  Quel  tact  dans  ces  fins  gourmets  qui  savent  différen- 
cier les  chairs  tendres  de  la  femelle,  des  chairs  relative- 
ment arides  des  mâles!  Quelle  précision  de  coup-d'œil 
pour  reconnaître  à  l'instant  les  deux  sexes,  pareils  de 
forme  et  de  coloration!  La  femelle  porte  au  bout  du 
ventre  le  sabre,  l'oviscapte  enfouissant  les  œufs  en  terre; 
et  voilà,  peu  s'en  faut,  le  seul  trait  qui,  extérieurement, 
la  distingue  du  mâle.  Ce  caractère  différentiel  n'échappe 
jamais  au  perspicace  Sphex  ;  et  voilà  pourquoi,  dans 
mon  expérience,  l'Hyménoptère  se  frottait  les  yeux,  pro- 
fondément ahuri  de  voir  privée  de  sabre  une  proie  qu'il 
savait  très  bien  en  être  pourvue  quand  il  l'avait  saisie. 
Devant  pareil  changement,  que  devait-il  se  passer  dans 
sa  petite  cervelle  de  Sphex  ? 

Suivons  maintenant  l'Hyménoptère  lorsque,  le  terrier 
étant  prêt,  il  va  retrouver  sa  victime,  abandonnée  non 
loin  de  là  après  la  capture  et  l'opération  de  la  paralysie. 
L'Éphippigère  est  dans  un  état  comparable  à  celui  du 
Grillon  sacrifié  par  le  Sphex  à  ailes  jaunes,  preuve 
certaine  de  coups  d'aiguillons  du  thorax.  Néanmoins, 
bien  des  mouvements  persistent  encore,  mais  dépour\us 
d'ensemble,  quoique  doués  d'une  certaine  vigueur. 
Impuissant  à  se  tenir  sur  ses  jambes,  l'insecte  gît  sur  le 
flanc  ou  sur  le  dos.   Il   remue   rapidement  ses  longues 


174  SOUVENIRS  ENTOMOLOGIOUES 

antennes,  ainsi  que  les  palpes;  il  ouvre,  referme  les 
mandibules  et  mord  avec  la  même  force  que  dans  l'état 
normal.  L'abdomen  exécute  de  nombreuses  et  profondes 
pulsations.  L'oviscapte  est  brusquement  ramené  sous  le 
ventre,  contre  lequel  il  vient  s'appliquer  presque.  Les 
pattes  s'agitent,  mais  avec  paresse  et  sans  ordre;  les 
médianes  semblent  plus  engourdies  que  les  autres.  Au 
stimulant  de  la  pointe  d'une  aiguille,  tout  le  corps  est 
pris  d'un  tressaillement  désordonné;  des  efforts  sont  faits 
pour  se  relever  et  marcher,  sans  pouvoir  y  parvenir. 
Bref,  l'animal  serait  plein  de  vie,  si  ce  n'était  l'impossi- 
bilité de  la  locomotion  et  même  de  la  simple  station  sur 
jambes.  Il  y  a  donc  ici  paralysie  tout  à  fait  locale,  para- 
lysie des  pattes,  ou  plutôt  abolition  partielle  et  ataxie  de 
leurs  mouvements.  Cet  état  si  incomplet  d'inertie  aurait-il 
pour  cause  quelque  disposition  particulière  du  système 
nerveux  de  la  victime,  ou  bien  proviendrait-il  de  ce  que 
l'Hyménoptère  se  borne  à  un  seul  coup  de  dard,  au  lieu 
de  piquer  chaque  ganglion  du  thorax,  ainsi  que  le  fait  le 
chasseur  de  Grillons?  C'est  ce  que  j'ignore. 

Telle  qu'elle  est,  avec  ses  tressaillements,  ses  convul- 
sions, ses  mouvements  dépourvus  d'ensemble,  la  victime 
n'est  pas  moins  hors  d'état  de  nuire  à  la  larve  qui  doit  la 
dévorer.  J'ai  retiré  du  terrier  du  Sphex  des  Éphippigères 
se  démenant  avec  la  même  vigueur  qu'aux  premiers 
instants  de  leur  demi-paralysie;  et  néanmoins  le  faible 
vermisseau,  éclos  depuis  quelques  heures  à  peine, 
attaquait  de  la  dent,  en  pleine  sécurité,  la  gigantesque 
victime;  le  nain,  sans  péril  pour  lui,  mordait  sur  le 
colosse.  Ce  frappant  résultat  est  la  conséquence  du  point 


SCIENCE  DE  L'INSTINCT  17^ 

que  choisit  la  mère  pour  le  dépôt  de  l'œuf.  J'ai  déjà  dit 
comment  le  Sphex  à  ailes  jaunes  colle  son  œuf  sur  la 
poitrine  du  Grillon,  un  peu  par  côté,  entre  la  première 
et  la  seconde  paire  de  pattes.  C'est  un  point  identique 
que  choisit  le  Sphex  à  bordures  blanches  :  c'est  un  point 
analogue,  un  peu  plus  reculé  en  arrière,  vers  la  base  de 
l'une  des  grosses  cuisses  postérieures,  qu'adopte  le  Sphex 
languedocien;  faisant  preuve  ainsi  tous  les  trois,  par  cette 
concordance,  d'un  tact  admirable  pour  discerner  la  place 
où  l'œuf  doit  être  en  sécurité. 

Considérons,  en  effet,  l'Éphippigère  clôturée  dans  le 
terrier.  Elle  est  étendue  sur  le  dos,  absolument  incapable 
de  se  retourner.  En  vain  elle  se  démène,  en  vain  elle 
s'agite  :  les  mouvements  sans  ordre  de  ses  pattes  se 
perdent  dans  le  vide,  la  chambre  étant  trop  spacieuse 
pour  leur  prêter  l'appui  de  ses  parois.  Qu'importent  au 
vermisseau  les  convulsions  de  la  victime  :  il  est  en  un 
point  où  rien  ne  peut  l'atteindre,  ni  tarses,  ni  mandibules, 
ni  oviscapte,  ni  antennes;  en  un  point  tout  à  fait  immobile, 
sans  un  simple  frémissement  de  peau.  La  sécurité  est  par- 
faite à  la  condition  seule  que  l'Ephippigère  ne  puisse  se 
déplacer,  se  retourner,  se  remettre  sur  ses  jambes;  et  cette 
condition  unique  est  admirablement  remplie. 

Mais  avec  des  pièces  de  gibier  multiples  et  dont  la 
paralysie  ne  serait  pas  plus  avancée,  le  danger  serait 
grand  pour  la  larve.  N'ayant  rien  à  craindre  de  l'insecte 
attaqué  le  premier,  à  cause  de  sa  position  hors  des 
atteintes  de  la  victime,  elle  aurait  à  redouter  le  voisinage 
des  autres,  qui,  étendant  au  hasard  les  jambes,  pourraient 
l'atteindre  et  l'éventrer  sous  leurs  éperons.  Tel  est  peut- 


176  SOUVENIRS  ENTOMOLOGIQUES 

être  le  motif  pour  lequel  le  Sphex  à  ailes  jaunes,  qui 
entasse  dans  une  même  cellule  trois  à  quatre  Grillons, 
abolit  presque  à  fond  les  mouvements  de  ses  victimes; 
tandis  que  le  Sphex  languedocien,  approvisionnant  chaque 
terrier  d'une  pièce  unique,  laisse  à  ses  Éphippigères  la 
majeure  partie  de  leurs  mouvements,  et  se  borne  à  les 
mettre  dans  l'impossibilité  de  se  déplacer  et  de  se  tenir 
sur  les  jambes.  Ce  dernier,  sans  que  je  puisse  l'affirmer, 
ferait  ainsi  économie  de  coups  de  dague. 

Si  l'Éphippigère  seulement  à  demi  paralysée  est  sans 
danger  pour  la  larve,  établie  en  un  point  du  corps  où  la 
défense  est  impossible,  il  n'en  est  pas  de  même  du  Sphex, 
qui  doit  la  charrier  au  logis.  D'abord  avec  les  crochets 
de  ses  tarses,  dont  l'usage  lui  est  à  peu  près  conservé,  la 
proie  traînée  harponne  les  brins  d'herbe  rencontrés  en 
chemin,  ce  qui  produit  dans  le  charroi  des  résistances 
difficiles  à  surmonter.  Le  Sphex,  accablé  déjà  par  le  poids 
de  la  charge,  est  exposé  à  s'épuiser  en  efforts  dans  les 
endroits  herbus  pour  faire  lâcher  prise  à  l'insecte  déses- 
pérément accroché.  Mais  c'est  là  le  moindre  des  incon- 
vénients. L'Éphippigère  conserve  le  complet  usage  des 
mandibules,  qui  happent  et  mordent  avec  l'habituelle 
vigueur.  Or  ces  terribles  tenailles  ont  précisément  devant 
elles  le  corps  fluet  du  ravisseur,  lorsque  celui-ci  est  dans 
sa  posture  de  voiturier.  Les  antennes,  en  effet,  sont 
saisies  non  loin  de  leur  base,  de  manière  que  la  bouche 
de  la  victime,  renversée  sur  le  dos,  est  en  face  soit  du 
thorax,  soit  de  l'abdomen  du  Sphex.  Celui-ci,  hautement 
relevé  sur  ses  longues  jambes,  veille,  j'en  ai  la  convic- 
tion, à  ne  pas  être  saisi  par  les  mandibules  qui  bâillent 


SCIENCE  DE  L'INSTINCT  177 

au-dessous  de  lui;  toutefois,  un  moment  d'oubli,  un  faux 
pas,  un  rien  peut  le  mettre  à  la  portée  de  deux  puissants 
crocs,  qui  ne  laisseraient  pas  échapper  l'occasion  d'une 
impitoyable  vengeance.  Dans  certains  cas  des  plus 
difficiles,  sinon  toujours,  le  jeu  de  ces  redoutables 
tenailles  doit  être  aboli;  les  harpons  des  pattes  doivent 
être  mis  dans  l'impossibilité  d'opposer  au  charroi  un 
surcroît  de  résistance. 

Comment  s'y  prendra  le  Sphex  pour  obtenir  ce  résultat? 
Ici  l'homme,  le  savant  même,  hésiterait,  se  perdrait  en 
essais  stériles,  et  peut-être  renoncerait  à  réussir.  Qu'il 
vienne  prendre  leçon  auprès  du  Sphex.  Lui,  sans  l'avoir 
jamais  appris,  sans  l'avoir  jamais  vu  pratiquer  à  d'autres, 
connaît  à  fond  son  métier  d'opérateur.  Il  sait  les  mystères 
les  plus  délicats  de  la  physiologie  des  nerfs,  ou  plutôt 
se  comporte  comme  s'il  les  savait.  Il  sait  que,  sous  le 
crâne  de  sa  victime,  est  un  collier  de  noyaux  nerveux, 
quelque  chose  d'analogue  au  cerveau  des  animaux  sup6- 
rieurs.  Il  sait  que  ce  foyer  principal  d'innervation  anime 
la  pièces  de  la  bouche  et,  de  plus,  est  le  siège  de  la  volonté, 
sans  l'ordre  de  laquelle  aucun  muscle  n'agit;  il  sait  enfin 
qu'en  lésant  cette  espèce  de  cerveau  toute  résistance 
cessera,  l'insecte  n'en  ayant  plus  le  vouloir.  Quant  au 
mode  d'opérer,  c'est  pour  lui  chose  la  plus  facile  et, 
lorsque  nous  nous  serons  instruits  à  son  école,  il  nous 
sera  loisible  d'essayer  à  notre  tour  son  procédé.  L'ins- 
trument employé  n'est  plus  ici  le  dard  :  l'insecte,  en  sa 
sagesse,  a  décidé  la  compression  préférable  à  la  piqûre 
empoisonnée.  Inclinons-nous  devant  sa  décision,  car 
nous  verrons  tout  à  l'heure  combien  il  est  prudent  de 
I.  12 


X78  SOUVENIRS  ENTOMOLOGIQUES 

se  pénétrer  de  son  ignorance  devant  le  savoir  de  la 
bête.  Crainte  de  mal  rendre  par  une  nouvelle  rédaction 
ce  qu'il  y  a  de  sublime  dans  le  talent  de  ce  maître  opéra- 
teur, je  transcris  ici  ma  note  telle  que  je  l'ai  crayonnée 
sur  les  lieux,  immédiatement  après  l'émouvant  spec- 
tacle. 

Le  Sphex  trouve  que  sa  pièce  de  gibier  résiste  trop, 
s'accrochant  de  ci  et  de  là  aux  brins  d'herbe.  Il  s'arrête 
alors  pour  pratiquer  sur  elle  la  singulière  opération  sui- 
vante, sorte  de  coup  de  grâce.  L'Hyménoptère,  toujours 
à  califourchon  sur  la  proie,  fait  largement  bâiller  l'arti- 
culation du  cou,  à  la  partie  supérieure,  à  la  nuque.  Puis 
il  saisit  le  cou  avec  les  mandibules  et  fouille  aussi  avant 
que  possible  sous  le  crâne,  mais  sans  blessure  extérieure 
aucune,  pour  saisir,  mâcher  et  remâcher  les  ganglions 
cervicaux.  Cette  opération  faite,  la  victime  est  totalement 
immobile,  incapable  de  la  moindre  résistance,  tandis 
qu'auparavant  les  pattes,  quoique  dépourvues  des  mou- 
vements d'ensemble  nécessaires  à  la  marche,  résistaient 
vigoureusement  à  la  traction. 

Voilà  le  fait  dans  toute  son  éloquence.  De  la  pointe  des 
mandibules,  l'insecte,  tout  en  respectant  la  fine  et  souple 
membrane  de  la  nuque,  va  fouiller  dans  le  crâne  et 
mâcher  le  cerveau.  Il  n'y  a  pas  effusion  de  sang,  il  n'y  a 
pas  de  blessure,  mais  simple  compression  extérieure.  Il 
3st  bien  entendu  que  j'ai  gardé  pour  moi,  afin  de  con- 
stater à  loisir  les  suites  de  l'opération,  l'Éphippigère 
immobilisée  sous  mes  yeux  ;  il  est  bien  entendu  aussi  que 
je  me  suis  empressé  de  répéter  à  mon  tour,  sur  des 
Éphippigères  vivantes,  ce  que  venait  de  m'apprendre  le 


SCIENCE  DE  riNSriNCT  179 

Sphex.  Je  mets  ici  en  parallèle  mes  résultats  et  ceux  de 
l'Hyménoptère. 

Deux  Éphippigères,  auxquelles  je  serre  et  comprime  les 
ganglions  cervicaux  avec  des  pinces,  tombent  rapidement 
dans  un  état  comparable  à  celui  des  victimes  du  Sphex. 
Seulement,  elles  font  grincer  leurs  cymbales  si  je  les 
irrite  avec  la  pointe  d'une  aiguille,  et  puis  les  pattes  ont 
quelques  mouvements  sans  ordre  et  paresseux.  Cette 
différence  provient,  sans  doute,  de  ce  que  mes  opérées 
ne  sont  pas  préablement  atteintes  dans  leurs  ganglions 
thoraciques  comme  le  sont  les  Éphippigères  du  Sphex, 
piquées  d'abord  de  l'aiguillon  à  la  poitrine.  En  faisant  la 
part  de  cette  importante  condition,  on  voit  que  je  n'ai  pas 
été  trop  mauvais  élève,  et  que  j'ai  assez  bien  imité  mon 
maître  en  physiologie,  le  Sphex. 

Ce  n'est  pas  sans  une  certaine  satisfaction,  je  l'avoue, 
que  je  suis  parvenu  à  faire  presque  aussi  bien  que  l'ani- 
mal. 

Aussi  bien?  Qu'ai-je  dit  là!  Attendons  un  peu  et  l'on 
verra  que  j'ai  longtemps  encore  à  fréquenter  l'école  du 
Sphex.  Voici  qu'en  effet  mes  deux  opérées  ne  tardent  pas 
à  mourir,  ce  qui  s'appelle  mourir  ;  et  au  bout  de  quatre 
à  cinq  jours,  je  n'ai  plus  sous  les  3''eux  que  des  cadavres 
infects.  —  Et  l'Éphippigère  du  Sphex?  —  Est-il  besoin  de 
le  dire  :  l'Éphippigère  du  Sphex,  dix  jours  même  après 
l'opération,  est  dans  un  état  de  fraîcheur  parfaite,  comme 
l'exigerait  la  larve  à  laquelle  la  proie  était  destinée.  Bien 
mieux  :  quelques  heures  seulement  après  l'opération  sous 
le  crâne,  ont  reparu,  comme  si  rien  ne  s'était  passé,  les 
mouvements  sans  ordre  des  pattes,  des   antennes,   des 


i8o  SOUVENIRS  ENTOMOLOGIOUES 

palpes,  de  l'oviscapte,  des  mandibules  ;  en  un  mot  l'ani- 
mal est  revenu  dans  l'état  où  il  était  avant  que  le  Sphex 
lui  eut  mordu  le  cerveau.  Et  ces  mouvements  se  sont 
maintenus  depuis,  mais  affaiblis  chaque  jour  davantage. 
Le  Sphex  n'avait  plongé  sa  victime  que  dans  un  engour- 
dissement passager,  d'une  durée  largement  suffisante 
pour  lui  permettre  de  l'amener  au  logis  sans  résistance; 
moi,  qui  croyais  être  son  émule,  je  n'ai  été  qu'un  mala- 
droit et  barbare  charcutier  :  j'ai  tué  les  miennes.  Lui, 
avec  sa  dextérité  inimitable,  a  savamment  comprimé  le 
cerveau  pour  amener  une  léthargie  de  quelques  heures; 
moi,  brutal  par  ignorance,  j'ai  peut-être  écrasé  sous  mes 
pinces  ce  délicat  organe,  premier  foyer  de  la  vie.  Si  quel- 
que chose  peut  m'empêcher  de  rougir  de  ma  défaite, 
c'est  ma  conviction  que  bien  peu,  s'il  y  en  a,  pourraient 
lutter  d'habileté  avec  ces  habiles. 

Ah!  je  m'explique  maintenant  pourquoi  le  Sphex  ne 
fait  pas  usage  de  son  dard  pour  léser  les  ganglions  cer- 
vicaux. Une  goutte  de  venin  instillée  dans  cet  organe, 
centre  des  forces  vitales,  anéantirait  l'ensemble  de  l'inner- 
vation, et  la  mort  suivrait  à  bref  délai.  Mais  ce  n'est  pas 
la  mort  que  le  chasseur  veut  obtenir  ;  les  larves  ne  trou- 
veraient nullement  leur  compte  dans  un  gibier  privé  de 
vie,  enfin  dans  un  cadavre  livré  aux  puanteurs  de  la 
corruption;  il  veut  obtenir  seulement  une  léthargie,  une 
torpeur  passagère,  qui  abolisse  pendant  le  charroi  les 
résistances  de  la  victime,  résistances  pénibles  à  vaincre  et 
d'ailleurs  dangereuses  pour  lui.  Cette  torpeur,  il  l'obtient 
par  le  procédé  connu  dans  les  laboratoires  de  physiologie 
expérimentale    :    la   compression    du   cerveau.     Il    agit 


SCIENCE  DE  V INSTINCT  i8i 

comme  un  Flourens,  qui,  mettant  à  nu  le  cerveau  d'un 
animal,  et  pesant  sur  la  masse  cérébrale,  abolit  du  coup 
intelligence,  vouloir,  sensibilité,  mouvement.  La  com- 
pression cesse,  et  tout  reparaît.  Ainsi  reparaissent  les 
restes  de  vie  de  l'Éphippigère,  à  mesure  que  s'efifacent  les 
effets  léthargiques  d'une  compression  habilement  con- 
duite. Les  ganglions  crâniens,  pressés  entre  les  mandi- 
bules, mais  sans  mortelles  contusions,  peu  à  peu  reprennent 
activité  et  mettent  fin  à  la  torpeur  générale.  Reconnais- 
sons-le, c'est  effrayant  de  science! 


La  fortune  a  ses  caprices  entomologiques  :  vous  courez 
après  elle,  et  vous  ne  la  rencontrez  pas;  vous  l'oubliez, 
et  voici  qu'elle  frappe  à  votre  porte.  Pour  voir  le  Sphex 
languedocien  sacrifier  ses  Éphippigères,  que  de  courses 
inutiles,  que  de  préoccupations  sans  résultat!  Vingt 
années  s'écoulent,  ces  pages  sont  déjà  entre  les  mains  de 
l'imprimeur,  lorsque  dans  les  premiers  jours  de  ce  mois 
(8  août  1878),  mon  fils  Emile  entre  précipitamment  dans 
mon  cabinet  de  travail.  —  «  Vite,  fait-il;  viens  vite  :  un 
Sphex  traîne  sa  proie  sous  les  platanes,  devant  la  porte 
de  la  cour!  »  —  Mis  au  courant  de  l'affaire  par  mes  récits, 
distraction  de  nos  veillées,  et  mieux  encore  par  des  faits 
analogues  auxquels  il  avait  assisté  dans  notre  vie  aux 
champs,  Emile  avait  vu  juste.  J'accours  et  j'aperçois  un 
superbe  Sphex  languedocien,  traînant  par  les  antennes 
une  Éphippigère  paralysée.  Il  se  dirige  vers  le  poulailler 
voisin  et  paraît  vouloir  en  escalader  le  mur,  pour  étiibiir 
son  terrier  là-haut,  sous  quelque  tuile  du  toit;  car,  au 


i83  SOUVENIRS  ENTOMOLOGIOUES 

même  endroit,  quelques  années  avant,  j 'avais  vu  pareil 
Sphex  accomplir  l'escalade  avec  son  gibier,  et  élire 
domicile  sous  l'arcade  d'une  tuile  mal  jointe.  Peut-être 
l'Hyménoptère  actuel  est-il  la  descendance  de  celui  dont 
j'ai  raconté  la  rude  ascension. 

Semblable  prouesse  va  probablement  se  répéter,  et  cette 
fois-ci  devant  nombreux  témoins,  car  toute  la  maisonnée, 
travaillant  à  l'ombre  des  platanes,  vientfaire  cercle  autour 
du  Sphex.  On  admire  la  familière  audace  de  l'insecte,  non 
détourné  de  son  travail  par  la  galerie  de  curieux  ;  chacun 
est  frappé  de  sa  fière  et  robuste  allure,  tandis  que,  la  tête 
relevée  et  les  antennes  de  la  victime  saisies  à  pleines 
mandibules,  il  traîne  après  lui  l'énorme  faix.  Seul  parmi 
les  assistants,  j'éprouve  un  regret  devant  ce  spectacle.  — 
«  Ah!  si  j'avais  des  Éphippigères  vivantes!  »  ne  puis-je 
m'empêcher  de  dire,  sans  le  moindre  espoir  de  voir  mon 
souhait  se  réaliser.  —  «  Des  Éphippigères  vivantes? 
répond  Emile;  mais  j'en  ai  de  toutes  fraîches,  cueillies 
de  ce  matin.  »  Quatre  à  quatre,  il  monte  les  escaliers,  et 
court  chez  lui,  dans  sa  petite  chambre  d'étude,  où  des 
enceintes  de  dictionnaires  servent  de  parc  pour  l'édu- 
cation de  quelque  belle  chenille  du  Sphinx  de  l'Euphorbe. 
Il  m'en  rapporte  trois  Éphippigères,  comme  je  ne  pouvais 
en  désirer  de  mieux,  deux  femelles  et  un  mâle. 

Comment  ces  insectes  se  sont-ils  trouvés  sous  ma  main, 
au  moment  voulu,  pour  une  expérience  vainement  entre- 
prise il  y  a  quelque  vingt  ans?  Ceci  est  une  autre  histoire. 
—  Une  pie-grièche  méridionale  avait  fait  son  nid  sur  l'un 
des  hauts  platanes  de  l'allée.  Or,  quelques  jours  avant, 
le  mistral,  le  vent  brutal  de  ces  régions,  avait  soufflé  avec 


SCIENCE  DE  L'INSTINCT  183 

une  telle  violence  que  les  branches  fléchissaient  ainsi  que 
des  joncs;  et  le  nid,  renversé  sens  dessus  dessous  par  les 
ondulations  de  son  support,  avait  laissé  choir  son  contenu, 
quatre  oisillons.  Le  lendemain,  je  trouvai  la  nichée  à 
terre;  trois  étaient  morts  de  la  chute,  le  quatrième  vivait 
encore.  Le  survivant  fut  confié  aux  soins  d'Emile,  qui, 
trois  fois  par  jour,  faisait  la  chasse  aux  Criquets  dans  les 
pelouses  du  voisinage  à  l'intention  de  son  élève.  Mais  les 
Criquets  sont  de  petite  taille,  et  l'appétit  du  nourrisson  en 
réclamait  beaucoup.  Une  autre  pièce  fut  préférée,  l'Éphip- 
pigère,  dont  il  était  fait  provision  de  temps  à  autre, 
parmi  les  chaumes  et  le  feuillage  piquant  de  l'Eryngium. 
Les  trois  insectes  que  m'apportait  Emile  provenaient 
donc  du  garde-manger  de  la  pie-grièche.  Ma  commisé- 
ration pour  l'oisillon  précipité  me  valait  ce  succès  ines- 
péré. 

Le  cercle  des  spectateurs  élargi  pour  laisser  le  champ 
libre  au  Sphex,  je  lui  enlève  sa  proie  avec  des  pinces  et 
lui  donne  aussitôt  en  échange  une  de  mes  Éphippigères, 
portant  sabre  au  bout  du  ventre  comme  le  gibier  soustrait. 
Quelques  trépignements  de  pattes  sont  les  seuls  signes 
d'impatience  de  l'Hyménoptère  dépossédé.  Le  Sphex  court 
sus  à  la  nouvelle  proie,  trop  corpulente,  trop  obèse  pour 
tenter  même  de  se  soustraire  à  la  poursuite.  Il  la  saisit 
avec  les  mandibules  par  le  corselet  en  forme  de  selle,  se 
place  en  travers,  et  recourbant  l'abdomen,  en  promène 
l'extrémité  sous  le  thorax  de  l'insecte.  Là,  sans  doute, 
des  coups  d'aiguillon  sont  donnés,  sans  que  je  puisse 
en  préciser  le  nombre  à  cause  de  la  difficulté  d'obser- 
vation. L'Éphippigère,  victime  pacifique,  se  laisse  opérer 


i84  SOUVENIRS  ENTOMOLOGIQUES 

sans  résistance;  c'est  l'imbécile  mouton  de  nos  abattoirs. 
Le  Sphex  prend  son  temps,  et  manœuvre  du  stylet  avec 
une  lenteur  favorable  à  la  précision  des  coups  portés. 
Jusque-là  tout  est  bien  pour  l'observateur;  mais  la 
proie  touche  à  terre  de  la  poitrine  et  du  ventre,  et  ce 
qui  se  passe  exactement  là-dessous  échappe  au  regard. 
Quant  à  intervenir  pour  soulever  un  peu  l'Éphippigère 
et  voir  mieux,  il  ne  faut  pas  y  songer  :  le  meurtrier 
rengainerait  son  arme  et  se  retirerait.  L'acte  suivant  est 
d'observation  aisée.  Après  avoir  poignardé  le  thorax,  le 
bout  de  l'abdomen  du  Sphex  se  présente  sous  le  cou,  que 
l'opérateur  fait  largement  bâiller  en  pressant  la  victime 
sur  la  nuque.  En  ce  point,  l'aiguillon  fouille  avec  une 
persistance  marquée,  comme  si  la  piqûre  y  était  plus 
efficace  qu'ailleurs.  On  pourrait  croire  que  le  centre 
nerveux  atteint  est  la  partie  inférieure  du  collier  œsopha- 
gien; mais  la  persistance  du  mouvement  dans  les  pièces 
de  la  bouche,  mandibules,  mâchoires,  palpes,  animées 
par  ce  foyer  d'innervation,  montre  que  les  choses  ne  se 
passent  pas  ainsi.  Par  la  voie  du  cou,  le  Sphex  atteint 
simplement  les  ganglions  du  thorax,  du  moins  le  premier, 
plus  accessible  à  travers  la  fine  peau  du  cou  qu'à  travers 
les  téguments  de  la  poitrine. 

Et  c'est  fini.  Sans  aucun  tressaillement,  marque  de 
douleur,  l'Éphippigère  est  rendue  désormais  masse  inerte. 
Pour  la  seconde  fois,  j'enlève  au  Sphex  son  opérée,  que 
je  remplace  par  la  seconde  femelle  dont  je  dispose.  Les 
mêmes  manœuvres  recommencent,  suivies  du  même 
résultat.  A  trois  reprises,  presque  coup  sur  coup,  avec 
son   propre   gibier   d'abord,    puis    avec   celui    de    mes 


SCIENCE  DE  L'INSTINCT  i8$ 

échanges,  le  Sphex  vient  de  recommencer  sa  chirurgie 
savante.  Recommencera-t-il  une  quatrième  avec  l'Éphip- 
pigère  mâle  qui  me  reste  encore?  C'est  douteux,  non  que 
l'Hyménoptère  soit  lassé,  mais  parce  que  le  gibier  n'est 
pas  à  sa  convenance.  Je  ne  lui  ai  jamais  vu  d'autre  proie 
que  des  femelles,  qui,  bourrées  d'œufs  sont  manger  plus 
apprécié  de  la  larve.  Mon  soupçon  est  fondé  :  privé  de  sa 
troisième  capture,  le  Sphex  refuse  obstinément  le  mâle 
que  je  lui  présente.  Il  court  çà  et  là,  d'un  pas  précipité, 
à  la  recherche  du  gibier  disparu;  trois  ou  quatre  fois,  il 
se  rapproche  de  l'Éphippigère,  il  en  fait  le  tour,  lui  jette 
un  regard  dédaigneux,  et  finalement  s'envole.  Ce  n'est  pas 
là  ce  qu'il  faut  à  ses  larves;  l'expérience  me  le  répète  à 
vingt  ans  d'intervalle. 

Les  trois  femelles  poignardées,  dont  deux  sous  mes 
yeux,  restent  ma  possession.  Toutes  les  pattes  sont  com- 
plètement paralysées.  Qu'il  soit  sur  le  ventre  dans  la 
station  normale,  qu'il  soit  sur  le  dos  ou  sur  le  flanc, 
l'animal  garde  indéfiniment  la  position  qu'on  lui  a 
donnée.  De  continuelles  oscillations  des  antennes,  par 
intervalles  quelques  pulsations  du  ventre  et  le  jeu  des 
pièces  de  la  bouche,  sont  les  seuls  indices  de  vie.  Le 
mouvement  est  détruit  mais  non  la  sensibilité,  car  à  la 
moindre  piqûre  en  un  point  à  peau  fine,  tout  le  corps 
légèrement  frémit.  Peut-être  un  jour  la  physiologie 
trouvera-t-elle  en  pareilles  victimes  matière  à  de  belles 
études  sur  les  fonctions  du  système  nerveux.  Le  dard 
de  l'Hyménoptère,  incomparable  d'adresse  pour  atteindre 
un  point  et  faire  une  blessure  n'intéressant  que  ce 
point,    suppléera,    avec    immense    avantage,  le    scalpel 


i86  SOUVENIRS  ENTOMOLOGIQUES 

brutal  de  l'expérimentateur,  qui  éventre  quand  il  ne  fau- 
drait qu'effleurer.  En  attendant,  voici  les  résultats  que 
m'ont  fourni  les  trois  victimes,  mais  sous  un  autre  point 
de  vue. 

Le  mouvement  seul  des  pattes  étant  détruit,  sans  autre 
lésion  que  celle  des  centres  nerveux,  foyer  de  ce  mouve- 
ment, l'animal  doit  périr  d'inanition  et  non  de  sa  blessure. 
L'expérimentation  en  a  été  ainsi  conduite  : 

Deux  Éphippigères  intactes,  telles  que  venaient  de  me 
les  fournir  les  champs,  ont  été  mises  en  captivité  sans 
nourriture,  l'une  dans  l'obscurité,  l'autre  à  la  lumière. 
En  quatre  jours,  la  seconde  était  morte  de  faim  ;  en  cinq 
jours,  la  première.  Cette  différence  d'un  jour  s'explique 
aisément.  A  la  lumière,  l'animal  s'est  plus  agité  pour 
recouvrer  sa  liberté  ;  et  comme  à  tout  mouvement  de  la 
machine  animale  correspond  une  dépense  de  combustible, 
une  plus  grande  somme  d'activité  a  consommé  plus  vite 
les  réserves  de  l'organisation.  Avec  la  lumière,  agitation 
plus  grande  et  vie  plus  courte;  avec  l'obscurité,  agitation 
moindre  et  vie  plus  longue,  l'abstinence  étant  complète 
de  part  et  d'autre. 

L'une  de  mes  trois  opérées  a  été  tenue  dans  l'obscurité, 
sans  nourriture.  Pour  elle,  aux  conditions  d'abstinence 
complète  et  d'obscurité,  s'ajoute  la  gravité  de  blessures 
faites  par  le  Sphex;  et  néanmoins  pendant  dix-sept  jours, 
je  lui  vois  accomplir  ses  continuelles  oscillations  d'an- 
tennes. Tant  que  marche  cette  sorte  de  pendule,  l'horloge 
de  la  vie  n'est  pas  arrêtée.  L'animal  cesse  le  mouvement 
antennaire  et  périt  le  dix-huitième  jour.  L'insecte  grave- 
ment blessé  a   donc  vécu,  dans  les  mêmes  conditions. 


SCIENCE  DE  L'INSTINCT  187 

quatre  fois  plus  longtemps  que  l'insecte  intact.  Ce  qui 
paraissait  devoir  être  cause  de  mort,  est  en  réalité  cause 
de  vie. 

Si  paradoxal  au  premier  aspect,  ce  résultat  est  des  plus 
simples.  Intact,  l'animal  s'agite  et  par  conséquent  se 
dépense.  Paralysé,  il  n'a  plus  en  lui  que  de  faibles  mou- 
vements internes,  inséparables  de  toute  organisation; 
et  sa  substance  s'économise  en  proportion  de  la  faiblesse 
de  l'action  déployée.  Dans  le  premier  cas,  la  machine 
animale  fonctionne  et  s'use;  dans  le  second  cas,  elle  est  en 
repos  et  se  conserve.  L'alimentation  n'étant  plus  là  pour 
réparer  les  pertes,  l'insecte  en  mouvement  dépense  en 
quatre  jours  ses  réserves  nutritives  et  meurt;  l'insecte 
immobile  ne  les  dépense  et  ne  périt  qu'en  dix-huit  jours.  La 
vie  est  une  continuelle  destruction,  nous  dit  la  physiologie  ; 
et  les  victimes  du  Sphex  nous  en  donnent  une  démons- 
tration comme  il  n'y  en  a  peut-être  pas  de  plus  élégante. 

Encore  une  remarque.  Il  faut  de  rigueur  viande  fraîche 
aux  larves  de  l'Hyménoptère.  Si  la  proie  était  emmaga- 
sinée intacte  dans  le  terrier,  en  quatre  à  cinq  jours  elle 
serait  cadavre  livré  à  la  pourriture;  et  la  larve,  à  peine 
éclose,  ne  trouverait  pour  vivre  qu'un  amas  corrompu; 
mais  piquée  de  l'aiguillon,  elle  est  apte  à  se  maintenir  en 
vie  de  deux  à  trois  semaines,  temps  plus  que  suffisant 
pour  l'éclosion  de  l'œuf  et  le  développement  du  ver.  La 
paralysie  a  ainsi  double  résultat  :  immobilité  des  vivres 
pour  ne  pas  compromettre  l'existence  du  délicat  vermis- 
seau, longue  conservation  des  chairs  pour  assurer  à  la 
larve  saine  nourriture.  Éclairée  par  la  science,  la  logique 
de  l'homme  ne  trouverait  pas  mieux. 


iS8  SOUVENIRS  ENTOMOLOGIQUES 

Mes  deux  autres  Éphippigères  piquées  par  le  Sphex 
ont  été  tenues  dans  l'obscurité  avec  alimentation.  Ali- 
menter des  animaux  inertes,  ne  différant  guère  d'un 
cadavre  que  par  une  perpétuelle  oscillation  de  leurs 
longues  antennes,  semble  d'abord  une  impossibilité  ;  cepen- 
dant le  jeu  libre  des  pièces  de  la  bouche  m'a  donné 
quelque  espoir  et  j'ai  essayé.  Le  succès  a  dépassé  mes 
prévisions.  Il  ne  s'agit  pas  ici,  bien  entendu,  de  leur  pré- 
senter une  feuille  de  laitue  ou  tout  autre  morceau  de 
verdure  qu'ils  pourraient  brouter  dans  leur  état  normal; 
ce  sont  de  faibles  valétudinaires  qu'il  faut  nourrir  au 
biberon,  pour  ainsi  dire,  et  entretenir  avec  de  la  tisane. 
J'ai  fait  emploi  d'eau  sucrée. 

L'insecte  étant  couché  sur  le  dos,  avec  une  paille  je 
lui  dépose  sur  la  bouche  une  gouttelette  du  liquide  sucré. 
Aussitôt  palpes  de  s'agiter,  mandibules  et  mâchoires  de 
se  mouvoir.  La  goutte  est  bue  avec  des  signes  évidents  de 
satisfaction,  surtout  quand  le  jeûne  s'est  un  peu  prolongé. 
Je  renouvelle  la  dose  jusqu'à  refus.  Le  repas  a  lieu  une 
fois  par  jour,  quelquefois  deux,  à  des  heures  irrégulières 
pour  ne  pas  être  moi-même  trop  esclave  de  pareil 
hôpital. 

Eh  bien,  avec  ce  maigre  régime,  l'une  des  Éphippigères 
a  vécu  vingt  et  un  jours.  C'est  peu,  relativement  à  celle  que 
j'avais  abandonnée  à  l'inanition.  Il  est  vrai  que  par  deux 
fois  l'insecte  avait  fait  grave  chute  et  était  tombé  de  la 
table  d'expérience  sur  le  parquet  à  la  suite  de  quelque 
maladresse  de  ma  part.  Les  contusions  reçues  doivent 
avoir  hâté  sa  fin.  Quant  à  l'autre,  exempte  d'accidents, 
elle  a  vécu  quarante  jours.  Comme  l'aliment  employé, 


SCIENCE  DE  L'INSTINCT  189 

l'eau  sucrée,  ne  pouvait  indéfiniment  tenir  lieu  de  l'ali- 
ment naturel,  la  verdure,  il  est  très  probable  que  l'insecte 
aurait  vécu  plus  longtemps  encore  si  le  régime  habituel 
avait  été  possible.  Ainsi  se  trouve  démontré  le  point  que 
j'avais  en  vue  :  les  victimes  piquées  par  le  dard  des 
Hyménoptères  fouisseurs  périssent  d'inanition  et  non  de 
leur  blessure. 


XII 
IGNORANCE  DE  L'INSTINCT 


Le  Sphex  vient  de  nous  montrer  avec  quelle  infaillibi- 
lité, avec  quel  art  trancendant,  il  agit  guidé  par  son 
inspiration  inconsciente,  l'instinct;  il  va  nous  montrer 
maintenant  combien  il  est  pauvre  de  ressources,  borné 
d'intelligence,  illogique  même,  au  milieu  d'éventualités 
s'écartant  quelque  peu  de  ses  habituelles  voies.  Par  une 
étrange  contradiction,  caractéristique  des  facultés  ins- 
tinctives, à  la  science  profonde  s'associe  l'ignorance  non 
moins  profonde.  Pour  l'instinct,  rien  n'est  impossible,  si 
élevée  d'ailleurs  que  soit  la  difficulté.  Dans  la  construc- 
tion de  ses  cellules  hexagones,  à  fond  composé  de  trois 
losanges,  l'Abeille  résout,  avec  une  précision  parfaite,  des 
problèmes  ardus  de  maximum  et  de  minimum,  dont  la 
solution  par  l'homme  exigerait  une  puissante  intelligence 
algébrique.  Les  Hyménoptères  dont  les  larves  vivent  de 
proie  déploient  dans  leur  art  meurtrier  des  procédés 
avec  lesquels  rivaliseraient  à  peine  ceux  de  l'homme  versé 
dans  ce  que  l'anatomie  et  la  physiologie  ont  de  plus  déli- 


IQ3 


SOUVENIRS  ENTOMOLOGIOUES 


cat.  Pour  l'instinct  rien  n'est  difficile,  tant  que  l'acte  ne 
sort  pas  de  l'immuable  cycle  dévolu  à  l'animal;  pour 
l'instinct  aussi,  rien  n'est  facile  si  l'acte  doit  s'écarter  des 
voies  habituellement  suivies.  L'insecte  qui  nous  émer- 
veille, qui  nous  épouvante  de  sa  haute  lucidité,  un  ins- 
tant après,  en  face  du  fait  le  plus  simple,  mais  étranger 
à  sa  pratique  ordinaire,  nous  étonne  par  sa  stupidité.  Le 
Sphex  va  nous  en  fournir  des  exemples. 

Suivons-le  traînant  l'Éphippigère  au  logis.  Si  le  hasard 
nous  sourit,  peut-être  assisterons-nous  à  une  petite  scène 

dont  je  retrace  ici  le  tableau. 
En  pénétrant  dans  l'abri  sous 
roche  où  le  terrier  est  prati- 
qué, l'Hyménoptère  y  trouve, 
perchée  sur  un  brin  d'herbe, 
une  Mante  religieuse,  insecte 
Carnivore,  qui,  sous  un  air 
patenôtrier,  cache  des  mœurs 
de  cannibale.  Le  danger  que 
lui  fait  courir  ce  bandit  em- 
busqué sur  son  passage  doit  être  connu  du  Sphex,  car 
celui-ci  laisse  là  son  gibier  et  bravement  court  sus  à  la 
Mante  pour  lui  administrer  quelques  chaudes  bourrades, 
la  déloger  ou  du  moins  l'effrayer,  lui  imposer  respect.  Le 
bandit  ne  bouge,  mais  ferme  sa  machine  de  mort,  les 
deux  terribles  scies  du  bras  et  de  l'avant-bras.  Le  Sphex 
revient  audacieusement  passer  sous  le  brin  d'herbe  où 
l'autre  est  perché.  A  la  direction  de  sa  tête,  on  recon- 
naît qu'il  est  sur  ses  gardes,  et  qu'il  tient  l'ennemi  cloué, 
immobile,  sous  la  menace  du  regard.  Tant  de  bravoure  a 


Mante  religieuse. 


IGNORANCE  DE  L'INSTINCT  19J 

la  récompense  qu'elle  mérite  :  la  proie  est  emmagasinée 
sans  autre  mésaventure. 

Encore  un  mot  sur  la  Mante  religieuse,  loii  Prégo 
Diéou  comme  on  dit  en  Provence,  la  bête  qui  prie  Dieu. 
En  effet,  ses  longues  ailes  d'un  vert  tendre,  pareilles  à 
d'amples  voiles,  sa  tête  levée  au  ciel,  ses  bras  repliés, 
croisés  sur  la  poitrine,  lui  donnent  un  faux  air  de  nonne 
en  extase.  Féroce  bête  cependant,  amie  du  carnage.  Sans 
être  ses  points  de  prédilection,  les  chantiers  des  divers 
Hyménoptères  fouisseurs  reçoivent  assez  souvent  ses 
visites.  Postée  à  proximité  des  terriers,  sur  quelque  brous- 
saille,  elle  attend  que  le  hasard  mette  à  sa  portée  quel- 
ques-uns des  arrivants,  capture  double  pour  elle,  qui 
saisit  à  la  fois  le  chasseur  et  son  gibier.  Sa  patience  est 
longuement  mise  à  l'épreuve  :  l'Hyménoptère  se  méfie,  se 
tient  sur  ses  gardes;  mais  enfin,  de  loin  en  loin,  quelque 
étourdi  se  laisse  prendre.  D'un  soudain  bruissement 
d'ailes  à  demi  étalées  par  une  sorte  de  détente  convulsive, 
la  Mante  terrifie  l'approchant,  qui,  dans  sa  frayeur,  un 
instant  hésite.  Aussitôt,  avec  la  brusquerie  d'un  ressort, 
l 'avant-bras  dentelé  se  replie  sur  le  bras  également  den- 
telé, et  l'insecte  est  saisi  entre  les  lames  de  la  double  scie. 
On  dirait  les  mâchoires  d'un  traquenard  à  loups  se  refer- 
mant sur  la  bête  qui  vient  de  mordre  à  l'appât.  Sans 
desserrer  la  féroce  machine,  la  Mante,  à  petites  bouchées, 
grignote  alors  sa  capture.  Telles  sont  les  extases,  les 
patenôtres,  les  méditations  mystiques  du  Prégo  Diéou. 

Des  scènes  de  carnage  que  la  Mante  religieuse  a  laissées 
dans  mes  souvenirs,  relatons  celle-ci.  La  chose  se  passe 
devant  un  chantier  de  Philanthes  apivores.  Ces  fouis- 
I.  )3 


194  SOUVENIRS  ENTOMOLOGIQUES 

seurs  nourrissent  leurs  larves  avec  des  Abeilles  domes- 
tiques, qu'ils  vont  saisir  sur  les  fleurs  au  moment  de  la 
récolte  du  pollen  et  du  miel.  Si  le  Philanthe  qui  vient 
de  faire  capture  sent  son  abeille  gonflée  de  miel,  il  ne 
manque  guère,  avant  de  l'emmagasiner,  de  lui  presser 
le  jabot,  soit  en  chemin,  soit  sur  la  porte  du  logis,  pour 
lui  faire  dégorger  la  délicieuse  purée,  dont  il  s'abreuve 
en  léchant  la  langue  de  la  malheureuse,  qui,  agonisante, 
l'étalé  dans  toute  sa  longueur  hors  de  la  bouche.  Cette 
profanation  d'un  mourant,  dont  le  meurtrier  presse  le 
ventre  pour  le  vider  et  faire  régal  du  contenu,  a  quelque 
chose  de  hideux  dont  je  ferais  un  crime  au  Philanthe  si 
la  bête  pouvait  avoir  tort.  En  pareil  moment  d'horrible 
régal,  j'ai  vu  l'Hyménoptère,  avec  sa  proie,  saisi  par  la 
Mante  :  le  bandit  était  détroussé  par  un  autre  bandit. 
Détail  affreux  :  tandis  que  la  Mante  le  tenait  transpercé 
sous  les  pointes  de  la  double  scie  et  lui  mâchonnait  déjà 
le  ventre,  l'Hyménoptère  continuait  à  lécher  le  miel  de 
son  Abeille,  ne  pouvant  renoncer  à  l'exquise  nourriture 
même  au  milieu  des  affres  de  la  mort.  Hâtons-nous  de 
jeter  un  voile  sur  ces  horreurs. 

Revenons  au  Sphex,  dont  il  convient  de  connaître  le 
terrier,  avant  d'aller  plus  loin.  Ce  terrier  est  pratiqué 
dans  du  sable  fin,  ou  plutôt  dans  une  sorte  de  poussière 
au  fond  d'un  abri  naturel.  Le  couloir  en  est  très  court, 
un  pouce  ou  deux,  sans  coude.  Il  donne  accès  dans  une 
chambre  spacieuse,  ovalaire  et  unique.  En  somme,  c'est 
un  antre  grossier,  à  la  hâte  creusé,  plutôt  qu'un  domicile 
fouillé  avec  art  et  loisir.  J'ai  dit  comment  le  gibier,  cap- 


IGNORANCE  DE  L'INSTINCT  195 

turé  d'avance  et  momentanément  abandonné  sur  les  lieux 
de  chasse,  est  cause  de  la  simplicité  du  gîte  et  ne  permet 
qu'une  seule  chambre,  qu'une  seule  cellule,  pour  chaque 
repaire.  Qui  sait  effectivement  où  les  hasards  de  la 
journée  conduiront  le  chasseur  pour  une  seconde  cap- 
ture! Il  faut  que  le  terrier  soit  dans  le  voisinage  de  la 
lourde  pièce  saisie;  et  la  demeure  d'aujourd'hui,  trop 
éloignée  pour  le  charroi  de  la  seconde  Éphippigère,  ne 
peut  servir  aux  travaux  de  demain.  Donc,  à  chaque  proie 
capturée,  nouvelle  fouille,  nouveau  terrier  avec  sa  cham- 
bre unique,  tantôt  ici  et  tantôt  là. 

Cela  dit,  essayons  quelques  expériences  pour  apprendre 
comment  se  comporte  l'insecte  lorsqu'on  fait  naître  des 
circonstances  nouvelles  pour  lui. 

Première  expérience.  —  Un  Sphex,  traînant  sa  proie, 
est  à  quelques  pouces  de  distance  du  terrier.  Sans  le 
déranger,  je  coupe  avec  des  ciseaux  les  antennes  de 
l'Éphippigère,  antennes  qui  lui  servent,  on  le  sait,  de 
cordons  d'attelage.  Remis  de  la  surprise  que  lui  cause 
le  brusque  allégement  du  fardeau  traîné,  l'Hyménoptère 
revient  au  gibier,  et  sans  hésitation  saisit  maintenant  la 
base  de  l'antenne,  le  court  tronçon  non  emporté  par  les 
ciseaux.  C'est  très  court,  un  millimètre  à  peine,  n'im- 
porte :  cela  suffit  au  Sphex,  qui  happe  ce  reste  de  cordon 
et  se  remet  au  charroi.  Avec  beaucoup  de  précaution, 
pour  ne  pas  blesser  l'Hyménoptère,  je  coupe  les  deux 
tronçons  antennaires,  maintenant  au  niveau  du  crâne. 
Ne  trouvant  plus  rien  à  saisir  aux  points  qui  lui  sont 
familiers,  l'insecte  prend,  tout  à  côté,  un  des  longs  palpes 
de  la  victime  et  continue  son  travail  de  traction,  sans 


196  SOUVENIRS  ENTOMOLOGIQUES 

paraître  en  rien  troublé  par  cette  modification  dans  le 
mode  d'attelage.  Je  laisse  faire.  La  proie  est  amenée  au 
logis,  et  disposée  de  telle  sorte  que  sa  tête  se  présente 
à  l'entrée  du  terrier.  L'Hyménoptère  entre  alors  seul  chez 
lui,  pour  faire  une  courte  inspection  de  l'intérieur  de  la 
cellule  avant  de  procéder  à  l'emmagasinement  des  vivres. 
Cette  tactique  rappelle  celle  du  Sphex  à  ailes  jaunes  en 
pareille  circonstance.  Je  profite  de  ce  court  instant  pour 
m'emparer  de  la  proie  abandonnée,  lui  enlever  tous  les 
palpes  et  la  déposer  un  peu  plus  loin,  à  un  pas  du  terrier. 
Le  Sphex  reparaît  et  va  droit  au  gibier,  qu'il  a  aperçu 
du  seuil  de  sa  porte.  Il  cherche  en  dessus  de  la  tête,  il 
cherche  en  dessous,  par  côté,  et  ne  trouve  rien  qu'il 
puisse  saisir.  Une  tentative  désespérée  est  faite  :  ouvrant 
ses  mandibules  toutes  grandes,  l'Hyménoptère  essaie  de 
happer  l'Éphippigère  par  la  tête;  mais  les  pinces,  d'une 
ouverture  insuffisante  pour  cerner  pareil  volume,  glissent 
sur  le  crâne,  rond  et  poli.  A  plusieurs  reprises,  il  recom- 
mence, toujours  sans  résultat  aucun.  Le  voilà  convaincu 
de  l'inutilité  de  ses  efforts.  Il  se  retire  un  peu  à  l'écart 
et  semble  renoncer  à  de  nouveaux  essais.  On  le  dirait 
découragé;  du  moins  il  se  lisse  les  ailes  avec  les  pattes 
postérieures,  tandis  qu'avec  les  tarses  antérieurs,  passés 
d'abord  dans  la  bouche,  il  se  lave  les  yeux.  C'est  là  chez 
les  Hyménoptères,  à  ce  qu'il  m'a  paru,  le  signe  du  renon- 
cement à  l'ouvrage. 

Il  ne  manque  pas  néanmoins  de  points  par  où  l'Éphip- 
pigère pourrait  être  saisie  et  entraînée  aussi  facilement 
que  par  les  antennes  et  les  palpes.  Il  y  a  les  six  pattes, 
il  y  a  l'oviscapte,  tous  organes  assez  menus  pour  être 


IGNORANCE  DE  L'INSTINCT  197 

happés  en  plein  et  servir  de  cordons  de  traction.  Intro- 
duite la  tête  la  première  et  tirée  par  les  antennes,  la  proie, 
j'en  conviens,  se  présente  de  la  manière  la  plus  commode 
pour  la  manœuvre  de  l'emmagasinement;  mais  tirée  par 
une  patte,  par  une  patte  antérieure  surtout,  elle  entrerait 
presque  avec  la  même  facilité,  car  l'orifice  est  large,  et 
le  couloir  très  court  ou  même  nul.  D'où  vient  donc  que 
le  Sphex  n'a  pas  même  essayé  une  seule  fois  de  saisir 
l'un  des  six  tarses  ou  la  pointe  de  l'oviscapte,  tandis  qu'il 
a  essayé  l'impossible,  l'absurde,  en  s'efforçant  de  happer, 
avec  ses  mandibules  incomparablement  trop  courtes , 
l'énorme  crâne  de  sa  proie?  L'idée  ne  lui  en  serait-elle 
pas  venue?  Tentons  alors  de  l'éveiller  en  lui. 

Je  lui  présente,  sous  les  mandibules,  soit  une  patte, 
soit  l'extrémité  du  sabre  abdominal.  L'insecte  obstiné- 
ment refuse  d'y  mordre  ;  mes  tentations  répétées  n'abou- 
tissent à  rien.  Singulier  chasseur  qui  reste  embarrassé 
de  son  gibier,  ne  sachant  le  saisir  par  une  patte  alors 
qu'il  ne  peut  le  prendre  par  les  cornes  !  Peut-être  ma  pré- 
sence prolongée  et  les  événements  insolites  qui  viennent 
de  se  passer,  lui  ont-ils  troublé  les  facultés.  Abandonnons 
alors  le  Sphex  à  lui-même,  en  présence  de  son  Éphippi- 
gère  et  de  son  terrier;  laissons-lui  le  temps  de  se  recueil- 
lir et  d'imaginer,  dans  le  calme  de  l'isolement,  quelque 
moyen  de  se  tirer  d'affaires.  Je  le  laisse  donc,  je  continue 
ma  course;  et  deux  heures  après,  je  reviens  au  même 
lieu.  Le  Sphex  n'y  est  plus,  le  terrier  est  toujours  ouvert, 
et  l'Éphippigère  gît  au  point  où  je  l'avais  déposée.  Con- 
clusion :  l'Hyménoptère  n'a  rien  essayé;  il  est  parti, 
abandonnant  tout,  domicile  et  gibier,  lorsque  pour  uti- 


198  SOUVENIRS  ENTOMOLOGIQUES 

]iser  l'un  et  l'autre,  il  n'avait  qu'à  saisir  sa  proie  par  une 
patte.  Ainsi  cet  émule  des  Flourens,  qui  tantôt  nous 
effrayait  de  sa  science  lorsqu'il  comprimait  le  cerveau 
pour  obtenir  la  léthargie,  est  d'une  incroyable  ineptie 
pour  le  fait  le  plus  simple  en  dehors  de  s-es  habitudes. 
Lui  qui  sait  si  bien  atteindre  de  son  dard  les  ganglions 
thoraciques  d'une  victime,  et  de  ses  mandibules  les  gan- 
glions cervicaux;  lui  qui  fait  une  différence  si  judicieuse 
entre  une  piqûre  empoisonnée  abolissant  pour  toujours 
l'influence  vitale  des  nerfs  et  une  compression  n'amenant 
qu'une  torpeur  momentanée,  ne  sait  plus  saisir  sa  proie 
par  ici  s'il  est  dans  l'impossibilité  de  la  saisir  par  là. 
Prendre  une  patte  au  lieu  d'une  antenne  est  pour  lui 
insurmontable  difficulté  d'entendement.  Il  lui  faut  l'an- 
tenne ou  un  autre  filament  de  la  tête,  un  palpe.  Faute  de 
ces  cordons,  sa  race  périrait,  inhabile  à  résoudre  l'insi- 
gnifiante difficulté. 

Deuxième  expérience.  —  L'Hyménoptère  est  occupé 
à  clore  son  terrier,  où  la  proie  est  emmagasinée  et  la 
ponte  faite.  Avec  les  tarses  antérieurs,  il  balaie  à  reculons 
le  devant  de  sa  porte  et  lance  dans  l'entrée  du  logis  un 
jet  de  poussière,  qui  lui  passe  sous  le  ventre  et  jaillit  en 
arrière  en  un  filet  parabolique,  aussi  continu  qu'un  filet 
liquide,  tant  est  vive  la  prestesse  du  balayeur.  Le  Sphex, 
de  temps  à  autre,  choisit  avec  les  mandibules  quelques 
grains  de  sable,  moellons  de  résistance  qu'il  intercale  un 
à  un  dans  la  masse  poudreuse.  Le  tout,  pour  faire  corps, 
est  cogné  avec  le  front,  tassé  à  coups  de  mandibules.  La 
porte  d'entrée  rapidement  disparaît,  murée  par  cette 
maçonnerie.  J'interviens  au  milieu  du  travail.  Le  Sphex 


IGNORANCE  DE  L'INSTINCT  199 

écarté,  je  déblaie  soigneusement  avec  la  lame  d'un  cou- 
teau la  courte  galerie,  j'enlève  les  matériaux  de  clôture 
et  rétablis  en  plein  la  communication  de  la  cellule  avec 
l'extérieur.  Puis,  avec  des  pinces,  sans  détériorer  l'édi- 
fice, je  retire  de  la  cellule  l'Éphippigère,  disposée  la  tête 
au  fond,  l'oviscapte  à  l'entrée.  L'œuf  de  l'Hyménoptèrc 
est  sur  la  poitrine  de  la  victime,  au  point  habituel,  la 
base  de  l'une  des  cuisses  postérieures  ;  preuve  que  l'Hymé- 
noptèrc donnait  le  dernier  travail  au  terrier  pour  ne 
jamais  plus  y  revenir. 

Ces  dispositions  prises,  et  la  proie  saisie  mise  en  sûreté 
dans  une  boîte,  je  cède  la  place  au  Sphex,  resté  aux 
aguets,  tout  à  côté,  pendant  que  son  domicile  était  ainsi 
dévalisé.  Trouvant  la  porte  ouverte,  il  entre  chez  lui  et 
quelques  instants  y  séjourne.  Puis  il  sort  et  reprend 
l'ouvrage  au  point  où  je  l'avais  interrompu,  c'est-à-dire 
se  remet  à  boucher  consciencieusement  l'entrée  de  la 
cellule,  en  balayant  de  la  poussière  à  reculons  et  trans- 
portant des  grains  de  sable,  qu'il  tasse  toujours  avec  un 
soin  minutieux  comme  s'il  faisait  œuvre  utile.  La  porte 
de  nouveau  bien  murée,  l'insecte  se  brosse,  paraît  donner 
un  regard  de  satisfaction  à  sa  besogne  accomplie  et  fina- 
lement s'envole. 

Le  Sphex  devait  savoir  que  le  terrier  ne  contenait  plus 
rien  puisqu'il  venait  d'y  pénétrer,  d'y  faire  même  une 
station  assez  prolongée;  et  pourtant,  après  cette  visite  du 
domicile  pillé,  il  se  remet  à  clore  la  cellule  avec  le  même 
soin  que  si  rien  d'extraordinaire  ne  s'était  passé.  Se  pro- 
poserait-il d'utiliser  plus  tard  ce  terrier,  d'y  revenir  avec 
une  autre  proie  et  d'y  faire  une  nouvelle  ponte?  Son 


200  SOUVENIRS  ENTOMOLOGIQUES 

travail  de  clôture  aurait  alors  pour  but  de  défendre  en 
son  absence  aux  indiscrets  l'accès  du  domicile;  ce  serait 
mesure  de  prudence  contre  les  tentations  d'autres  fouis- 
seurs qui  pourraient  convoiter  la  chambre  déjà  prête;  ce 
serait  aussi  peut-être  sage  précaution  contre  des  dégâts 
intérieurs.  Et  en  effet,  certains  Hyménoptères  dépréda- 
teurs ont  le  soin,  lorsque  le  travail  doit  être  quelque 
temps  suspendu,  de  défendre  l'entrée  du  terrier  par  une 
clôture  provisoire.  Ainsi,  j'ai  vu  quelques  Ammophiles, 
dont  le  terrier  est  un  puits  vertical,  clore  l'entrée  du  logis 
avec  une  petite  pierre  plate,  lorsque  l'insecte  part  pour 
la  chasse  ou  termine  sa  besogne  de  mineur  à  l'heure  de 
la  cessation  des  travaux,  au  coucher  du  soleil.  Mais  c'est 
là  clôture  légère,  une  simple  dalle  superposée  à  la  bouche 
du  puits.  Il  suffit  à  l'insecte  qui  arrive  de  déplacer  la 
petite  pierre  plate,  affaire  d'un  instant,  et  la  perte  d'en- 
trée est  libre. 

La  clôture  que  nous  venons  de  voir  construire  par  le 
Sphex  est,  au  contraire,  barrière  solide,  maçonnerie  résis- 
tante, où  la  poussière  et  le  gravier  alternent  par  assises 
dans  toute  l'étendue  du  couloir.  C'est  ouvrage  définitif 
et  non  défense  provisoire  :  les  soins  qu'y  met  le  construc- 
teur le  démontrent  assez.  D'ailleurs,  je  crois  suffisamment 
l'avoir  établi,  il  est  très  douteux,  vu  sa  manière  d'agir, 
que  le  Sphex  revienne  jamais  ici  pour  tirer  parti  de  la 
demeure  préparée.  C'est  autre  part  que  la  nouvelle  Éphip- 
pigère  sera  capturée;  c'est  autre  part  aussi  que  sera 
creusé  le  magasin  destiné  à  la  recevoir.  Comme  ce  ne 
sont  là,  après  tout,  que  des  raisonnements,  consultons 
l'expérience,  plus  concluante  ici  que  la  logique.  —  J'ai 


IGNORANCE  DE  L'INSTIXCT  aoi 

laissé  écouler  près  d'une  semaine  pour  laisser  uu  Sphexle 
temps  de  revenir  au  terrier  qu'il  avait  si  méthodiquement 
fermé,  et  d'en  profiter  pour  la  ponte  suivante  si  telle  était 
son  intention.  Les  événements  ont  répondu  aux  conclu- 
sions logiques  :  le  terrier  était  dans  l'état  oi!i  je  l'avais 
laissé:  toujours  bien  bouché,  mais  sans  vivres,  sans  œuf, 
sans  larve.  La  démonstration  est  décisive  :  l'Hyménoptère 
n'était  pas  revenu. 

Ainsi  le  Sphex  dévalisé  entre  chez  lui,  visite  à  loisir  la 
chambre  vide  et  se  comporte  un  instant  après  comme 
s'il  ne  s'était  pas  aperçu  de  la  disparition  de  la  proie 
volumineuse  qui,  tout  à  l'heure,  encombrait  la  cellule. 
A-t-il  méconnu,  en  effet,  l'absence  des  vivres  et  de  l'œuf? 
Lui,  si  clairvoyant  en  ses  manœuvres  meurtrières,  est-il 
d'intelligence  assez  obtuse  pour  ne  pas  reconnaître  que 
la  cellule  ne  renferme  plus  rien?  Je  n'ose  mettre  tant  de 
stupidité  sur  son  compte.  Il  s'en  aperçoit.  Mais  alors, 
pourquoi  cette  autre  stupidité  qui  lui  fait  boucher,  et 
consciencieusement  boucher,  un  terrier  vide,  qu'il  ne  se 
propose  pas  d'approvisionner  plus  tard?  Le  travail  de 
clôture  est  ici  inutile,  souverainement  absurde;  n'importe  : 
l'animal  l'accomplit  avec  le  même  zèle  que  si  l'avenir  de 
la  larve  en  dépendait.  Les  divers  actes  instinctifs  des 
insectes  sont  donc  fatalement  liés  l'un  à  l'autre.  Parce  que 
telle  chose  vient  de  se  faire,  telle  autre  doit  inévitable- 
ment se  faire  pour  compléter  la  première  ou  pour  préparer 
les  voies  à  son  complément;  et  les  deux  actes  sont  dans 
une  telle  dépendance  l'un  de  l'autre  que  l'exécution  du 
premier  entraîne  celle  du  second,  lors  même  que,  par  des 
circonstances  fortuites,  le  second  soit  devenu  non  seule- 


3M12  SOUVENIRS  ENTOMOLOGIQUES 

ment  inopportun,  mais  quelquefois  même  contraire  aux 
intérêts  de  l'animal.  Quel  peut  être  le  but  du  Sphex  en 
bouchant  un  terrier  devenu  inutile,  maintenant  qu'il  ne 
renferme  plus  la  proie  et  l'œuf,  et  qui  restera  toujours 
inutile  puisque  l'insecte  ne  doit  pas  y  revenir?  On  ne 
s'explique  cet  acte  inconséquent  qu'en  le  regardant 
comme  le  complément  fatal  des  actes  qui  l'ont  précédé. 
Dans  l'ordre  normal,  le  Sphex  chasse  sa  proie,  pond 
un  œuf  et  ferme  son  terrier.  La  chasse  s'est  faite;  le 
gibier,  il  est  vrai,  a  été  retiré  par  moi  de  la  cellule.  C'est 
égal  :  la  chasse  s'est  faite,  l'œuf  a  été  pondu,  et  mainte- 
nant vient  le  tour  de  clore  la  demeure.  C'est  ce  que  fait 
l'insecte,  sans  arrière-pensée  aucune,  sans  soupçonner 
en  rien  l'inutilité  de  son  travail  actuel. 

Troisième  expérience.  —  Savoir  tout  et  tout  ignorer, 
suivant  qu'il  agit  dans  des  conditions  normales  ou  dans 
des  conditions  exceptionnelles,  telle  est  l'étrange  antithèse 
que  nous  présente  l'insecte.  D'autres  exemples  que  je 
puise  encore  chez  les  Sphex  vont  nous  confirmer  dans 
cette  proposition. 

Le  Sphex  à  bordures  blanches  (Sphex  albisecta)  attaque 
des  Criquets  de  moyenne  taille,  dont  les  diverses  espèces, 
répandues  dans  les  environs  du  terrier,  lui  fournissent 
indistinctement  leur  tribut  de  victimes.  A  cause  de  l'abon- 
dance de  ces  Acridiens,  la  chasse  se  fait  sans  lointaines 
pérégrinations.  Lorsque  le  terrier,  en  forme  de  puits  ver- 
tical, est  préparé,  le  Sphex  se  borne  à  parcourir  le  voisi- 
nage de  son  gîte  dans  un  rayon  de  peu  d'étendue,  et  il  ne 
tarde  pas  à  trouver  quelque  Criquet  pâturant  au  soleil. 
Fondre  sur  lui,  le  piquer  de  l'aiguillon,  tout  en  maîtri- 


IGNORANCE  DE  L'INSTINCT  203 

sant  ses  ruades,  c'est  pour  le  Sphex  afifaire  d'un  instant. 
Après  quelques  trémoussements  des  ailes,  qui  déploient 
leur  éventail  de  carmin  ou  d'azur,  après  quelques  pandi- 
culations  des  pattes,  la  victime  est  immobile.  Il  s'agit 
maintenant  de  la  transporter  au  logis,  ce  qui  se  fait  à 
pied.  Pour  cette  laborieuse  opération,  il  emploie  le  même 
procédé  que  ses  deux  congénères,  c'est-à-dire  qu'il  traîne 
le  gibier  entre  les  pattes,  en  le  tenant  par  une  antenne 
avec  les  mandibules.  Si  quelque  fourré  de  gazon  se  pré- 
sente sur  son  passage,  il  s'en  va  sautillant,  voletant  d'un 
brin  d'herbe  à  l'autre,  sans  jamais  se  dessaisir  de  sa  cap- 
ture. Parvenu  enfin  à  quelques  pieds  de  son  domicile, 
il  exécute  une  manœuvre  que  pratique  aussi  le  Sphex 
languedocien,  mais  sans  y  attacher  la  même  impor- 
tance, car  fréquemment  il  la  dédaigne.  Le  gibier  est 
abandonné  en  chemin,  et  l'Hyménoptère,  sans  qu'aucun 
danger  apparent  menace  le  logis,  se  dirige  avec  précipi- 
tation vers  l'orifice  de  son  puits,  où  il  plonge  à  diverses 
reprises  la  tête,  où  il  descend  même  en  partie.  Ensuite  il 
revient  au  Criquet,  et  après  l'avoir  rapproché  davantage 
du  point  de  destination,  il  le  lâche  une  seconde  fois  pour 
renouveler  sa  visite  au  puits;  et  ainsi  de  suite  à  plusieurs 
reprises,  toujours  avec  une  hâte  empressée. 

Ces  visites  réitérées  sont  parfois  suivies  de  fâcheux 
accidents.  La  victime,  étourdiment  abandonnée  sur  un 
sol  en  pente,  roule  au  pied  du  talus  ;  et  le  Sphex,  à  son 
retour,  ne  la  trouvant  plus  à  la  place  où  il  l'avait  laissée, 
est  obligé  de  se  livrer  à  des  recherches  quelquefois 
infructueuses.  S'il  la  retrouve,  il  lui  faut  recommencer 
une  pénible  escalade,  ce  qui  ne  l'empêche  pas  d'aban- 


304  SOUVENIRS  ENTOMOLOGIOUES 

donner  encore  son  butin  sur  la  même  malencontreuse 
déclivité.  De  ces  visites  multipliées  à  l'orifice  du  puits, 
la  première  très  logiquement  s'explique.  L'insecte,  avant 
d'arriver  avec  son  lourd  fardeau,  s'informe  si  l'entrée  du 
logis  est  bien  libre,  si  rien  n'y  fera  obstacle  à  l'introduc- 
tion du  gibier.  Mais  cette  première  reconnaissance  faite, 
à  quoi  peuvent  servir  les  autres,  qui  se  succèdent  coup 
sur  coup,  par  intervalles  rapprochés?  Dans  sa  mobilité 
d'idées,  le  Sphex  oublierait-il  la  visite  qu'il  vient  de  faire, 
pour  accourir  de  nouveau  au  terrier  un  instant  après, 
oublier  encore  l'inspection  renouvelée  et  recommencer 
ainsi  à  plusieurs  reprises?  Ce  serait  là  une  mémoire  à 
souvenirs  bien  fugaces,  où  l'impression  s'effacerait  à  peine 
produite.  N'insistons  pas  davantage  sur  ce  point  trop 
obscur. 

Enfin  le  gibier  est  amené  au  bord  du  puits,  les  antennes 
pendantes  dans  l'orifice.  Alors  reparaît,  fidèlement  imitée, 
la  méthode  employée  en  pareil  cas  par  le  Sphex  à  ailes 
jaunes,  et  aussi,  mais  dans  des  conditions  moins  frap- 
pantes, par  le  Sphex  languedocien.  L'Hyménoptère  entre 
seul,  visite  l'intérieur,  reparaît  à  l'entrée,  saisit  les 
antennes  et  entraîne  le  Criquet.  J'ai,  pendant  que  le  chas- 
seur d'Acridiens  effectuait  l'examen  de  son  logis,  repoussé 
un  peu  plus  loin  sa  capture;  et  j'ai  obtenu  des  résultats 
en  tous  points  conformes  à  ceux  que  m'a  fournis  le  chas- 
seur de  Grillons.  C'est  dans  les  deux  Sphex  la  même  opi- 
niâtreté à  plonger  dans  leurs  souterrains  avant  d'y  entraî- 
ner la  proie.  Rappelons  ici  que  le  Sphex  à  ailes  jaunes  ne 
se  laisse  pas  toujours  duper  dans  ce  jeu  qui  consiste 
à   lui    reculer  le   Grillon.  Il   y   a  chez   lui  des  tribus 


IGNORANCE  DE  L'INSTINCT  205 

d'élite,  des  familles  à  forte  tête,  qui,  après  quelques 
échecs,  reconnaissent  les  malices  de  l'expérimentateur  et 
savent  les  déjouer.  Mais  ces  révolutionnaires,  aptes  au 
progrès,  sont  le  petit  nombre;  les  autres,  conservateurs 
entêtés  des  vieux  us  et  coutumes,  sont  la  majorité,  la 
foule.  J'ignore  si  le  chasseur  d'Acridiens  fait  preuve  à  son 
tour  de  plus  ou  de  moins  de  ruse  suivant  le  canton. 

Mais  voici  qui  est  plus  remarquable,  et  c'est  ce  à  quoi 
je  voulais  finalement  arriver.  Après  avoir,  à  plusieurs 
reprises,  reculé  loin  de  l'entrée  du  souterrain  la  capture 
du  Sphex  à  bordures  blanches  et  obligé  celui-ci  à  venir 
la  ressaisir,  je  profite  de  sa  descente  au  fond  du  puits 
pour  m'emparer  de  la  proie,  et  la  mettre  en  un  lieu  sûr 
o\x  il  ne  pourra  la  trouver.  Le  Sphex  remonte,  cherche 
longtemps,  et  quand  il  s'est  convaincu  que  la  proie  est 
bien  perdue,  il  redescend  en  sa  demeure.  Quelques 
instants  après,  il  reparaît.  Serait-ce  pour  recommencer  la 
chasse?  Pas  le  moins  du  monde  :  le  Sphex  se  met  à 
boucher  le  terrier.  Et  ce  n'est  pas  ici  clôture  temporaire, 
obtenue  avec  une  petite  pierre  plate,  une  dalle  masquant 
l'embouchure  du  puits;  c'est  clôture  finale,  soigneuse- 
ment faite  avec  poussière  et  gravier  balayés  dans  le  couloir 
jusqu'à  le  combler.  Le  Sphex  à  bordures  blanches  ne 
pratique  qu'une  cellule  au  fond  de  son  puits,  et  dans  cette 
cellule  met  une  seule  pièce  de  gibier.  Ce  Criquet  unique 
a  été  pris  et  amené  au  bord  du  trou.  S'il  n'a  pas  été 
emmagasiné,  ce  n'est  pas  la  faute  du  chasseur,  c'est  la 
mienne.  L'insecte  a  conduit  le  travail  suivant  l'inflexible 
règle;  et  suivant  l'inflexible  règle  aussi,  il  complète  son 
œuvre  en  bouchant  le  logis,  tout  vide  qu'il  est.  C'est  la 


2o6  SOUVENIRS  ENTOMOLOGIOUES 

répétition  exacte  des  soins  inutiles  que  prend  le  Sphex 
languedocien  dont  le  domicile  vient  d'être  pillé. 

Quatrième  expérience.  —  Il  est  à  peu  près  impossible 
de  s'assurer  si  le  Sphex  à  ailes  jaunes,  qui  construit 
plusieurs  cellules  au  fond  du  même  couloir  et  entasse 
plusieurs  Grillons  dans  chacune,  commet  les  mêmes 
inconséquences  lorsqu'il  est  accidentellement  troublé 
dans  ses  manœuvres.  Une  cellule  peut  être  clôturée  quoi- 
que vide  ou  bien  incomplètement  approvisionnée,  et 
l'Hyménoptère  n'en  continuera  pas  moins  à  venir  au  même 
terrier  pour  le  travail  des  autres.  J'ai  néanmoins  des 
raisons  de  croire  que  ce  Sphex  est  sujet  aux  mêmes  aber- 
rations que  ses  deux  congénères.  Voici  sur  quoi  se  base 
ma  conviction.  Le  nombre  de  Grillons  qu'on  trouve  dans 
les  cellules,  lorsque  tout  travail  est  fini,  est  ordinairement 
de  quatre  pour  chacune.  Il  n'est  pas  rare  pourtant  de  n'en 
trouver  que  trois,  et  même  que  deux.  Le  nombre  quatre 
me  paraît  être  le  nombre  normal,  d'abord  parce  qu'il  est 
le  plus  fréquent,  et  ensuite  parce  qu'en  élevant  de  jeunes 
larves  exhumées,  lorsqu'elles  en  étaient  encore  à  leur  pre- 
mière pièce,  j'ai  reconnu  que  toutes,  aussi  bien  celles  qui 
n'étaient  actuellement  pourvues  que  de  deux  ou  trois 
pièces  de  gibier,  que  celles  qui  en  avaient  quatre,  venaient 
facilement  à  bout  des  divers  Grillons  que  je  leur  servais 
un  par  un,  jusqu'à  la  quatrième  pièce  inclusivement,  mais 
que  par  delà  elles  refusaient  toute  nourriture,  ou  n'enta- 
maient qu'à  peine  la  cinquième  ration.  Si  quatre  Grillons 
sont  nécessaires  à  la  larve  pour  acquérir  tout  le  dévelop- 
pement que  son  organisation  comporte,  pourquoi  ne  lui 
en  est-il  servi  parfois  que  trois,  parfois  que  deux?  Pour- 


IGNORANCE  DE  L'INSTINCT  307 

quoi  cette  différence  énorme  du  simple  au  double  dans  la 
quantité  de  ses  provisions  de  bouche?  Ce  n'est  pas  à  cause 
des  différences  que  peuvent  présenter  les  pièces  servies  à 
son  appétit,  car  toutes  ont  très  sensiblement  le  même 
volume  ;  ce  ne  peut  donc  résulter  que  de  la  déperdition 
du  gibier  en  route.  On  trouve,  en  effet,  au  pied  du  talus 
dont  les  gradins  supérieurs  sont  occupés  par  les  Sphex, 
des  Grillons  sacrifiés,  mais  perdus  par  suite  de  la  pente 
du  sol,  qui  les  a  laissé  glisser  lorsque  pour  un  motif 
quelconque,  les  chasseurs  les  ont  un  instant  lâchés.  Ces 
Grillons  deviennent  la  proie  des  Fourmis  et  des  Mouches, 
et  les  Sphex  qui  les  rencontrent  se  gardent  bien  de  les 
recueillir,  car  ils  introduiraient  eux-mêmes  des  ennemis 
dans  le  logis. 

Ces  faits  me  paraissent  démontrer  que,  si  l'arithmétique 
du  Sphex  à  ailes  jaunes  sait  supputer  exactement  le 
nombre  des  victimes  à  capturer,  elle  ne  peut  s'élever 
jusqu'au  recensement  de  celles  qui  sont  arrivées  à  heu- 
reuse destination,  comme  si  l'animal  n'avait  d'autre 
guide,  en  ses  calculs,  qu'une  propulsion  irrésistible 
l'entraînant  à  la  recherche  du  gibier  un  nombre  de  fois 
déterminé.  Quand  il  a  fait  le  nombre  voulu  d'expéditions, 
quand  il  a  fait  tout  son  possible  pour  emmagasiner  les 
captures  qui  en  résultent,  son  œuvre  est  finie  ;  et  la  cellule 
est  close,  complètement  approvisionnée  ou  non,  La  nature 
ne  l'a  doué  que  des  facultés  réclamées  dans  les  circon- 
stances ordinaires  par  les  intérêts  de  ses  larves;  et  ces 
facultés  aveugles,  non  modifiables  par  l'expérience,  étant 
suffisantes  pour  la  conservation  de  la  race,  l'animal  ne 
saurait  aller  plus  loin. 


so8  SOUVENIRS  ENTOMOLOGIQUES 

Je  terminerai  donc  comme  j'ai  débuté.  L'instinct  sait 
tout  dans  les  voies  invariables  qui  lui  ont  été  tracées; 
il  ignore  tout,  en  dehors  de  ces  voies.  Inspirations 
sublimes  de  science,  inconséquences  étonnantes  de  stupi- 
dité, sont  à  la  fois  son  partage,  suivant  que  l'animal  agit 
dans  des  conditions  normales  ou  dans  des  conditions 
accidentelles. 


XIII 

UNE  ASCENSION  AU  MONT  VENTOUX 


Par  son  isolement,  qui  lui  laisse,  sur  toutes  les  faces, 
exposition  libre  à  l'influence  des  agents  atmosphéri- 
ques; par  son  élévation,  qui  en  fait  le  point  culminant 
de  la  France  en  deçà  des  frontières  soit  des  Alpes,  soit 
des  Pyrénées,  le  mont  pelé  de  la  Provence,  le  mont 
Ventoux,  se  prête,  avec  une  remarquable  netteté,  aux 
études  de  la  distribution  des  espèces  végétales  suivant 
le  climat.  A  la  base,  prospèrent  le  frileux  Olivier  et  cette 
multitude  de  petites  plantes  demi-ligneuses,  telles  que  le 
Thym,  dont  les  aromatiques  senteurs  réclament  le  soleil 
des  régions  méditerranéennes;  au  sommet,  couvert  de 
neige  au  moins  la  moitié  de  l'année,  le  sol  se  couvre 
d'une  flore  boréale,  empruntée  en  partie  aux  plages  des 
terres  arctiques.  Une  demi-journée  de  déplacement  sui- 
vant la  verticale  fait  passer  sous  les  regards  la  succession 
des  principaux  types  végétaux  que  l'on  rencontrerait  en 
un  long  voyage  du  sud  au  nord,  suivant  le  même  méri- 
dien. Au  départ,  vos  pieds  foulent  les  touffes  balsamiques 
1.  14 


aïo  SOUVENIRS  ENTOMOLOGIQUES 

du  Thym,  qui  forme  tapis  continu  sur  les  croupes  infé- 
rieures; dans  quelques  heures,  ils  fouleront  les  sombres 
coussinets  de  la  Saxifrage  à  feuilles  opposées,  la  première 
plante  qui  s'offre  au  botaniste  débarquant,  en  juillet,  sur 
le  rivage  du  Spitzberg.  En  bas,  dans  les  haies,  vous  avez 
récolté  les  fleurs  écarlates  du  Grenadier,  ami  du  ciel  afri- 
cain; là-haut,  vous  récolterez  un  petit  Pavot  velu,  qui 
abrite  ses  tiges  sous  une  couverture  de  menus  débris 
pierreux,  et  déploie  sa  large  corolle  jaune  dans  les  soli- 
tudes glacées  du  Groenland  et  du  Cap-Nord,  comme  sur 
les  pentes  terminales  du  Ventoux. 

De  tels  contrastes  ont  toujours  saveur  nouvelle  ;  aussi 
vingt-cinq  ascensions  n'ont-elles  pu  encore  amener  en  moi 
la  satiété.  En  août  1865,  j'entreprenais  la  vingt-troisième. 
Nous  étions  huit  :  trois  dont  le  mobile  était  la  botanique, 
cinq  alléchés  par  une  course  dans  les  montagnes  et  le 
panorama  des  hauteurs.  Aucun  de  nos  cinq  compagnons 
étrangers  à  l'étude  des  plantes  n'a,  depuis,  manifesté  le 
désir  de  m'accompagner  une  seconde  fois.  C'est  qu'en 
effet  l'expédition  est  rude,  et  la  vue  d'un  lever  de  soleil 
ne  dédommage  pas  des  fatigues  endurées. 

On  ne  saurait  mieux  comparer  le  Ventoux  qu  'à  un  tas 
de  pierres  concassées  pour  l'entretien  des  routes.  Dressez 
brusquement  le  tas  à  deux  kilomètres  de  hauteur,  donnez- 
lui  une  base  proportionnée,  jetez  sur  le  blanc  de  sa  roche 
calcaire  la  tache  noire  des  forêts,  et  vous  aurez  une  idée 
nette  de  l'ensemble  de  la  montagne.  Cet  amoncellement 
de  débris,  tantôt  petits  éclats,  tantôt  quartiers  énormes, 
s'élève  dans  la  plaine  sans  pentes  préalables,  sans  gradins 
successifs,   qui  rendraient  l'ascension  moins  pénible  en 


UNE  ASCENSION  AU  MONT  VENTOUX  211 

la  divisant  par  étapes.  L'escalade  immédiatement  commence 
par  des  sentiers  rocailleux,  dont  le  meilleur  ne  vaut  pas 
la  surface  d'un  chemin  récemment  empierré  ;  et  se  pour- 
suit, toujours  plus  rude,  jusqu'au  sommet,  dont  l'altitude 
mesure  i  912  mètres.  Frais  gazons,  gais  ruisselets,  roches 
mousseuses,  grandes  ombres  des  arbres  séculaires,  toutes 
ces  choses  enfin,  qui  donnent  tant  de  charme  aux  autres 
montagnes,  ici  sont  inconnues  et  font  place  à  une  inter- 
minable couche  de  calcaire  fragmenté  par  écailles  qui 
fuient  sous  les  pieds  avec  un  cliquetis  sec,  presque 
métallique.  Les  cascades  du  Ventoux  sont  des  ruisselle- 
ments de  pierrailles;  le  bruissement  des  roches  éboulées 
y  remplace  le  murmure  des  eaux. 

Nous  voici  à  Bédoin,  tout  au  pied  de  la  montagne.  Les 
pourparlers  avec  le  guide  sont  terminés,  l'heure  du 
départ  est  convenue,  les  vivres  sont  discutés  et  se  prépa- 
rent. Essayons  de  dormir,  car  demain  il  y  aura  une  nuit 
blanche  à  passer  sur  la  montagne.  Dormir,  voilà  vrai- 
ment le  difficile;  jamais  je  n'y  suis  parvenu,  et  la  princi- 
pale cause  de  fatigue  est  là.  Je  conseillerais  donc  à  ceux 
de  mes  lecteurs  qui  se  proposeraient  une  ascension 
botanique  au  Ventoux,  de  ne  pas  se  trouver  à  Bédoin  un 
dimanche  au  soir.  Ils  éviteront  le  bruyant  va-et-vient 
d'un  café-auberge,  les  interminables  conversations  à 
haute  voix,  l'écho  des  carambolages  dans  la  salle  de 
billard,  le  tintement  des  verres,  la  chansonnette  après 
boire,  les  couplets  nocturnes  des  passants,  le  beuglement 
des  cuivres  du  bal  voisin,  et  autres  tribulations  inévi- 
tables en  ce  saint  jour  de  désœuvrement  et  de  liesse. 
Reposeront-ils  mieux  dans  le  courant  de  la  semaine?  je 


313  SOUVENIRS  ENTOMOLOGIQUES 

le  souhaite,  mais  n'en  réponds  pas.  Pour  mon  compte,  je 
n'ai  pas  fermé  l'œil.  Toute  la  nuit,  le  tourne-broche 
rouillé,  fonctionnant  pour  nos  victuailles,  a  gémi  sous  ma 
chambre  à  coucher.  Je  n'étais  séparé  de  la  satanée 
machine  que  par  une  mince  planche. 

Mais  déjà  le  ciel  blanchit.  Un  âne  brait  sous  les 
fenêtres.  C'est  l'heure  :  levons-nous.  Autant  eût  valu  ne 
pas  se  coucher.  Provisions  de  bouche  et  bagages  chargés, 
ja!  hi!  fait  notre  guide,  et  nous  voilà  partis.  Il  est  quatre 
heures  du  matin.  En  tête  de  la  caravane  marche  Tribou- 
let,  avec  son  mulet  et  son  âne,  Triboulet  le  doyen  des 
guides  au  Ventoux.  Mes  collègues  en  botanique  scrutent 
du  regard,  aux  fraîches  lueurs  de  l'aurore,  la  végétation 
des  bords  du  chemin;  les  autres  causent.  Je  suis  la  bande, 
un  baromètre  pendu  à  l'épaule,  un  carnet  de  notes  et  un 
crayon  à  la  main. 

Mon  baromètre,  destiné  à  relever  l'altitude  des  prin- 
cipales stations  botaniques,  ne  tarde  pas  à  devenir  un 
prétexte  d'accolades  à  la  gourde  de  rhum.  Dès  qu'une 
plante  remarquable  est  signalée  :  Vite,  un  coup  de 
baromètre,  s'écrie  l'un;  et  nous  nous  empressons  tous 
autour  de  la  gourde,  l'instrument  de  physique  ne  venant 
qu'après.  La  fraîcheur  du  matin  et  la  marche  nous  font 
si  bien  apprécier  ces  coups  de  baromètre,  que  le  niveau 
du  liquide  tonique  baisse  encore  plus  rapidement  que 
celui  de  la  colonne  mercurielle.  Il  me  faut,  dans  l'intérêt 
de  l'avenir,  consulter  moins  fréquemment  le  tube  de 
Torricelli. 

Peu  à  peu  disparaissent,  la  température  devenant  trop 
froide,  l'Olivier  et  le  Chêne  vert  d'abord.  Puis  la  Vigne  et 


UNE  ASCENSION  AU  MONT  VENTOUX  213 

l'Amandier;  puis  encore  le  Mûrier,  le  Noyer,  le  Chêne 
blanc.  Le  Buis  devient  abondant.  On  entre  dans  une 
région  monotone  qui  s'étend  de  la  fin  des  cultures  à  la 
limite  inférieure  des  Hêtres,  et  dont  la  végétation  domi- 
nante est  la  Sarriette  des  montagnes,  connue  ici  sous  le 
nom  vulgaire  de  Pébré  d'asé,  poivre  d'âne,  à  cause  de 
l'acre  saveur  de  son  menu  feuillage,  imprégné  d'huile 
essentielle.  Certains  petits  fromages,  faisant  partie  de  nos 
provisions,  sont  poudrés  de  cette  forte  épice.  Plus  d'un 
déjà  les  entame  en  esprit,  plus  d'un  jette  un  regard 
d'affamé  sur  les  sacoches  aux  vivres,  que  porte  le  mulet. 
Avec  notre  rude  et  matinale  gymnastique,  l'appétit  est 
venu,  mieux  que  l'appétit,  une  faim  dévorante,  ce 
qu'Horace  appelle  latranteni  stoniachum.  J'enseigne  à 
mes  collègues  à  tromper  cette  angoisse  stomachale 
jusqu'à  la  prochaine  halte;  je  leur  indique,  au  milieu  des 
pierrailles,  une  petite  oseille  à  feuilles  en  fer  de  flèche,  le 
Rumex  scutatus;  et  prêchant  moi-même  d'exempie,  j'en 
cueille  une  bouchée.  On  rit  d'abord  de  ma  proposition.  Je 
laisse  rire,  et  bientôt  je  les  vois  tous  occupés,  à  qui  mieux 
mieux,  à  la  cueillette  de  la  précieuse  oseille. 

Tout  en  mâchant  l'acide  feuille,  on  atteint  les  hêtres, 
d'abord  larges  buissons,  isolés,  traînant  à  terre;  bientôt 
arbres  nains,  serrés  l'un  contre  l'autre;  enfin  troncs 
vigoureux,  forêt  épaisse  et  sombre,  dont  le  sol  est  un 
chaos  de  blocs  calcaires.  Surchargés  en  hiver  par  le 
poids  des  neiges,  battus  toute  l'année  par  les  furieux 
coup  d'haleine  du  mistral,  beaucoup  sont  ébranchés, 
tordus  dans  des  positions  bizarres,  ou  même  couchés  à 
terre.  Une   heure    et    plus   se  passe  à  traverser  la  zone 


2  14  SOUVENIRS  ENTOMOLOGIQUES 

boisée,  qui,  de  loin,  apparaît  sur  les  flancs  du  Ventoux 
comme  une  ceinture  noire.  Voici  que,  de  nouveau,  les 
hêtres  deviennent  buissonnants  et  clairsemés.  Nous  avons 
atteint  leur  limite  supérieure  et,  au  grand  soulagement 
de  tous,  malgré  les  feuilles  d'oseille,  nous  avons  atteint 
aussi  la  halte  choisie  pour  notre  déjeuner. 

Nous  sommes  à  la  fontaine  de  la  Grave,  mince  filet 
d'eau  reçu  au  sortir  du  sol  dans  une  série  de  longues 
auges  en  tronc  de  hêtre,  où  les  bergers  de  la  montagne 
viennent  faire  boire  leur  troupeaux.  La  température  de  la 
source  est  de  7",  fraîcheur  inestimable  pour  nous,  qui 
sortons  des  fournaises  caniculaires  de  la  plaine.  La  nappe 
est  étalée  sur  un  charmant  tapis  de  plantes  alpines,  parmi 
lesquelles  brille  la  Paronyque  à  feuilles  de  serpolet,  dont 
les  larges  et  minces  bractées  ressemblent  à  des  écailles 
d'argent.  Les  vivres  sont  tirés  de  leurs  sacoches,  les 
bouteilles  exhumées  de  leur  couche  de  foin.  Ici,  les  pièces 
de  résistance,  les  gigots  bourrés  d'ail  et  les  piles  de  pain; 
là,  les  fades  poulets,  qui  amuseront  un  moment  les  molaires, 
quand  sera  apaisée  la  grosse  faim;  non  loin,  à  une  place 
d'honneur,  les  fromages  du  Ventoux  épicés  avec  la  sar- 
riette des  montagnes,  les  petits  fromages  au  Pébré  d'asé; 
tout  à  côté,  les  saucissons  d'Arles,  dont  la  chair  rose  est 
marbrée  de  cubes  de  lard  et  de  grains  entiers  de  poivre  ; 
par  ici,  en  ce  coin,  les  olives  vertes,  ruisselantes  encore 
de  saumure,  et  les  olives  noires,  assaisonnées  d'huile;  en  cet 
autre,  les  melons  de  Cavaillon,  les  uns  à  chair  blanche, 
les  autres  à  chair  orangée,  car  il  y  en  a  pour  tous  les 
goûts;  en  celui-ci,  le  pot  aux  anchois,  qui  font  boire  sec 
pour   avoir  du  jarret;   enfin  les  bouteilles  au  frais  dans 


UNE  ASCENSION  AU  MONT  VENTOUX  215 

l'eau  glacée  de  cette  auge.  N'oublions-nous  rien? Si,  nous 
oublions  le  maître  dessert,  l'oignon,  qui  se  mange  cru 
avec  du  sel.  Nos  deux  Parisiens,  car  il  y  en  a  deux  parmi 
nous,  mes  confrères  en  botanique,  sont  d'abord  un  peu 
ébahis  de  ce  menu  par  trop  tonique;  ils  seront  les  premiers 
tout  à  l'heure  à  se  répandre  en  éloges.  Tout  y  est.  A 
table! 

Alors  commence  un  de  ces  repas  homériques  qui  font 
date  en  la  vie.  Les  premières  bouchées  ont  quelque  chose 
de  frénétique.  Tranches  de  gigots  et  morceaux  de  pain  se 
succèdent  avec  une  rapidité  alarmante.  Chacun,  sans 
communiquer  aux  autres  ses  appréhensions,  jette  un 
regard  anxieux  sur  les  victuailles  et  se  dit  :  Si  l'on  y  va 
de  la  sorte,  en  aurons-nous  assez  pour  ce  soir  et  demain? 
Cependant  la  fringale  s'apaise;  on  dévorait  d'abord  en 
silence,  maintenant  on  mange  et  on  cause.  Les  appréhen- 
sions pour  le  lendemain  se  calment  aussi;  on  rend  justice 
à  l'ordonnateur  du  menu,  qui  a  prévu  cette  famélique 
consommation  et  tout  disposé  pour  y  parer  dignement. 
C'est  le  tour  d'apprécier  les  vivres  en  connaisseur.  L'un 
fait  l'éloge  des  olives,  qu'il  pique  une  à  une  de  la  pointe 
du  couteau  ;  un  second  exalte  le  pot  aux  anchois,  tout  en 
découpant  sur  son  pain  le  petit  poisson  jauni  d'ocre  ;  un 
troisième  parle  avec  enthousiasme  du  saucisson;  tous  enfin 
sont  unanimes  pour  célébrer  les  fromages  au  Pébré  d'asé, 
pas  plus  grands  que  la  paume  de  la  main.  Bref,  pipes  et 
cigares  s'allument,  et  l'on  s'étend  sur  l'herbe,  le  ventre 
au  soleil. 

Après  une  heure  de  repos  :  debout!  le  temps  presse; 
il  faut  se  remettre  en  marche.  Le  guide,  avec  les  bagages, 


5,6  SOUVENIRS  ENTOMOLOGIQUES 

s'en  ira  seul,  vers  l'ouest,  en  longeant  la  lisière  des  bois, 
où  se  trouve  un  sentier  praticable  aux  bêtes  de  somme. 
Il  nous  attendra  au  Jas  ou  Bâtiment,  situé  à  la  limite 
supérieure  des  hêtres,  vers  i  550  mètres  d'altitude.  Le  Jas 
est  une  grande  hutte  en  pierres  qui  doit  nous  abriter  la 
nuit,  bêtes  et  gens.  Quant  à  nous,  poursuivons  l'ascen- 
sion et  atteignons  la  crête,  que  nous  suivrons  pour 
gagner  avec  moins  de  peine  la  cime  terminale.  Du  som- 
met, après  le  coucher  du  soleil,  nous  descendrons  au  Jas, 
où  le  guide  sera  depuis  longtemps  arrivé.  Tel  est  le  plan 
proposé  et  adopté. 

La  crête  est  atteinte.  Au  sud  se  déroulent,  à  perte  de 
vue,  les  pentes,  relativement  douces,  que  nous  venons 
de  gravir;  au  nord,  la  scène  est  d'une  grandiose  sauva- 
gerie :  la  montagne,  tantôt  coupée  à  pic,  tantôt  disposée 
en  gradins  d'une  effrayante  déclivité,  n'est  guère  qu'un 
précipice  d'un  kilomètre  et  demi  de  hauteur.  Toute 
pierre  lancée  ne  s'arrête  plus  et  bondit  de  chute  en  chuto 
jusqu'au  fond  de  la  vallée,  où  se  distingue,  comme  un 
ruban,  le  lit  du  Toulourenc.  Tandis  que  mes  compagnons 
ébranlent  des  quartiers  de  roche  et  les  font  rouler  dans 
l'abîme  pour  en  suivre  l'épouvantable  dégringolade,  je 
découvre,  sous  l'abri  d'une  large  pierre  plate,  une  vieille 
connaissance  entomologique,  l'Ammophile  hérissée,  que 
j'avais  toujours  rencontrée  isolée  sur  les  berges  des  che- 
mins de  la  plaine,  tandis  qu'ici,  presque  à  la  cime  du 
Ventoux,  je  la  trouve  au  nombre  de  quelques  centaines 
d'individus  groupés  en  tas  sous  le  même  abri. 

J'en  étais  à  rechercher  les  causes  de  cette  populeuse 
agglomération,  lorsque  le  souffle  du  midi,  qui  déjà  nous 


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VERSANT  NORD  DU  MONT-VENTOUX 


UNE  ASCENSION  AU  MONT  VENTOUX  217 

avait  inspiré  dans  la  matinée  quelques  vagues  craintes, 
amène  soudainement  un  convoi  de  nuages  se  résolvant 
en  pluie.  Avant  d'y  avoir  pris  garde,  nous  sommes  enve- 
loppés d'une  épaisse  brume  pluvieuse,  qui  ne  permet  d'y 
voir  à  deux  pas  devant  soi.  Par  une  fâcheuse  coïncidence, 
l'un  de  nous,  mon  excellent  ami  Th .  Delacour,  s'est 
écarté  à  la  recherche  de  l'Euphorbe  saxatile,  l'une  des 
curiosités  végétales  de  ces  hauteurs.  Faisant  porte-voix 
de  nos  mains,  nous  réunissons  en  un  appel  commun 
l'effort  de  nos  poitrines.  Personne  ne  répond.  La  voix  se 
perd  dans  la  masse  floconneuse  et  dans  la  sourde  rumeur 
de  la  nuée  tourbillonnante.  Cherchons  donc  l'égaré  puis- 
qu'il ne  peut  nous  entendre.  Au  milieu  de  l'obscurité  du 
nuage,  il  est  impossible  de  se  voir  l'un  l'autre,  à  la  dis- 
tance de  deux  ou  trois  pas,  et  je  suis  le  seul  des  sept  qui 
connaisse  les  localités.  Pour  ne  laisser  personne  à  l'aban- 
don, nous  nous  prenons  par  la  main,  et  je  me  mets 
moi-même  en  tête  de  la  chaîne.  C'est  alors,  pendant 
quelques  minutes,  un  véritable  jeu  de  Colin-Maillard, 
qui  n'aboutit  à  rien.  Delacour,  sans  doute,  lui-même 
habitué  du  Ventoux,  en  voyant  venir  les  nuages,  aura 
profité  des  dernières  éclaircies  pour  gagner  à  la  hâte 
l'abri  du  Jas.  Gagnons-le  nous-mêmes  au  plus  tôt,  car 
déjà  l'eau  nous  ruisselle  à  l'intérieur  des  vêtements  tout 
aussi  bien  qu'à  l'extérieur.  Le  pantalon  de  coutil  est  collé 
sur  la  peau  comme  un  second  épiderme. 

Une  grave  difficulté  s'élève  :  les  va-et- revient,  tours  et 
retours  de  nos  recherches,  m'ont  mis  dans  l'état  d'une 
personne  à  qui  l'on  bande  les  yeux  et  que  l'on  fait,  après, 
pirouetter  sur  les  talons.  J'ai  perdu  toute  orientation; 


3i8  SOUVENIRS  ENTOMOLOGIOUES 

je  ne  sais  plus,  absolument  plus,  de  quel  côté  est  le 
flanc  sud.  J'interroge  l'un,  j'interroge  l'autre  :  les  avis 
sont  partagés,  très  douteux.  Conclusion  :  aucun  de  nous 
ne  saurait  affirmer  où  est  le  nord,  où  est  le  sud.  Jamais, 
non,jamais,  jen'ai  compris  la  valeur  des  points  cardinaux 
comme  en  ce  moment-là.  Tout  autour  de  nous  est  l'in- 
connu de  la  nuée  grise;  sous  nos  pieds,  nous  distinguons 
tout  juste  la  naissance  d'une  pente  d'ici  et  d'une  pente  de 
là.  Mais  quelle  est  la  bonne?  Il  faut  choisir  et  se  préci- 
piter de  confiance.  Si  par  malheur  nous  descendons  la 
pente  nord,  nous  courons  nous  fracasser  dans  les  préci- 
pices dont  la  vue  seule  tantôt  nous  inspirait  reff"roi.  Pas 
un  n'en  reviendra  peut-être.  J'eus  là  quelques  minutes  de 
poignante  perplexité. 

Restons  ici,  disaient  la  plupart;  attendons  la  fin  de  la 
pluie.  Mauvais  conseil,  répliquaient  les  autres,  et  j'étais 
du  nombre;  mauvais  conseil  :  la  pluie  peut  durer  long- 
temps, et  mouillés  comme  nous  le  sommes,  aux  premières 
fraîcheurs  de  la  nuit  nous  gèlerons  sur  place.  Mon  digne 
ami  Bernard  Verlot,  venu  tout  exprès  du  Jardin  des 
Plantes  de  Paris  pour  faire  avec  moi  l'ascension  du  Ven- 
toux,  montrait  un  calme  imperturbable,  s'en  remettant 
à  ma  prudence  pour  sortir  de  ce  mauvais  pas.  Je  le  tire 
un  peu  à  l'écart,  afin  de  ne  pas  augmenter  la  panique 
des  autres,  et  lui  dévoile  mes  terribles  appréhensions. 
Un  conciliabule  est  tenu  à  nous  deux  :  nous  cherchons  à 
suppléer  par  la  boussole  de  la  réflexion  l'aiguille  aimantée 
absente.  «  Quand  les  nuages  sont  venus,  lui  disais-je, 
c'est  bien  par  le  sud?  —  C'est  parfaitement  par  le  sud. 
—  Et,  quoique  le  vent  fût  presque  insensible,  la  pluie 


UNE  ASCENSION  AU  MONT  VENTOUX  219 

avait  une  légère  inclinaison  du  sud  au  nord?  —  Mais 
oui  :  j'ai  constaté  cette  direction  tant  que  j'ai  pu  me 
reconnaître.  N'avons-nous  pas  là  de  quoi  nous  guider? 
Descendons  du  côté  d'où  vient  la  pluie.  —  J'y  avais 
songé,  mais  des  doutes  me  prennent.  Le  vent  est  trop 
faible  pour  avoir  une  direction  bien  déterminée.  C'est 
peut-être  un  souffle  tournant,  comme  il  s'en  produit  au 
sommet  de  la  montagne  lorsque  des  nuages  l'enveloppent. 
Rien  ne  me  dit  que  la  direction  première  se  soit  con- 
servée, et  que  le  mouvement  de  l'air  n'arrive  maintenant 
du  nord.  —  Je  partage  vos  doutes.  Et  alors?  —  Alors, 
alors,  voilà  le  difficile.  Une  idée  :  si  le  vent  n'a  pas 
tourné,  nous  devons  surtout  être  mouillés  à  gauche  puis- 
que la  pluie  a  été  reçue  de  ce  côté  tant  que  n'a  pas  été 
perdue  notre  orientation.  S'il  a  tourné,  la  mouillure  doit 
être  à  peu  près  égale  de  partout.  Que  l'on  se  tâte  et 
décidons.  Ça  y  est- il?  —  Ça  y  est.  —  Et  si  je  me 
trompe?  —  Vous  ne  vous  tromperez  pas,  » 

En  deux  mots  les  collègues  sont  mis  au  courant  de  la 
chose.  Chacun  se  palpe,  non  au  dehors,  exploration 
insuffisante,  mais  sous  le  vêtement  le  plus  intime;  et  c'est 
avec  un  soulagement  indicible  que  j'entends  déclarer  à 
l'unanimité  le  flanc  gauche  bien  plus  mouillé  que  l'autre. 
Le  vent  n'a  pas  tourné.  C'est  bien  :  dirigeons-nous  du 
côté  de  la  pluie.  La  chaîne  se  reforme,  moi  en  tête,  Verlot 
à  l'arrière-garde  pour  ne  pas  laisser  de  traînard.  Avant 
de  se  lancer  :  «  Eh  bien,  dis-je  encore  une  fois  à  mon  ami, 
risquons-nous  l'affaire?  —  Risquez;  je  vous  suis.  »  —  Et 
nous  piquons  aveuglément  une  tête  dans  le  redoutable 
inconnu. 


«ao  SOUVENIRS  ENTOMOLOGIQUES 

Vingt  enjambées  n'étaient  pas  faites,  vingt  de  ces 
enjambées  dont  on  n'est  pas  maître  sur  les  fortes  pentes, 
que  toute  crainte  de  péril  cesse.  Sous  nos  pieds  ce  n'est 
pas  le  vide  de  l'abîme,  c'est  le  sol  tant  désiré,  le  sol  de 
pierrailles,  qui  croulent  derrière  nous  en  longs  ruisselle- 
ments. Pour  nous  tous,  ce  cliquetis,  signe  de  terre  ferme, 
est  musique  divine.  En  quelques  minutes  est  atteinte  la 
lisière  supérieure  des  hêtres.  Ici  l'obscurité  est  plus  forte 
encore  qu'au  sommet  de  la  montagne  :  il  faut  se  courber 
jusqu'à  terre  pour  reconnaître  où  l'on  met  les  pieds. 
Comment,  au  sein  de  ces  ténèbres,  trouver  le  Jas,  enfoui 
dans  l'épaisseur  du  bois?  Deux  plantes,  assidue  végéta- 
tion des  points  hantés  par  l'homme,  le  Chénopode  Bon- 
Henri  et  l'Ortie  dioïque  me  servent  de  fil  conducteur.  De 
ma  main  libre,  je  fauche  dans  l'air,  tout  en  cheminant. 
A  chaque  piqûre  ressentie,  c'est  une  ortie,  c'est  un  jalon. 
Verlot,  à  l'arrière-garde,  s'escrime  aussi  de  son  mieux  et 
supplée  la  vue  par  la  cuisante  piqûre.  Nos  compagnons 
n'ont  guère  foi  en  ce  mode  de  recherche.  Ils  parlent  de 
continuer  la  descente  furibonde,  de  rétrograder,  s'il  le 
faut,  jusqu'à  Bédoin.  Plus  confiant  dans  le  flair  bota- 
nique, qu'il  possède  si  bien  lui-même,  Verlot  se  joint  à 
moi  pour  insister  dans  nos  recherches,  pour  rassurer  les 
plus  démoralisés  et  leur  démontrer  qu'il  est  possible,  en 
interrogeant  de  la  main  les  herbages,  d'arriver  au  gîte 
malgré  l'obscurité.  On  se  rend  à  nos  raisons;  et  peu 
après,  de  touffe  d'ortie  en  touffe  d'ortie,  la  bande  arrive 
au  Jas. 

Delacour  y  est,  ainsi  que  le  guide  avec  nos  bagages, 
abrités  à  temps  de  la  pluie.  Un  feu  flambant  et  des  vête- 


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UNE  ASCENSION  AU  MONT  VENTOUX  221 

ments  de  rechange  ont  bientôt  ramené  l'habituelle  gaieté. 
Un  bloc  de  neige,  apporté  du  vallon  voisin,  est  suspendu 
dans  un  sac  devant  le  foyer.  Une  bouteille  reçoit  l'eau 
de  fusion;  ce  sera  notre  fontaine  pour  le  repas  du  soir. 
Enfin  la  nuit  se  passe  sur  une  couche  de  feuillage  de 
hêtre,  qu'ont  triturée  nos  prédécesseurs;  et  ils  sont  nom- 
breux. Qui  sait  depuis  combien  d'années  n'a  pas  été 
renouvelé  ce  matelas,  aujourd'hui  devenu  terreau!  Ceux 
qui  ne  peuvent  dormir  ont  pour  mission  d'entretenir  le 
foyer.  Les  mains  ne  manquent  pas  pour  tisonner,  car  la 
fumée,  sans  autre  issue  qu'un  large  trou  produit  par 
l'écroulement  partiel  de  la  voûte,  emplit  la  hutte  d'une 
atmosphère  à  fumer  des  harengs.  Pour  obtenir  quelques 
bouffées  respirables,  il  faut  les  chercher  dans  les  couches 
les  plus  inférieures,  le  nez  presque  à  terre.  On  tousse 
donc,  on  maugrée,  on  tisonne,  mais  vainement  essaie- 
t-on  de  dormir.  Dès  deux  heures  du  matin  tout  le  monde 
est  sur  pied,  pour  gravir  le  cône  terminal  et  assister  au 
lever  du  soleil.  La  pluie  a  cessé,  le  ciel  est  superbe  et 
promet  une  admirable  journée. 

Pendant  l'ascension,  quelques-uns  éprouvent  une  sorte 
de  mal  au  cœur,  dont  la  cause  est  d'abord  la  fatigue  et 
en  second  lieu  la  raréfaction  de  l'air.  Le  baromètre  a 
baissé  de  140  millimètres;  l'air  que  nous  respirons  est 
d'un  cinquième  moins  dense,  et  par  conséquent  d'un  cin- 
quième moins  riche  en  oxygène.  Dans  l'état  de  bien-être, 
cette  modification  de  l'air,  trop  peu  considérable,  passe- 
rait inaperçue;  mais  venant  s'ajouter  aux  fatigues  de  la 
veille  et  à  l'insomnie,  elle  aggrave  notre  malaise.  On 
monte  donc  avec  lenteur,   les  jarrets  brisés,   le  souffle 


»33  SOUVENIRS  ENTOMOLOGIQUES 

haletant.  De  vingt  pas  en  vingt  pas,  plus  d'un  est  obligé 
de  faire  halte.  Enfin  nous  y  voici.  On  se  réfugie  dans  la 
rustique  chapelle  de  Sainte-Croix,  pour  reprendre  haleine 
et  combattre  le  froid  piquant  du  matin  par  une  accolade 
à  la  gourde,  dont  cette  fois  on  épuise  les  flancs.  Bientôt, 
le  soleil  se  lève.  Jusqu'aux  extrêmes  limites  de  l'horizon, 
le  Ventoux  projette  son  ombre  triangulaire,  dont  les  côtés 
s'irisent  de  violet  par  l'effet  des  rayons  diffractés.  Au  sud 
et  à  l'ouest  s'étendent  des  plaines  brumeuses,  où,  lorsque 
le  soleil  sera  plus  haut ,  nous  pourrons  distinguer  le 
Rhône,  ainsi  qu'un  fil  d'argent.  Au  nord  et  à  l'est  s'étale 
sous  nos  pieds  une  couche  énorme  de  nuages,  sorte 
d'océan  de  blanche  ouate  d'où  émergent,  comme  des  îlots 
de  scories,  les  sommets  obscurs  des  montagnes  infé- 
rieures. Quelques  cimes,  avec  leurs  traînées  de  glaciers, 
resplendissent  du  côté  des  Alpes. 

Mais  la  plante  nous  réclame;  arrachons -nous  à  ce 
magique  spectacle.  L'époque  de  notre  ascension,  en  août, 
était  un  peu  tardive;  pour  bien  des  plantes,  la  floraison 
était  passée.  Voulez-vous  faire  une  herborisation  vrai- 
ment fructueuse?  Soyez  ici  dans  la  première  quinzaine 
de  juillet,  et  surtout  devancez  l'apparition  des  troupeaux 
sur  ces  hauteurs  :  où  le  mouton  a  brouté  vous  ne  récolte- 
riez que  misérables  restes.  Encore  épargné  par  la  dent 
des  troupeaux,  le  sommet  du  Ventoux  est  en  juillet  un 
vrai  parterre;  sa  couche  de  pierrailles  est  émaillée  de 
fleurs.  En  mes  souvenirs  apparaissent,  toutes  ruisselantes 
de  la  rosée  du  matin,  les  gracieuses  touffes  d'Androsace 
villeuse,  à  fleurs  blanches  avec  un  œil  rose  tendre;  la 
Violette  du  mont  Cenis,  dont  les  grandes  corolles  bleues 


UNE  ASCENSION  AU  MONT  VENTOUX  235 

s'étalent  sur  les  éclats  de  calcaire;  la  Valériane  Saliunque , 
qui  associe  le  suave  parfum  de  ses  inflorescences  et 
l'odeur  stercoraire  de  ses  racines;  la  Globulaire  cordi- 
foliée,  formant  des  tapis  compacts  d'un  vert  cru  semés  de 
capitules  bleus;  le  Myosotis  alpestre,  dont  l'azur  rivalise 
avec  celui  des  cieux;  l'Iberis  de  Candolle,  dont  la  tige 
menue  porte  une  tête  serrée  de  fleurettes  blanches  et 
plonge  en  serpentant  au  milieu  des  pierrailles;  la  Saxi- 
frage à  feuilles  opposées  et  la  Saxifrage  muscoïde,  toutes 
les  deux  serrées  en  coussinets  sombres,  constellés  de 
corolles  roses  pour  la  première,  de  corolles  blanches 
lavées  de  jaune  pour  la  seconde.  Quand  le  soleil  aura 
plus  de  force,  nous  verrons  mollement  voleter  d'une 
touffe  fleurie  à  l'autre  un  superbe  Papillon  à  ailes  blan- 
ches avec  quatre  taches  d'un  rouge  carmin  vif,  cerclées 
de  noir.  C'est  le  Parnassius  Apollo,  hôte  élégant  des 
solitudes  des  Alpes,  au  voisinage  des  neiges  éternelles. 
Sa  chenille  vit  sur  les  Saxifrages.  Bornons  là  cet  aperçu 
des  douces  joies  qui  attendent  le  naturaliste  au  sommet 
du  mont  Ventoux,  et  revenons  à  l'Ammophile  hérissée, 
blottie  en  nombre  sous  l'abri  d'une  pierre  lorsque  la  nuée 
pluvieuse  est  venue  hier  nous  envelopper. 


Parnassius  Apollo. 


XIV 
LES  ÉMIGRANTS 


J'ai  raconté  comment,  sur  les  crêtes  du  mont  Ventoux, 
vers  l'altitude  de  i  800  mètres,  j'avais  eu  une  de  ces 
bonnes  fortunes  entomologiques  qui  seraient  riches  de 
conséquences  si  elles  se  présentaient  assez  fréquemment 
pour  se  prêter  à  des  études  suivies.  Malheureusement 
mon  observation  est  unique,  et  je  désespère  de  jamais  la 
renouveler.  Je  ne  pourrai  donc  étayer  sur  elle  que  des 
soupçons.  C'est  aux  observateurs  futurs  de  remplacer 
mes  probabilités  par  des  certitudes. 

Sous  l'abri  d'une  large  pierre  plate,  je  découvre  quel- 
ques centaines  d'Ammophiles  (Ammophila  hirsuta), 
amoncelées  les  unes  sur  les  autres  et  d'une  manière 
presque  aussi  compacte  que  le  sont  les  Abeilles  dans  la 
grappe  d'un  essaim.  Aussitôt  la  pierre  levée,  tout  ce 
petit  monde  velu  se  met  à  grouiller,  sans  tentative 
aucune  de  fuir  au  vol.  Je  déplace  le  tas  à  pleines  mains, 
nul  ne  fait  mine  de  vouloir  abandonner  le  groupe.  Des 
intérêts  communs  semblent  les  maintenir  indissoluble- 
1.  15 


226  SOUVENIRS  ENTOMO LOGIQUES 

ment  unis;  pas  un  ne  part  si  tous  ne  partent.  Avec 
tout  le  soin  possible,  j'examine  la  pierre  plate  qui  ser- 
vait d'abri,  le  sol  qu'elle  recouvrait  ainsi  que  les  environs 
immédiats  :  je  ne  découvre  rien  qui  puisse  me  dire  la 
cause  de  cette  étrange  réunion.  Ne  pou- 
vant mieux  faire,  j'essaie  le  dénombre- 
ment. J'en  étais  là  quand  les  nuages  sont 
venus  mettre  fin  à  mes  observations  et 
nous  plonger  dans  cette  obscurité  dont 
je  viens  de  dire  les  anxieuses  suites.  Aux 
Ammophiie  hérissée,  premières  gouttcs  dc  pluie,  avant  d'aban- 
donner les  lieux,  je  m'empresse  de  re- 
mettre la  pierre  en  place  et  de  réintégrer  les  Ammophiles 
sous  leur  abri.  Je  m'accorde  un  bon  point,  que  le  lecteur 
confirmera,  je  l'espère,  pour  avoir  eu  la  précaution  de  ne 
pas  laisser  exposées  à  l'averse  les  pauvres  bêtes  dérangées 
par  ma  curiosité. 

L'Ammophile  hérissée  n'est  pas  rare  dans  la  plaine, 
mais  c'est  toujours  une  à  une  qu'elle  se  rencontre  au 
bord  des  sentiers  et  sur  les  pentes  sablonneuses,  tantôt 
livrée  au  travail  d'excavation  de  son  puits,  tantôt  occupée 
au  charroi  de  sa  lourde  chenille.  Elle  est  solitaire,  comme 
le  Sphex  languedocien;  aussi  était-ce  pour  moi  profonde 
surprise  que  de  trouver,  presque  à  la  cime  du  Ventoux, 
cet  Hyménoptère  réuni  en  si  grand  nombre  sous  l'abri  de 
la  même  pierre.  Au  lieu  de  l'individu  isolé,  qui  jusqu'ici 
m'était  connu,  s'offrait  à  mes  regards  une  société  popu- 
leuse. Essayons  de  remonter  aux  causes  probables  de 
cette  agglomération. 

Par  une  exception  fort  rare  chez  les  Hyménoptères 


LES  EMIGRANTS  2:7 

fouisseurs,  l'Ammophile  hérissée  nidifie  dès  les  premiers 
jours  du  printemps  :  vers  la  fin  de  mars  si  la  saison  est 
douce,  au  plus  tard  dans  la  première  quinzaine  d'avril, 
alors  que  les  Grillons  prennent  la  forme  adulte  et  dépouil- 
lent douloureusement  la  peau  du  jeune  âge  sur  le  seuil 
de  leur  logis,  alors  que  le  Narcisse  des  poètes  épanouit 
ses  premières  fleurs  et  que  le  Pro3'er  lance,  dans  les  prai- 
ries, sa  traînante  note  du  haut  des  peupliers,  l'Ammophile 
hérissée  est  à  l'œuvre  pour  creuser  le  domicile  de  ses 
larves  et  l'approvisionner;  tandis  que  les  autres  Ammo- 
philes  et  les  divers  Hyménoptères  déprédateurs  en  général, 
ne  font  ce  travail  qu'en  automne,  dans  le  courant  de  sep- 
tembre et  d'octobre.  Cette  nidification  si  précoce,  devan- 
çant de  six  mois  la  date  adoptée  par  l'immense  majorité, 
suscite  aussitôt  quelques  réflexions. 

On  se  demande  si  les  Ammophiles  qu'on  trouve  occu- 
pées à  leurs  terriers,  dans  les  premiers  jours  d'avril,  sont 
bien  des  insectes  de  l'année;  c'est-à-dire  si  ces  printaniers 
travailleurs  ont  achevé  leurs  métamorphoses  et  quitté 
leurs  cocons  dans  les  trois  mois  qui  précèdent.  La  règle 
générale  veut  que  le  fouisseur  devienne  insecte  parfait, 
abandonne  sa  demeure  souterraine  et  s'occupe  de  ses 
larves  dans  la  même  saison.  C'est  en  juin  et  juillet  que  la 
plupart  des  Hyménoptères  giboyeurs  sortent  des  galeries 
où  ils  ont  vécu  à  l'état  de  larves;  c'est  dans  les  mois  sui- 
vants, août,  septembre  et  octobre,  qu'ils  déploient  leurs 
industries  de  mineur  et  de  chasseur. 

Semblable  loi  s'applique-t-elle  à  l'Ammophile  hérissée? 
La  même  saison  voit-elle  la  transformation  finale  et  les 
travaux  de  l'insecte?  C'est  très  douteux,  car  rH)''méno- 


228  SOUVENIRS  ENTOMOLOGIQUES 

ptère,  occupé  au  travail  des  terriers  en  fin  mars,  devrait 
alors  achever  ses  métamorphoses  et  rompre  l'abri  du 
cocon  dans  le  courant  de  l'hiver,  au  plus  tard  en  février. 
La  rudesse  du  climat  en  cette  période  ne  permet  pas 
d'admettre  telle  conclusion.  Ce  n'est  point  quand  l'âpre 
mistral  hurle  des  quinze  jours  sans  discontinuer  et  con- 
gèle le  sol,  ce  n'est  point  quand  des  rafales  de  neige 
succèdent  à  ce  souffle  glacé,  que  peuvent  s'accomplir  les 
délicates  transformations  de  la  nymphose  et  que  l'insecte 
parfait  peut  songer  à  quitter  l'abri  de  son  cocon.  Il  faut 
les  douces  moiteurs  de  la  terre  sous  le  soleil  d'été  pour 
l'abandon  de  la  cellule. 

Si  elle  m'était  connue,  l'époque  précise  à  laquelle 
l'Ammophile  hérissée  sort  du  terrier  natal  me  viendrait 
ici  grandement  en  aide;  mais,  à  mon  vif  regret,  je 
l'ignore.  Mes  notes,  recueillies  au  jour  le  jour,  avec  cette 
confusion  inévitable  dans  un  genre  de  recherches  presque 
constamment  subordonnées  aux  chances  de  l'impréNU, 
sont  muettes  sur  ce  point,  dont  je  vois  toute  l'im- 
portance aujourd'hui  que  je  veux  coordonner  mes  maté- 
riaux pour  écrire  ces  lignes.  J'y  trouve  mentionnée  l'éclo- 
sion  de  l'Ammophile  des  sables  le  5  juin,  et  celle  de 
l'Ammophile  argentée  le  20  du  même  mois;  rien,  dans 
mes  archives,  ne  se  rapporte  à  l'éclosion  de  l'Ammophile 
hérissée.  C'est  un  détail  non  élucidé  par  oubli.  Les  dates 
données  pour  les  deux  autres  espèces  rentrent  dans  la  loi 
générale  :  l'apparition  de  l'insecte  parfait  a  lieu  à  l'époque 
des  chaleurs.  Par  analogie,  je  rapporte  à  la  même 
époque  la  sortie  de  l'Ammophile  hérissée  hors  du 
cocon. 


LES  EMIGRANTS  329 

D'où  proviennent  alors  les  Ammophiles  que  l'on  voit 
travailler  à  leurs  terriers  en  fin  mars  et  avril?  La  con- 
clusion est  forcée  :  ces  Hyménoptères  ne  sont  pas  de 
l'année  actuelle,  mais  de  l'année  précédente;  sortis  de 
leurs  cellules  à  l'époque  habituelle,  en  juin  et  juillet,  ils 
ont  passé  l'hiver  pour  nidifier  aussitôt  le  printemps  venu. 
En  un  mot,  ce  sont  des  insectes  hivernants.  L'expérience 
confirme  en  plein  cette  conclusion. 

Pour  peu  qu'on  se  livre  à  des  recherches  patientes 
dans  les  bancs  verticaux  de  terre  ou  de  sable  bien  exposés 
aux  rayons  du  soleil,  là  surtout  où  des  générations  de 
divers  Hyménoptères  récolteurs  de  miel  se  sont  succédé 
d'année  en  année  et  ont  criblé  la  paroi  d'un  labyrinthe  de 
couloirs,  de  manière  à  lui  donner  l'aspect  d'une  énorme 
éponge,  on  est  à  peu  près  sûr  de  rencontrer,  au  cœur  de 
l'hiver,  bien  tapie  au  chaud  dans  les  retraites  du  banc 
ensoleillé,  l'Ammophile  hérissée,  soit  seule,  soit  par 
groupes  de  trois  ou  quatre,  attendant  inactive  l'arrivée 
des  beaux  jours.  Cette  petite  fête  de  revoir,  au  milieu  des 
deuils  et  des  froids  de  l'hiver,  le  gracieux  Hyménoptère 
qui,  aux  premiers  chants  du  Proyer  et  du  Grillon,  anime 
les  pelouses  des  sentiers,  j'ai  pu  me  la  procurer  autant  de 
fois  que  je  l'ai  voulu.  Si  le  temps  est  calme  et  le  soleil  un 
peu  vif,  le  frileux  insecte  vient  sur  le  seuil  de  son  abri  se 
pénétrer  avec  délices  des  rayons  les  plus  chauds  ;  ou  bien 
encore  il  s'aventure  timidement  au  dehors  et  parcourt  pas 
à  pas,  en  se  lustrant  les  ailes,  la  surface  du  banc  spon- 
gieux. Ainsi  fait  le  petit  lézard  gris,  quand  le  soleil  com- 
mence à  réchauffer  la  vieille  muraille,  sa  patrie. 

Mais  vainement  on  chercherait  en  hiver,   même  aux 


230  SOUVENIRS  ENTOMOLOGIQUES 

abris  les  mieux  défendus,  les  Cerceris,  Sphex,  Philantshe, 
Bembex  et  autres  Hyménoptères  à  larves  carnassières. 
Tous  sont  morts  après  le  travail  d'automne,  et  leurs  races 
ne  sont  plus  représentées,  dans  la  froide  saison,  que  par 
les  larves,  engourdies  au  fond  des  cellules.  Ainsi  donc, 
par  une  exception  fort  rare,  l'Ammophile  hérissée,  éclose 
à  l'époque  des  chaleurs,  passe  l'hiver  suivant,  abritée 
dans  quelque  chaud  refuge;  et  telle  est  la  cause  de  son 
apparition  si  printanière. 

Avec  ces  données,  essayons  d'expliquer  le  groupe 
d'Ammophiles  observé  sur  les  crêtes  du  mont  Ventoux. 
Que  pouvaient  faire  sous  l'abri  de  leur  pierre  ces  nom- 
breux Hyménoptères  amoncelés?  Se  proposaient-ils  d'y 
prendre  leurs  quartiers  d'hiver,  et  d'attendre,  engourdis 
sous  le  couvert  de  la  dalle,  la  saison  propice  à  leurs 
travaux?  Tout  en  démontre  l'invraisemblance.  Ce  n'est 
pas  au  mois  d'août,  au  moment  des  fortes  chaleurs, 
qu'un  animal  est  pris  des  somnolences  de  l'hiver.  Le 
manque  de  nourriture,  suc  mielleux  lapé  au  fond  des 
fleurs,  ne  peut  non  plus  être  invoqué.  Bientôt  vont 
arriver  les  ondées  de  septembre,  et  la  végétation,  un 
moment  suspendue  par  les  ardeurs  caniculaires,  va 
prendre  vigueur  nouvelle  et  couvrir  les  champs  d'une 
floraison  presque  aussi  variée  que  celle  du  printemps. 
Cette  période  de  liesse  pour  la  majorité  des  Hyménoptères 
ne  saurait  être,  pour  l'Animophile  hérissée,  une  époque 
de  torpeur. 

Et  puis,  est-il  permis  de  supposer  que  les  hauteurs 
du  VentouK,  balayées  par  des  coups  de  mistral  déraci- 
nant parfois  hêtres  et  sapins;  que  des  cimes  où  la  bise  fait 


LES  EMIGRANTS  ?3t 

pendant  six  mois  tourbillonner  les  neiges;  que  des  crêtes 
enfin,  enveloppées  la  majeure  partie  de  l'année  par  la  froide 
brume  des  nuages,  soient  adoptées,  comme  refuge  d'hiver, 
par  un  insecte  si  ami  du  soleil?  Autant  vaudrait  le  faire 
hiverner  parmi  les  glaces  du  cap  Nord.  Non,  ce  n'est  pas 
là  que  l'Ammophile  hérissée  doit  passer  la  mauvaise  sai- 
son. Le  groupe  observé  n'y  était  que  de  passage.  Aux 
premiers  indices  de  la  pluie,  qui  nous  échappaient  à  nous, 
mais  ne  pouvaient  échapper  à  l'insecte,  éminemment  sen- 
sible aux  variations  de  l'atmosphère,  la  bande  en  voyage 
s'était  réfugiée  sous  une  pierre,  et  attendait  la  fin  de  la 
pluie  pour  reprendre  son  vol.  D'où  venait-elle?  Où  allait- 
elle? 

En  cette  même  époque  d'août,  et  principalement  de 
septembre,  arrivent  chez  nous,  sur  les  terres  chaudes 
de  l'olivier,  les  caravanes  des  petits  oiseaux  émigrants, 
descendant  par  étapes  des  pays  où  ils  ont  aimé,  des  pays 
plus  frais,  plus  boisés,  plus  paisibles  que  les  nôtres,  où 
ils  ont  élevé  leur  couvée.  Ils  arrivent  presque  à  jour  fixe, 
dans  un  ordre  invariable,  comme  guidés  par  les  fastes 
d'un  calendrier  d'eux  seuls  connu.  Ils  séjournent  quelque 
temps  dans  nos  plaines,  riche  étape  où  abonde  l'insecte, 
exclusive  nourriture  de  la  plupart;  motte  par  motte,  ils 
visitent  nos  champs,  où  le  soc  du  labourage  met  alors  à 
découvert  dans  les  sillons  une  foule  de  vermisseaux,  leur 
régal;  à  ce  régime,  promptement  ils  gagnent  croupion 
matelassé  de  graisse,  grenier  d'abondance,  réserve  nutri- 
tive pour  les  fatigues  à  venir;  enfin,  bien  pourvus  de  ce 
viatique,  ils  poursuivent  leur  descente  vers  le  sud,  pour 
se  rendre  aux  pays  sans  hiver,  où  l'insecte  ne  manque 


933  SOUVENIRS  ENTOMO LOGIQUES 

jamais  :  l'Espagne  et  l'Italie  méridionales,  les  îles  de  la 
Méditerranée,  l'Afrique.  C'est  l'époque  des  joies  de  la 
chasse  et  des  succulentes  brochettes  de  Pieds-noirs. 

La  Calandrelle,  le  Crèou^  comme  on  dit  ici,  est  la 
première  arrivée.  A  peine  le  mois  d'août  commence, 
qu'on  la  voit  explorer  les  champs  caillouteux,  à  la 
recherche  des  petites  semences  de  Setaria,  mauvaise  gra- 
minée  qui  infeste  les  cultures.  A  la  moindre  alerte, 
elle  part  avec  un  aigre  clapotement  de  gosier  assez 
bien  imité  par  son  nom  provençal.  Elle  est  bientôt  suivie 
du  Tarier,  qui  butine  paisiblement  de  petits  charançons, 
des  criquets,  des  fourmis,  dans  les  vieux  champs  de 
luzerne.  Avec  lui  commence  l'illustre  série  des  Pieds- 
noirs,  honneur  de  la  broche.  Elle  se  continue,  quand 
septembre  est  arrivé,  par  le  plus  célèbre,  le  Motteux 
vulgaire  ou  Cul-blanc,  glorifié  de  tous  ceux  qui  ont  pu 
apprécier  ses  hautes  qualités.  Jamais  Becfigue  des  gour- 
mets de  Rome,  immortalisé  dans  les  épigrammes  de 
Martial,  n'a  valu  l'exquise  et  parfumée  pelote  de  graisse 
du  Motteux,  devenu  scandaleusement  obèse  par  un  régime 
immodéré.  C'est  un  consommateur  effréné  d'insectes  de 
tout  ordre.  Mes  archives  de  chasseur  naturaliste  font  foi 
du  contenu  de  son  gésier.  On  y  trouve  tout  le  petit 
peuple  des  guérets  :  larves  et  charançons  de  toutes  espèces, 
criquets,  opatres,  cassides,  chrysomèles,  grillons,  forfi- 
cules,  fourmis,  araignées,  cloportes,  hélices,  iules  et  tant 
d'autres.  Et  pour  faire  diversion  à  cette  nourriture  de  haut 
goût,  raisins,  baies  de  la  ronce,  baies  du  cornouiller 
sanguin.  Tel  est  le  menu  que  poursuit  sans  repos  le 
Motteux,   lorsqu'il    vole  d'une  motte  de   terre  à  l'autre, 


LES  EMIGRAXTS  231 

avec  ce  faux  air  de  papillon  en  fuite  que  lui  donnent  les 
pennes  blanches  de  sa  queue  étalée.  Aussi  Dieu  sait  à 
quel  prodige  d'embonpoint  il  s'élève. 

Un  seul  le  surpasse  dans  l'art  de  se  faire  gras.  C'est 
son  contemporain  d'émigration,  autre  passionné  consom- 
mateur d'insectes  :  le  Pipit  des  buissons,  ainsi  que  le 
dénomment  absurdement  les  nomenclateurs,  tandis  que  le 
dernier  de  nos  pâtres  n'a  jamais  hésité  à  l'appeler  le 
Grasset,  l'oiseau  gras  par  excellence.  Ce  nom  seul  ren- 
seigne à  fond  sur  le  caractère  dominant.  Aucun  autre 
n'atteint  pareille  obésité.  Un  moment  arrive  où  chargé 
de  coussinets  de  graisse  jusque  sur  l'aile,  le  cou,  la 
naissance  du  crâne,  l'oiseau  figure  une  petite  motte  de 
beurre.  A  peine  peut-il,  le  malheureux,  voleter  d'un 
mûrier  à  l'autre,  où  il  halette  dans  l'épaisseur  de  la 
feuillée,  à  demi  étouffé  de  gras-fondu,  victime  de  son 
amour  du  charançon. 

Octobre  nous  amène  la  svelte  Lavandière  grise,  mi- 
cendrée,  mi-blanche,  avec  un  large  hausse-col  de  velours 
noir  sur  la  poitrine.  Le  gracieux  oiseau,  trottinant, 
hochant  la  queue,  suit  le  laboureur  presque  sous  les  pas 
de  l'attelage,  et  cueille  la  vermine  dans  le  sillon  tout 
frais.  Vers  la  même  époque  arrive  l'Alouette,  d'abord 
par  petites  compagnies  envo3^ées  en  éclaireurs  ;  puis  par 
bandes  sans  nombre,  qui  prennent  possession  des  champs 
de  blé  et  des  terres  en  friche,  où  abondent  les  semences 
de  Setaria,  leur  nourriture  habituelle.  Alors,  dans  la 
plaine,  au  milieu  de  la  scintillation  générale  des  gouttes 
de  rosée  et  des  cristaux  de  gelée  blanche  appendus  à 
chaque  brin  d'herbe,   le  miroir  lance  ses  éclairs   inter- 


2  54  SOUVENIRS  ENTOMOLOGIQUES 

mittents  sous  les  rayons  du  soleil  du  matin;  alors  la 
chouette,  lancée  par  la  main  du  chasseur,  fait  sa  courte 
volée,  s'abat,  se  redresse  avec  de  brusques  haut-le-corps 
et  des  roulements  d'yeux  efifarés  ;  et  l'Alouette  d'arriver, 
d'un  vol  plongeant,  curieuse  de  voir  de  près  la  brillante 
machine  ou  le  grotesque  oiseau.  Elle  est  là,  devant  vous, 
à  quinze  pas,  les  pattes  pendantes,  les  ailes  étalées,  en 
manière  de  Saint-Esprit.  C'est  le  moment  :  visez  et  feu! 
Je  souhaite  à  mes  lecteurs  les  émotions  de  cette  ravis- 
sante chasse. 

Avec  l'Alouette,  souvent  dans  les  mêmes  compagnies, 
nous  vient  la  Farlouse,  vulgairement  le  Sisi.  Encore  une 
onomatopée  qui  traduit  le  petit  cri  d'appel  de  l'oiseau. 
Nul  ne  donne  avec  plus  de  fougue  sur  la  chouette, 
autour  de  laquelle  il  évolue  dans  un  balancement  conti- 
nuel. Ne  poursuivons  pas  davantage  la  revue  des  émi- 
grants  qui  nous  visitent.  La  plupart  ne  font  ici  qu'une 
halte;  ils  y  séjournent  quelques  semaines,  retenus  par 
l'abondance  des  vivres,  des  insectes  surtout;  puis  forti- 
fiés, riches  d'embonpoint,  ils  poursuivent  leur  voyage 
vers  le  sud.  D'autres,  en  petit  nombre,  pour  quartiers 
d'hiver  adoptent  nos  plaines,  oii  la  neige  est  très  rare, 
où  mille  petites  graines  sont  à  découvert  sur  le  sol, 
même  au  cœur  de  la  rude  saison.  Telle  est  l'Alouette, 
qui  exploite  les  champs  de  blé  et  les  friches;  telle  est 
la  Farlouse  qui  préfère  les  luzernières  et  les  prairies. 

L'Alouette,  si  commune  dans  presque  toute  la  France, 
ne  niche  pas  dans  les  plaines  de  Vaucluse  ;  elle  y  est 
remplacée  par  l'Alouette  huppée,  le  Cochevis,  ami  de  la 
grande  route  et  du  cantonnier.  Mais  il  n'est  pas  néces- 


LES  ÉMIGRANTS  335 

saire  de  remonter  bien  avant  dans  le  nord  pour  tromer 
les  lieux  favoris  de  ses  couvées  :  le  département  limi- 
trophe, la  Drôme,  est  déjà  riche  en  nids  de  cet  oiseau. 
Il  est  alors  fort  probable  que,  parmi  les  vols  d'Alouettes 
venant  prendre  possession  de  nos  plaines  pour  tout 
l'automne  et  tout  l'hiver,  beaucoup  ne  descendent  pas 
de  plus  loin  que  la  Drômc.  Il  leur  suffit  d'émigrer  dans 
le  département  voisin  pour  avoir  plaines  sans  neige  et 
menues  semences  assurées. 

Semblable  émigration  à  petite  distance  me  paraît  être 
la  cause  du  rassemblement  d'Ammophiles  surpris  vers 
la  cîme  du  Ventoux.  J'ai  établi  que  cet  Hyménoptère 
passe  l'hiver  à  l'état  d'insecte  parfait,  réfugié  dans 
quelque  abri,  où  il  attend  le  mois  d'avril  pour  nidifier. 
Lui  aussi,  comme  l'Alouette,  doit  prendre  ses  précau- 
tions contre  la  saison  des  frimas.  S'il  n'a  pas  à  redouter 
le  manque  de  nourriture,  capable  qu'il  est  de  supporter 
l'abstinence  jusqu'au  retour  des  fleurs,  il  lui  faut  du 
moins,  à  lui  si  frileux,  se  garantir  des  mortelles  atteintes 
du  froid.  Il  fuira  donc  les  cantons  neigeux,  les  pays  où 
le  sol  profondément  se  gèle;  il  se  réunira  en  caravane 
émigrante  à  la  manière  des  oiseaux,  et  franchissant 
monts  et  vallées,  ira  élire  domicile  dans  les  vieilles 
murailles  et  les  bancs  sablonneux  que  réchauffe  le  soleil 
méridional.  Puis,  les  froids  passés,  la  bande  regagnera, 
en  totalité  ou  en  partie,  les  lieux  d'où  elle  était  venue. 
Ainsi  s'expliquerait  le  groupe  d'Ammophiles  du  Ventoux. 
C'était  une  tribu  émigrante,  qui,  venue  des  froides  terres 
de  la  Drôme  pour  descendre  dans  les  chaudes  plaines  de 
l'olivier,   avait    franchi   la  profonde    et   large  vallée  du 


3}6  SOUVENIRS  ENTOMOLOGIQUES 

Toulourenc  et,  surprise  par  la  pluie,  faisait  halte  sur  la 
crête  du  mont.  L'Ammophile  hérissée,  pour  se  soustraire 
aux  froids  de  l'hiver,  paraîtrait  donc  soumise  à  des  émi- 
grations. A  l'époque  où  les  petits  oiseaux  voyageurs 
commencent  le  défilé  de  leurs  caravanes,  elle  entrepren- 
drait, elle  aussi,  son  voyage  d'un  canton  plus  froid  dans 
un  canton  voisin  plus  chaud.  Quelques  vallées  traversées, 
quelques  montagnes  franchies,  lui  feraient  trouver  le 
climat  désiré. 

J'ai  recueilli  deux  autres  exemples  de  réunions  extra- 
ordinaires d'insectes  à  de  grandes  hauteurs.  En  octobre, 
j'ai  trouvé  la  chapelle  du  sommet  du  mont  Ventoux 
couverte  de  Coccinelles  à  sept  points,  la  bête  à  bon  Dieu 
du  langage  populaire.  Ces  insectes,  appliqués  sur  la 
pierre  tant  des  parois  que  de  la  toiture  en  dalles,  étaient 
si  serrés  l'un  contre  l'autre,  que  le  grossier 
édifice  prenait,  à  quelques  pas,  l'aspect  d'un 
ouvrage  en  globules  de  corail.  Je  n'oserais 
évaluer  les  myriades  de  Coccinelles  qui   se 

Coccinelle  "^  ^ 

à  sept  points,  trouvaient  là  en  assemblée  générale.  Ce  n'est 
certainement  pas  la  nourriture  qui  avait  attiré 
ces  mangeuses  de  pucerons  sur  la  cime  du  Ventoux,  pres- 
que à  deux  kilomètres  d'altitude.  La  végétation  y  est  trop 
maigre,  et  jamais  Pucerons  ne  se  sont  aventurés  jusque-là. 
Une  autre  fois,  en  juin,  sur  le  plateau  de  Saint-Amans, 
voisin  du  Ventoux,  à  une  altitude  de  734  mètres,  j'ai  été 
témoin  d'une  réunion  semblable,  mais  beaucoup  moins 
nombreuse.  Au  point  le  plus  saillant  du  plateau,  sur  le 
bord  d'un  escarpement  de  roches  à  pic,  se  dresse  una 
croix  avec   piédestal  de   pierres  de  taille.  C'est  sur  les 


LES  ÉMIGRANTS  257 

faces  de  ce  piédestal  et  sur  les  rochers  lui  servant  de  base 
que  le  même  Coléoptère  du  Ventoux,  la  Coccinelle  à 
sept  points,  s'était  rassemblé  en  légions.  Les  insectes 
étaient  pour  la  plupart  immobiles;  mais  partout  où  le 
soleil  donnait  avec  ardeur,  il  y  avait  continuel  échange 
entre  les  arrivants,  qui  venaient  prendre  place,  et  les 
occupants  du  reposoir,  qui  s'envolaient  pour  revenir 
après  un  court  essor. 

Là,  pas  plus  qu'au  sommet  du  Ventoux,  rien  n'a  pu 
me  renseigner  sur  les  causes  de  ces  étranges  réunions 
en  des  points  arides,  sans  Pucerons,  et  nullement  faits 
pour  attirer  des  Coccinelles;  rien  n'a  pu  me  dire  le 
secret  de  ces  rendez-vous  populeux  sur  les  maçonneries 
des  hauteurs.  Y  aurait-il  encore  ici  des  exemples  d'émi- 
gration entomologique?  Y  aurait-il  assemblée  géné- 
rale, pareille  à  celle  des  Hirondelles  avant  le  jour  du 
départ  commun?  Était-ce  là  des  points  de  convocation, 
d'où  la  nuée  des  Coccinelles  devait  gagner  canton  plus 
riche  en  vivres?  C'est  possible,  mais  c'est  bien  aussi 
extraordinaire.  La  bête  à  bon  Dieu  n'a  jamais  guère  fait 
parler  d'elle  pour  sa  passion  des  voyages.  Elle  nous 
semble  bien  casanière  quand  nous  la  voyons  faire  bou- 
cherie des  poux  verts  de  nos  rosiers  et  des  poux  noirs  de 
nos  fèves;  et  cependant,  avec  son  aile  courte,  elle  va 
tenir  réunion  plénière,  par  myriades,  au  sommet  du 
Ventoux,  où  le  Martinet  ne  monte  qu'en  des  moments 
de  fougue  effrénée.  Pourquoi  ces  assemblées  à  de  telles 
hauteurs?  Pourquoi  ces  prédilections  pour  les  blocs  d'une 
maçonnerie? 


XV 

LES  AMMOPHILES 


Taille  effilée,  tournure  svelte,  abdomen  très  étranglé  à 
la  naissance  et  rattaché  au  corps  comme  par  un  fil,  costume 
noir  avec  écharpe  rouge  sur  le  ventre,  tel  est  le  signale- 
ment sommaire  de  ces  fouisseurs,  voisins  des  Sphex  par 
leur  forme  et  leur  coloration,  mais  bien  différents  par 
leurs  mœurs.  Les  Sphex  chassent  des  Orthoptères,  Cri- 
quets, Éphippigères,  Grillons;  les  Ammophiles  ont  pour 
gibier  des  chenilles.  Ce  changement  de  proie  fait  prévoir 
à  lui  seul  de  nouvelles  ressources  dans  la  tactique  meur- 
trière de  l'instinct. 

Si  le  mot  ne  sonnait  convenablement  à  l'oreille,  volon- 
tiers je  chercherais  querelle  au  terme  d'Ammophile,  signi- 
fiant ami  des  sables,  comme  trop  exclusif  et  souvent  erroné. 
Les  véritables  amis  des  sables,  des  sables  secs,  poudreux, 
ruisselants,  ce  sont  les  Bembex,  giboyeurs  de  Mouches; 
mais  les  chasseurs  de  Chenilles,  dont  je  me  propose  ici 
l'histoire,  n'ont  aucune  prédilection  pour  les  sables  purs 
et  mobiles;  ils  les  fuient  même  comme  trop  sujets  à  des 


r^o  SOUVENIRS  ENTOMOLOGIQUES 

éboulements  qu'un  rien  provoque.  Leur  puits  vertical, 
qui  doit  rester  libre  jusqu'à  ce  que  la  cellule  ait  reçu  les 
vivres  et  l'œuf,  exige  un  milieu  plus  ferme  pour  ne  pas 
s'obstruer  avant  l'heure.  Ce  qu'il  leur  faut,  c'est  un  sol 
léger,  de  fouille  facile,  où  l'élément  sablonneux  soit 
cimenté  par  un  peu  d'argile  et  de  calcaire.  Les  bords  des 
sentiers,  les  pentes  à  maigre  gazon  exposées  au  soleil, 
voilà  les  lieux  préférés.  Au  printemps,  dès 
les  premiers  jours  d'avril,  on  y  voit  l'Ammo- 
phile  hérissée  {Ammophila  hirsuta)]  quand 
viennent  septembre  et  octobre,  on  y  trouve 
l'Ammophile  des  sables  f>4.  sabiilosa),  l'Am- 
mophile  argentée  (A.  argentata),  et  l'Am- 

Ammopbile 

soyeuse.        mopliilc  soycuse  {A.  holosericea).  Je  con- 
denserai ici  les  documents  que  les  quatre 
espèces  m'ont  fournis. 

Pour  toutes  les  quatre,  le  terrier  est  un  trou  de  sonde 
vertical,  une  sorte  de  puits,  ayant  au  plus  le  calibre  d'une 
forte  plume  d'oie,  et  une  profondeur  d'environ  un  demi- 
décimètre.  Au  fond  est  la  cellule,  toujours  unique  et  con- 
sistant en  une  simple  dilatation  du  puits  d'entrée.  C'est, 
en  somme,  logis  mesquin,  obtenu  à  peu  de  frais,  en  une 
séance;  la  larve  n'y  trouvera  protection  contre  l'hiver 
qu'à  la  faveur  de  la  quadruple  enceinte  de  son  cocon, 
imité  de  celui  du  Sphex.  L'Ammophile  travaille  solitaire 
à  son  excavation,  paisiblement,  sans  se  presser,  sans  de 
joyeux  entrains.  Comme  toujours,  les  tarses  antérieurs 
servent  de  râteaux  et  les  mandibules  font  office  d'outils 
de  fouille.  Si  quelque  grain  de  sable  résiste  trop  à  l'arra- 
chement, on  entend  monter  du  fond  du  puits,  comme 


LES  AMMOPHILES  241 

expression  des  efforts  de  l'insecte,  une  sorte  de  grince- 
ment aigu  produit  par  les  vibrations  des  ailes  et  du  corps 
tout  entier.  Par  intervalles  rapprochés,  l'Hyménoptère 
apparaît  au  jour  avec  la  charge  de  déblais  entre  les 
dents,  un  gravier,  qu'il  va,  au  vol,  laisser  choir  plus  loin, 
à  quelques  décimètres  de  distance,  pour  ne  pas  encombrer 
la  place.  Sur  le  nombre  des  grains  extraits,  quelques-uns, 
par  leur  forme  et  leurs  dimensions,  paraissent  mériter 
attention  spéciale:  du  moins  l'Ammophile  ne  les  traite 
pas  comme  les  autres  :  au  lieu  d'aller  les  rejeter  au  vol 
loin  du  chantier,  elle  les  transporte  à  pied  et  les  dépose  à 
proximité  du  puits.  Ce  sont  là  matériaux  de  choix,  moel- 
lons tout  préparés  qui  serviront  plus  tard  à  clore  le  logis. 
Ce  travail  extérieur  se  fait  avec  des  allures  compassées 
et  une  diligence  grave.  L'insecte,  hautement  retroussé, 
l'abdomen  tendu  au  bout  de  son  long  pédicule,  se 
retourne,  vire  de  bord  tout  d'une  pièce,  avec  la  raideur 
géométrique  d'une  ligne  qui  pivoterait  sur  elle-même. 
S'il  lui  faut  rejeter  à  distance  les  déblais  jugés  encom- 
brants, il  le  fait  par  petites  volées  silencieuses,  assez 
souvent  à  reculons,  comme  si  l'Hyménoptère,  sortant  de 
son  puits  la  tête  la  dernière,  évitait  de  se  retourner  afin 
d'économiser  le  temps.  Ce  sont  les  espèces  à  ventre  lon- 
guement pédicule,  comme  l'Ammophile  des  sables  et 
l'Ammophile  soyeuse,  qui  déploient  le  mieux  dans  l'action 
cette  rigidité  d'automate.  C'est  si  délicat,  en  effet,  à 
gouverner,  que  cet  abdomen  se  renflant  en  poire  au  bout 
d'un  fil  :  un  brusque  mouvement  pourrait  fausser  la  fine 
tige.  On  marche  donc  avec  une  sorte  de  précision  géomé- 
trique; s'il  faut  voler,  c'est  à  reculons  pour  s'épargner 
I.  16 


£il2  SOUVENIRS  ENTOMOLOGIQUES 

des  virements  de  bord  trop  répétés.  Au  contraire, 
l'Ammophile  hérissée,  dont  le  pédicule  abdominal  est 
court,  possède  en  travaillant  à  son  terrier,  la  désinvolture, 
la  prestesse  des  mouvements  qu'on  admire  chez  la  plupart 
des  fouisseurs.  Elle  est  plus  libre  d'action,  n'ayant  pas 
l'embarras  du  ventre. 

Le  logis  est  creusé.  Sur  le  tard,  ou  même  tout  simple- 
ment lorsque  le  soleil  s'est  retiré  des  lieux  oii  le  terrier 
vient  d'être  foré,  l'Ammophile  ne  manque  pas  de  visiter 
le  petit  amas  de  moellons  mis  en  réserve  pendant  les 
travaux  de  fouille,  dans  le  but  d'y  choisir  une  pièce  à  sa 
convenance.  Si  rien  ne  s'y  trouve  qui  puisse  la  satisfaire, 
elle  explore  le  voisinage  et  ne  tarde  pas  à  rencontrer  ce 
qu'elle  veut.  C'est  une  petite  pierre  plate,  d'un  diamètre 
un  peu  plus  grand  que  celui  de  la  bouche  du  puits.  La 
dalle  est  transportée  avec  les  mandibules,  et  mise,  pour 
clôture  provisoire,  sur  l'oriiice  du  terrier.  Demain,  au 
retour  de  la  chaleur,  lorsque  le  soleil  inondera  les  pentes 
voisines  et  favorisera  la  chasse,  l'insecte  saura  très  bien 
retrouver  le  logis,  rendu  inviolable  par  la  massive  porte; 
il  y  reviendra  avec  une  Chenille  paralysée,  saisie  par  la 
peau  de  la  nuque  et  traînée  entre  les  pattes  du  chasseur  ; 
il  soulèvera  la  dalle  que  rien  ne  distingue  des  autres 
petites  pierres  voisines  et  dont  lui  seul  a  le  secret;  il 
introduira  la  pièce  de  gibier  au  fond  du  puits,  déposera 
son  œuf  et  bouchera  définitivement  la  demeure  en 
balayant  dans  la  galerie  verticale  les  déblais  conservés  à 
proximité. 

A  plusieurs  reprises,  l'Ammophile  des  sables  et 
l'Ammophile    argentée    m'ont    rendu   témoin    de    cette 


LES  AM  MO  PHI  LE  S  243 

clôture  temporaire  du  terrier,  lorsque  le  soleil  baisse  et 
que  l'heure  trop  avancée  fait  renvoyer  au  lendemain 
l'approvisionnement.  Les  scellés  mis  au  logis  par  l'Hymé- 
noptère,  moi  aussi  je  renvoyais  au  lendemain  la  suite  de 
mes  observations,  mais  en  relevant  d'abord  la  carte  des 
lieux,  en  choisissant  mes  alignements  et  mes  points  de 
repère,  en  implantant  quelques  bouts  de  tige  comme 
jalons,  afin  de  retrouver  le  puits  lorsqu'il  serait  comblé. 
Toujours,  si  je  ne  revenais  pas  trop  matin,  si  je  laissais  à 
l'Hyménoptère  le  loisir  de  mettre  à  profit  les  heures  du 
plein  soleil,  j'ai  revu  le  terrier  définitivement  bouché  et 
approvisionné. 

La  fidélité  de  mémoire  est  ici  frappante.  L'insecte, 
attardé  à  son  travail,  remet  au  lendemain  le  reste  de  son 
œuvre.  Il  ne  passe  pas  la  soirée,  il  ne  passe  pas  la  nuit 
dans  le  gîte  qu'il  vient  de  fouir,  il  abandonne  le  logis,  au 
contraire;  il  s'en  va,  après  en  avoir  masqué  l'entrée  avec 
une  petite  pierre.  Les  lieux  ne  lui  sont  pas  familiers;  il  ne 
les  connaît  pas  mieux  que  tout  autre  endroit,  car  les 
Ammophilesse  comportent  comme  le  Sphex  languedocien, 
et  logent  leur  famille  un  peu  d'ici,  un  peu  de  là,  au  gré 
de  leur  vagabondage.  L'Hyménoptère  s'est  trouvé  là  par 
hasard  ;  le  sol  lui  a  plu  et  le  terrier  a  été  creusé.  Mainte- 
nant l'insecte  part.  Où  va-t-il?  Qui  le  sait;  peut-être  sur 
les  fleurs  du  voisinage,  où,  aux  dernières  lueurs  du  jour, 
il  léchera,  dans  le  fond  des  corolles,  une  goutte  de 
liqueur  sucrée,  de  même  que  l'ouvrier  mineur,  après  les 
fatigues  de  la  noire  galerie,  cherche  le  réconfort  de  la 
bouteille  du  soir.  Il  part,  entraîné  plus  ou  moins  loin,  de 
station  en  station  à  la  cave  des  fleurs.  La  soirée,  la  nuit, 


244  SOUVENIRS  ENTOMOLOGIQUES 

la  matinée  se  passent.  Il  faut  cependant  revenir  au  terrier 
3t  compléter  l'œuvre  ;  il  faut  y  revenir  après  les  marches 
et  contremarches  de  la  chasse  du  matin,  et  les  essors  de 
fleur  en  fleur  des  libations  de  la  veille.  Que  la  Guêpe 
regagne  son  nid  et  l'Abeille  sa  ruche,  il  n'y  a  rien  là  qui 
m'étonne  :  le  nid,  la  ruche,  sont  des  domiciles  perma- 
nents, dont  les  voies  sont  connues  par  longue  pratique; 
mais  l'Ammophile,  pour  revenir  à  son  terrier  après  si 
longue  absence,  n'a  rien  de  ce  que  pourrait  donner 
l'habitude  des  lieux.  Son  puits  est  en  un  point  qu'elle  a 
visité  hier,  peut-être  pour  la  première  fois  et  qu'il  faut 
retrouver  aujourd'hui,  lorsque  l'insecte  est  totalement 
désorienté  et  de  plus  embarrassé  d'un  lourd  gibier.  Ce 
petit  exploit  de  mémoire  topographique  s'accomplit 
néanmoins,  parfois  avec  une  précision  dont  je  restais 
émerveillé.  L'insecte  marchait  droit  à  son  terrier  comme 
s'il  eut  depuis  longtemps  battu  et  rebattu  tous  les  petits 
sentiers  du  voisinage.  D'autres  fois,  il  y  avait  de  longues 
hésitations,  des  recherches  multipliées. 

Si  la  difficulté  s'aggrave,  la  proie,  charge  embarras- 
sante pour  la  hâte  de  l'exploration,  est  déposée  en  haut 
lieu,  sur  une  touffe  de  thym,  un  bouquet  de  gazon,  où 
elle  soit  en  évidence  pour  être  retrouvée  plus  tard.  Ainsi 
allégée,  l'Ammophile  reprend  ses  actives  recherches.  J'ai 
eu,  tracé  au  crayon,  à  mesure  que  cheminait  l'insecte,  le 
croquis  de  la  voie  suivie.  Le  résultat  fut  une  ligne  des  plus 
embrouillées,  avec  courbures  et  angles  brusques,  branches 
rentrantes  et  branches  rayonnantes,  noeuds,  lacets,  inter- 
sections répétées,  enfin  un  vrai  labyrinthe  dont  la  compli- 
cation traduisait  au  regard  les  perplexités  de  l'insecte  égaré. 


LES  AMMOPHILES  245 

Le  puits  retrouvé  et  la  dalle  levée,  il  faut  revenir  à 
la  Chenille,  ce  qui  ne  se  fait  pas  toujours  sans  tâtonne- 
ments, lorsque  les  allées  et  venues  de  l'Hyménoptère  se 
sont  par  trop  multipliées.  Bien  qu'elle  ait  laissé  sa  proie 
convenablement  visible,  l'Ammophile  paraît  prévoir 
l'embarras  de  la  retrouver  quand  le  moment  sera  venu  de 
la  traîner  au  logis.  Du  moins,  si  la  recherche  du  gîte  se 
prolonge  trop,  on  voit  l'Hyménoptère  brusquement  inter- 
rompre son  exploration  du  terrain  et  revenir  à  la  Chenille, 
qu'il  palpe,  qu'il  mordille  un  moment,  comme  pour  s'affir- 
mer que  c'est  bien  là  son  gibier,  sa  propriété.  Puis 
l'insecte  accourt  de  nouveau,  en  toute  hâte,  sur  les  lieux 
de  recherche,  qu'il  abandonne  encore  une  seconde  fois, 
sil  le  faut  une  troisième,  pour  rendre  visite  à  la  proie. 
Volontiers,  je  verrais  dans  ces  retours  répétés  vers  la 
Chenille,  un  moyen  de  se  rafraîchir  le  souvenir  du  point 
de  dépôt. 

Ainsi  se  passent  les  choses  dans  les  cas  de  grande 
complication  ;  mais  d'ordinaire,  l'insecte  revient  sans  peine 
au  puits  qu'il  a  creusé  la  veille,  sur  l'emplacement  inconnu 
où  l'ont  conduit  les  hasards  de  sa  vie  errante.  Pour  guide, 
il  a  sa  mémoire  des  lieux,  dont  j'aurai  plus  tard  à  racon- 
ter les  mer\'eilleuses  prouesses.  Pour  revenir  moi-même, 
le  lendemain,  au  puits  dissimulé  sous  le  couvercle  de  la 
petite  pierre  plate,  je  n'osais  m'en  rapporter  à  ma 
mémoire  seule  :  il  me  fallait  notes,  croquis,  alignements, 
jalons,  enfin  toute  une  minutieuse  géométrie. 

Le  scellé  provisoire  du  terrier  avec  une  dalle,  comme 
le  pratiquent  l'Ammophile  des  sables  et  l'Ammophile 
argentée,  me  paraît  inconnu  des  deux  autres  espèces.  Je 


246  SOUVENIRS  ENTOMOLOGIQUES 

n'ai  jamais  vu  du  moins  leur  logis  protégé  d'un  couvercle. 
Cette  absence  de  clôture  temporaire  semble  s'imposer  du 
reste  à  l'Ammophile  hérissée.  A  ce  qu'il  m'a  paru,  celle-ci, 
en  effet,  chasse  d'abord  sa  proie  et  fouit  après  son  terrier 
non  loin  du  lieu  de  capture.  La  mise  en  magasin  des  vivres 
étant  de  la  sorte  possible  à  l'instant  même,  il  est  inutile 
de  se  mettre  en  frais  d'un  couvercle.  Quanta  l'Ammophile 
soyeuse,  je  lui  soupçonne  un  autre  motif  pour  ignorer 
l'emploi  de  la  provisoire  fermeture.  Tandis  que  les  trois 
autres  ne  mettent  qu'une  seule  Chenille  dans  chaque  ter- 
rier, elle  en  met  jusqu'à  cinq,  mais  beaucoup  plus  petites. 
De  même  que  nous  négligeons  de  fermer  une  porte  à 
passages  fréquents,  de  même  l'Ammophile  soyeuse 
néglige  peut-être  la  précaution  de  la  dalle  pour  un  puits 
où  elle  doit  descendre,  au  moins  à  cinq  reprises,  dans  un 
bref  laps  de  temps. 

Pour  toutes  les  quatre,  les  provisions  de  bouche  des 
larves  consistent  en  Chenilles  de  Papillons  nocturnes. 
L'Ammophile  soyeuse  fait  choix,  mais 
non  exclusif,  des  Chenilles  fluettes, 
allongées,  qui  marchent  en  bouclant  le 
corps  et  en  le  débouclant.  Leur  allure 
de    compas,  qui  cheminerait    en  s'ou- 

Chenille  arpenteuse. 

vrant  et  se  fermant  tour  à  tour,  leur  a 
fait  donner  le  nom  expressif  de  Chenilles  arpenteuses. 
Le  même  terrier  réunit  des  vivres  à  coloration  très  variée; 
preuve  que  l'Ammophile  chasse  indifféremment  toutes  les 
espèces  d'arpenteuses,  pourvu  qu'elles  soient  de  petite 
taille,  car  le  chasseur  lui-même  est  bien  faible,  et  sa  larve 
ne  doit  pas  faire  copieuse  consommation  malgré  les  cinq 


LES  AMMOPHILES  247 

pièces  de  gibier  qui  lui  sont  servies.  Si  les  arpenteuses 
manquent,  l'H3^mônoptère  se  rabat  sur  d'autres  Chenilles 
tout  aussi  menues.  Roulées  en  cercle  par  l'effet  de  la 
piqûre  qui  les  a  paralysées,  les  cinq  pièces  sont  empilées 
dans  la  cellule;  celle  qui  termine  la  pile  porte  l'œuf,  pour 
lequel  ces  provisions  sont  faites. 

Les  trois  autres  ne  donnent  qu'une  seule  Chenille  à 
chaque  larve.  Il  est  vrai  qu'ici  le  volume  supplée  au 
nombre  :  le  gibier  choisi  est  corpulent,  dodu,  capable 
de  suffire  amplement  à  l'appétit  du  ver.  J'ai  retiré,  par 
exemple,  des  mandibules  de  l'Ammophile  des  sables,  une 
Chenille  qui  pesait  quinze  fois  le  poids  du  ravisseur; 
quinze  fois,  chiffre  énorme  si  l'on  considère  quelle 
dépense  de  force  ce  doit  être  pour  le  chasseur  que  de 
traîner  semblable  gibier,  par  la  peau  de  la  nuque,  à 
travers  les  mille  difficultés  du  terrain.  Aucun  autre 
Hyménoptère  soumis  avec  sa  proie  à  l'épreuve  de  la 
balance,  ne  m'a  montré  pareille  disproportion  entre  le 
ravisseur  et  son  butin.  La  variété  presque  indéfinie  de 
coloration  dans  les  vivres  exhumés  des  terriers  ou 
reconnus  entre  les  pattes  des  Ammophiles  établit  encore 
que  les  trois  déprédateurs  n'ont  pas  de  préférences  et 
font  prise  de  la  première  Chenille  venue,  à  la  condition 
qu'elle  soit  de  taille  convenable,  ni  trop  grande  ni  trop 
petite,  et  qu'elle  appartienne  à  la  série  des  Papillons 
nocturnes.  Le  gibier  le  plus  fréquent  consiste  en  Che- 
nilles à  costume  gris,  ravageant  le  collet  des  plantes  sous 
une  mince  couche  de  terre. 

Ce  qui  domine  l'histoire  entière  des  Ammophiles,  ce 
qui  appelait  de  préférence  toute  mon  attention,  c'est  la 


248  SOUVENIRS  ENTOMOLOGIQUES 

manière  dont  l'insecte  se  rend  maître  de  sa  proie  et  la 
plonge  dans  l'état  inoffensif  réclamé  par  la  sécurité  des 
larves.  Le  gibier  chassé,  la  Chenille,  possède  en  effet 
une    organisation  fort  différente  de  celle  des   victimes 

que  nous  avons  vu  sacrifier 
jusqu'ici  :  Buprestes,  Charan- 
çons,  Criquets,    Ephippigères. 

Chenille  de  papillon  nocturne.       L'animal  SC  COmpOSC  d'uUC  Séric 

d'anneaux  ou  segments  simi- 
laires, disposés  bout  à  bout;  trois  d'entre  eux,  les  pre- 
miers, portant  les  pattes  vraies,  qui  doivent  devenir  les 
pattes  du  futur  Papillon;  d'autres  ont  des  pattes  mem- 
braneuses ou  fausses  pattes,  spéciales  à  la  Chenille  et 
non  représentées  dans  le  Papillon;  d'autres  enfin  sont 
dépourvus  de  membres.  Chacun  de  ces  anneaux  possède 
son  noyau  nerveux,  ou  ganglion,  foyer  de  la  sensibilité 
et  du  mouvement  :  de  sorte  que  le  système  de  l'innerva- 
tion comprend  douze  centres  distincts,  éloignés  l'un  de 
l'autre,  non  compris  le  collier  ganglionnaire  logé  sous  le 
crâne  et  comparable  au  cerveau. 

Nous  voilà  bien  loin  de  la  centralisation  nerveuse  des 
Charançons  et  des  Buprestes,  se  prêtant  si  bien  à  la  para- 
lysie générale  par  un  seul  coup  de  dard  ;  nous  voilà  bien 
loin  aussi  des  ganglions  thoraciques  que  le  Sphex  blesse 
l'un  après  l'autre  pour  abolir  les  mouvements  de  ses 
Grillons.  Au  lieu  d'un  point  de  centralisation  unique, 
au  lieu  de  trois  foyers  nerveux,  la  Chenille  en  a  douze, 
séparés  entre  eux  par  la  distance  d'un  anneau  au  suivant, 
et  disposés  en  chapelet  à  la  face  ventrale,  sur  la  ligne 
médiane  du  corps.  De  plus,  ce  qui  est  la  règle  générale 


NID  ET  COCON  DE  L'AMMOPHILE 

Ammophile  hérissée.  Son  cocon.  Ammophile  des  sables.  Son  cocon. 


LES  AMMOPHILES  349 

chez  les  êtres  inférieurs  où  le  même  organe  se  répète  un 
grand  nombre  de  fois  et  perd  en  puissance  par  sa  diffu- 
sion, ces  divers  noyaux  nerveux  sont  dans 
une  large  indépendance  l'un  de  l'autre  : 
chacun  anime  son  segment  de  son  influence 
propre  et  n'est  qu'avec  lenteur  troublé  dans 
ses  fonctions  par  le  désordre  des  segments 
voisins.  Qu'un  anneau  de  la  Chenille  perde 
mouvement  et  sensibilité,  et  les  autres,  de- 
meurés intacts,  n'en  resteront  pas  moins 
longtemps  encore  mobiles  et  sensibles.  Ces 
données  suffisent  pour  montrer  le  haut 
intérêt  qui  s'attache  aux  procédés  meur- 
triers de    l'Hyménoptère  en  face    de  son 

Système  nen-eux 
gibier.  des  Chenilles. 

Mais  si  l'intérêt  est  grand,  la  difficulté 
d'obser\ation  n'est  pas  petite.  Les  mœurs  solitaires  des 
Ammophiles,  leur  dissémination  une  à  une  sur  de  grandes 
étendues,  enfin  leur  rencontre  presque  toujours  fortuite, 
ne  permettent  guère  d'entreprendre  avec  elles,  pas  plus 
qu'avec  leSphex  languedocien,  des  expérimentations  médi- 
tées à  l'aN'ance.  Il  faut  longtemps  épier  l'occasion,  l'atten- 
dre avec  une  inébranlable  patience,  et  savoir  en  profiter  à 
l'instant  même  quand  elle  se  présente,  enfin  au  moment 
où  vous  n'y  songiez  plus.  Cette  occasion,  je  l'ai  guettée 
des  années  et  encore  des  années;  puis  un  jour,  tout  à 
coup,  la  voilà  qui  se  présente  à  mes  yeux  avec  une  faci- 
lité d'examen  et  une  clarté  de  détail  qui  me  dédommagent 
de  ma  longue  attente. 

Au  début  de  mes  recherches,  j'ai  pu  assister  une  paire 


jfcjo  SOUVENIRS  ENTOMOLOGIOUES 

de  fois  au  meurtre  de  la  Chenille,  et  j'ai  vu,  autant  que 
le  permettait  la  rapidité  de  l'opération,  l'aiguillon  de 
l'Hyménoptère  s'adresser  une  fois  pour  toutes,  soit  au 
cinquième,  soit  au  sixième  segment  de  la  victime.  Pour 
confirmer  ce  résultat,  la  pensée  m'est  venue  de  constater 
encore  l'anneau  piqué  sur  des  Chenilles  non  sacrifiées  sous 
mes  yeux  et  dérobées  aux  ravisseurs  occupés  à  les  traîner 
au  terrier;  mais  ce  n'est  pas  à  la  loupe  que  je  devais 
recourir,  aucune  loupe  ne  permettant  de  découvrir  sur 
une  victime  la  moindre  trace  de  blessure.  Voici  le  pro- 
cédé suivi.  La  Chenille  étant  parfaitement  tranquille, 
j'explore  chaque  segment  avec  la  pointe  d'une  fine 
aiguille;  et  je  mesure  ainsi  sa  dose  de  sensibilité  par  le 
plus  ou  moins  de  signes  de  douleur  que  manifeste  l'ani- 
mal. Si  l'aiguille  pique  le  cinquième  segment  ou  le 
sixième  jusqu'à  le  transpercer  même  de  part  en  part,  la 
Chenille  ne  bouge  pas.  Mais  si,  en  avant  ou  en  arrière  de 
ce  segment  insensible,  on  en  pique  même  légèrement  un 
second,  la  Chenille  se  tord  et  se  démène,  avec  d'autant 
plus  de  violence  que  le  segment  exploré  est  plus  éloigné 
du  point  de  départ.  Vers  l'extrémité  postérieure  surtout, 
le  moindre  attouchement  provoque  des  contorsions  désor- 
données. Le  coup  d'aiguillon  a  donc  été  unique,  et  c'est 
le  cinquième  anneau  ou  le  sixième  qui  l'a  reçu. 

Que  présentent  donc  de  particulier  ces  deux  segments 
pour  être  ainsi,  l'un  ou  l'autre,  le  point  de  mire  des  armes 
du  meurtrier?  Dans  leur  organisation,  rien;  mais  dans 
leurs  position,  c'est  autre  chose.  En  laissant  de  côté  les 
Chenilles  arpenteuses  de  l'Ammophile  soyeuse,  je  trouve, 
dans   le   gibier  des    autres,  l'organisation   suivante,   en 


LES  AMMOPHILES  25  r 

comptant  la  tête  pour  premier  segment  :  trois  paires  de 
pattes  vraies  placées  sur  les  anneaux  deux,  trois,  et  quatre; 
quatre  paires  de  pattes  membraneuses  placées  sur  les 
anneaux  sept,  huit,  neuf  et  dix;  enfin  une  dernière 
paire  de  pattes  membraneuses  placées  sur  le  treizième 
et  dernier  anneau.  En  tout  huit  paires  de  pattes,  dont 
les  sept  premières  forment  deux  groupes  puissants, 
l'un  de  trois,  l'autre  de  quatre  paires.  Ces  deux  groupes- 
sont  séparés  par  deux  segments  sans  pattes,  qui  sont  pré- 
cisément le  cinquième  et  le  sixième. 

Maintenant,  pour  enlever  à  la  Chenille  ses  moyens 
d'évasion,  pour  la  rendre  immobile,  l'Hyménoptère  ira-t- 
11  darder  son  st3det  dans  chacun  des  huit  anneaux  pour\us 
d'organes  locomoteurs?  Prendra-t-il  surtout  ce  luxe  de 
précautions  quand  la  proie  est  petite,  toute  faible?  Non 
certes  :  un  seul  coup  d'aiguillon  suffira;  mais  il  sera 
donné  en  un  point  central,  d'où  la  torpeur  produite  par 
la  gouttelette  venimeuse  puisse  se  propager  peu  à  peu, 
dans  le  plus  bref  délai  possible,  au  sein  des  segments 
munis  de  pattes.  Le  segment  à  choisir  pour  cette  unique 
inoculation  n'est  donc  pas  douteux  :  c'est  le  cinquième  ou 
le  sixième,  séparant  les  deux  groupes  d'anneaux  locomo- 
teurs. Le  point  indiqué  par  les  déductions  rationnelles 
est  donc  aussi  le  point  adopté  par  l'instinct. 

Disons  enfin  que  l'œuf  de  l'Ammophile  est  invariable- 
ment déposé  sur  l'anneau  rendu  insensible.  En  ce  point, 
et  en  ce  point  seul,  la  jeune  larve  peut  mordre  sans 
provoquer  des  contorsions  compromettantes;  où  la 
piqûre  de  l'aiguille  ne  produit  rien,  la  morsure  du  ver- 
misseau   ne  produira   pas    davantage.  La   proie   restera 


352  SOUVENIRS  EXTOMOLOGIQUES 

ainsi  immobile  jusqu'à  ce  que  le  nourrisson  ait  pris  des 
forces  et  puisse,  sans  danger  pour  lui,  s'attaquer  plus 
avant. 

Dans  mes  recherches  ultérieures,  les  observations  se 
multipliant,  des  doutes  me  vinrent,  non  sur  les  consé- 
quences auxquelles  j'étais  arrivé,  mais  sur  leur  extension 
générale.  Que  de  faibles  arpenteuses,  que  des  Chenilles  de 
taille  médiocre  aient  assez  d'un  seul  coup  d'aiguillon  pour 
devenir  inofifensives,  surtout  lorsque  le  dard  atteint  le 
point  si  propice  qui  vient  d'être  déterminé,  c'est  chose 
d'elle-même  fort  probable  et  d'ailleurs  démontrée  soit  par 
l'observation  directe,  soit  par  l'exploration  de  la  sensibi- 
lité au  moyen  d'une  aiguille.  Mais  il  arrive  à  l'Ammophile 
des  sables  et  surtout  à  l'Ammophile  hérissée,  de  capturer 
des  proies  énormes,  dont  le  poids,  ai-je  dit,  atteint  une 
quinzaine  de  fois  celui  du  ravisseur.  Ce  gibier  géant 
sera-t-il  traité  comme  la  fluette  arpenteuse?  pour  dompter 
le  monstre  et  le  mettre  dans  l'impossibilité  de  nuire, 
suftira-t-il  d'un  seul  coup  de  stylet?  L'affreux  ver  gris, 
s'il  fouette  de  sa  vigoureuse  croupe  les  parois  de  la  cel- 
lule, ne  mettra-t-il  pas  en  péril  soit  l'œuf,  soit  la  petite 
larve?  On  n'ose  se  figurer,  en  tête  à  tête  dans  l'étroite 
chambre  du  terrier,  la  débile  créature  qui  vient  d'éclore 
et  cette  espèce  de  dragon  assez  libre  encore  de  mouve- 
ments pour  rouler  et  dérouler  ses  tortueux  replis. 

Mes  soupçons  s'aggravaient  par  l'examen  de  la  Chenille 
sous  le  rapport  de  la  sensibilité.  Tandis  que  le  menu 
gibier  de  l'Ammophile  so3'euse  et  de  l'Ammophile  argen- 
tée se  débat  avec  violence  lorsque  l'aiguille  le  pique  autre 
part  que  sur  l'anneau  atteint  par  le  dard  de  l'Hyméno- 


LES  AMMOPHILES  353 

ptère,  les  grasses  chenilles  de  l'Ammophile  des  sables,  et 
surtout  de  l'Ammophile  hérissée,  demeurent  immobiles 
quel  que  soit  l'anneau  stimulé,  au  milieu,  en  avant,  en 
arrière,  n'importe.  Avec  elles,  plus  de  contorsions,  plus 
de  brusques  enroulements  de  croupe;  la  pointe  d'acier  ne 
provoque,  comme  signe  d'un  reste  de  sensibilité,  que  de 
faibles  frémissements  de  peau.  Ainsi  que  l'exige  la  sécu- 
rité de  la  lar\'e  approvisionnée  de  cette  monstrueuse  proie, 
il  y  a  donc  ici  abolition  à  peu  près  totale  de  la  faculté 
de  se  mouvoir  et  de  sentir.  Avant  de  l'introduire  dans  le 
terrier,  l'Hyménoptère  en  a  fait  une  masse  inerte,  mais 
non  morte. 

Il  m'a  été  donné  d'assister  à  l'œuvre  de  l'Ammophile 
opérant  de  son  bistouri  la  robuste  Chenille;  et  jamais 
la  science  infuse  de  l'instinct  ne  m'a  montré  chose  plus 
émouvante.  Avec  un  de  mes  amis  que  la  mort,  hélas! 
devait  bientôt  m'enlever,  je  revenais  du  plateau  des 
Angles,  tendre  des  embûches  au  Scarabée  sacré  pour 
mettre  à  l'épreuve  son  savoir  faire,  quand  une  Ammo- 
phile  hérissée  se  montre  à  nous,  fort  affairée,  à  la  base 
d'une  touffe  de  thym.  Aussitôt  tous  les  deux  de  nous 
coucher  à  terre,  très  près  de  l'Hyménoptère  en  travail. 
Notre  présence  n'intimide  pas  l'insecte,  qui  vient  un 
moment  se  poser  sur  ma  manche,  reconnaît  ses  deux  visi- 
teurs pour  inoffensifs  puisqu'ils  sont  immobiles  et  re- 
tourne à  sa  touffe  de  thym.  Vieil  habitué,  je  sais  ce  que 
veut  dire  cette  familiarité  audacieuse  :  l'Hyménoptère 
est  préoccupé  de  quelque  grave  affaire.  Attendons  et 
nous  verrons. 

L'Ammophile  gratte  le  sol  au  collet  de  la  plante,  elle 


»54  SOUVEXIRS  ENTOMOLOGIOUES 

■extirpe  de  fines  radicelles  de  gramen,  elle  plonge  la  tête 
sous  les  petites  mottes  soulevées.  Avec  précipitation, 
elle  accourt  un  peu  d'ici,  un  peu  de  là  autour  du  thym, 
\'isitant  toutes  les  failles  qui  peu\ent  donner  accès  sous 
l'arbuste.  Ce  n'est  pas  un  domicile  qu'elle  se  creuse;  elle 
est  en  chasse  de  quelque  gibier  logé  sous  terre  ;  on  le  voit 
à  ses  manœuvres,  rappelant  celles  d'un  chien  qui  cher- 
cherait à  déloger  un  lapin  de  son  clapier.  Voici  qu'en 
«flfet,  ému  de  ce  qui  se  passe  là-haut  et  traqué  de  près 
par  TAmmophile.  un  gros  Ver  gris  se  décide  à  quitter 
son  site  et  à  venir  au  iour.  C'en  est  fait  de  lui  :  le  chas- 
seur  est  aussitôt  là,  qui  le  happe  par  la  peau  de  la  nuque 
et  tient  ferme  en  dépit  de  ses  contorsions.  Campé  sur  le 
dos  du  monstre,  l'Hj^ménoptère  recourbe  l'abdomen,  et 
méthodiquement,  sans  se  presser,  comme  un  chirurgien 
connaissant  à  fond  l'anatomie  de  son  opéré,  plonge  son 
bistouri  à  la  face  ventrale,  dans  tous  les  segments  de  la 
victime,  du  premier  au  dernier.  Aucun  anneau  n'est 
laissé  sans  coup  de  stylet;  avec  pattes  ou  sans  pattes, 
tous  y  passent,  et  par  ordre,  de  l'avant  à  l'arrière. 

Voilà  ce  que  j'ai  xu  avec  tout  le  loisir  et  toute  la  faci- 
lité que  réclame  une  obser\'ation  irréprochable.  L'H3^mé- 
noptère  agit  avec  une  précision  que  jalouserait  la  science; 
il  sait  ce  que  l'homme  presque  toujours  ignore;  il  connaît 
l'appareil  ner\-eux  complexe  de  sa  victime,  et  pour  les 
gangUons  répétés  de  sa  Chenille  réservée  ses  coups  de 
poignard  répétés.  Je  dis  :  il  sait  et  connaît;  je  devrais 
dire  :  il  se  comporte  comme  s'il  savait  et  connaissait. 
Son  acte  est  tout  d'inspiration.  L'animal,  sans  se  rendre 
nullement  compte  de  ce  qu'il  fait,  obéit  à  l'instinct  qui 


LES  AMMOPHILES  255 

le  pousse.  Mais  cette  inspiration  sublime,  d'oia  vient-elle? 
Les  théories  de  l'atavisme,  de  la  sélection,  du  combat 
pour  l'existence,  sont-elles  en  mesure  de  l'interpréter 
raisonnablement?  Pour  moi  et  mon  ami,  ce  fut  et  c'est 
resté  une  des  plus  éloquentes  révélations  de  l'ineffable 
logique  qui  régente  le  monde  et  guide  l'inconscient  par 
les  lois  de  son  inspiration.  Remués  à  fond  par  cet  éclair 
de  vérité,  nous  sentions  l'un  et  l'autre  rouler  sous  la 
paupière  une  larme  d'indéfinissable  émotion. 


XVI 
LES  BEMBEX 


Non  loin  d'Avignon,  sur  la  rive  droite  du  Rhône,  en 
face  de  l'embouchure  de  la  Durance,  se  trouve  l'un  de 
mes  points  favoris  pour  les  observations  que  je  vais  rap- 
porter. C'est  le  bois  des  Issarts.  Que  l'on  ne  se  méprenne 
pas  sur  la  valeur  de  ce  mot,  le  bois  éveillant  en  général 
dans  l'esprit  l'idée  d'un  sol  matelassé  d'un  frais  tapis  de 
mousse,  et  l'idée  du  couvert  d'une  haute  futaie  d'où 
descend  un  demi-jour  tamisé  par  le  feuillage.  Les  plaines 
brûlées,  où  grince  la  Cigale  sur  le  pâle  olivier,  ne  con- 
naissent pas  ces  délicieuses  retraites  remplies  d'ombre  et 
de  fraîcheur. 

Le  bois  des  Issarts  est  un  taillis  de  chênes  verts,  à 
hauteur  d'homme,  clairsemés  par  maigres  touffes  qui 
tempèrent  à  peine  à  leur  pied  les  ardeurs  du  soleil. 
Lorsque,  par  les  jours  caniculaires  de  juillet  et  d'août, 
je  m'établissais  des  après-midi  en  quelque  point  du  taillis 
favorable  à  mes  observations,  j'avais  pour  refuge  un 
grand  parapluie  qui,  plus  tard,  vint,  de  la  manière  la  plus 
I.  17 


258  SOUVENIRS  ENTOMOLOGIQUES 

inattendue,  me  prêter  un  concours  bien  précieux  sous  un 
autre  rapport,  ainsi  que  mon  récit  l'établira  en  temps 
opportun.  Si  j'avais  négligé  de  me  munir  de  ce  meuble, 
embarrassant  pour  une  longue  course,  la  seule  ressource 
contre  une  insolation  était  de  me  coucher  tout  au  long 
derrière  quelque  butte  de  sable;  et  lorsque  les  artères 
étaient  par  trop  en  ébullition  dans  les  tempes,  le  mo3''en 
suprême  consistait  à  m'abriter  la  tête  à  l'entrée  de  quel- 
que terrier  de  lapin.  Telles  sont  les  sources  de  fraîcheur 
au  bois  des  Issarts. 

Le  sol  non  occupé  par  les  bouquets  de  végétation 
ligneuse  est  à  peu  près  nu  et  se  compose  d'un  sable  fin, 
aride  et  très  mobile,  que  le  vent  amoncelle  en  petites 
dunes  partout  où  les  souches  et  les  racines  des  chênes 
verts  forment  obstacle  à  sa  dissémination.  La  pente  de 
ces  dunes  est  en  général  bien  unie,  à  cause  de  l'extrême 
mobilité  des  matériaux,  qui  s'éboulent  dans  la  moindre 
dépression  et  rétablissent  d'eux-mêmes  la  régularité  des 
surfaces.  Il  suffit  de  plonger  le  doigt  dans  le  sable  et  de 
le  retirer  pour  amener  aussitôt  un  éboulis  qui  comble  la 
cavité  et  rétablit  les  choses  en  l'état  primitif,  sans  laisser 
de  trace  visible.  Mais  à  une  certaine  profondeur,  variable 
suivant  l'époque  plus  ou  moins  reculée  des  dernières 
pluies,  le  sable  conserve  un  reste  d'humidité  qui  le  main- 
tient en  place,  et  lui  donne  la  consistance  nécessaire  pour 
être  creusé  de  légères  excavations  sans  affaissement  des 
parois  et  de  la  voûte.  Un  soleil  ardent,  un  ciel  magnifi- 
quement bleu,  des  pentes  sablonneuses  qui  cèdent  sans 
la  moindre  difficulté  aux  coups  de  râteau  de  rH3^méno- 
ptère,  du  gibier  en  abondance  pour  la  nourriture  des 


LES  BEMBEX  259 

larves,  un  emplacement  paisible  que  ne  trouble  presque 
jamais  le  pied  du  passant,  tout  est  réuni  en  ce  lieu  de 
délices  des  Bembex.  Assistons  à  l'œuvre  de  l'industrieux 
insecte. 

Si  le  lecteur  veut  prendre  place  avec  moi  sous  le  para- 
pluie, ou  profiter  de  mon  terrier  de  lapin,  voici  le  spec- 
tacle auquel  il  est  convié  vers  la  fin  de  juillet.  Un  Bem- 
bex (B.  rostrata)  brusquement  survient, 
je  ne  sais  d'où,  et  s'abat  sans  recherches 
préalables,  sans  hésitation  aucune,  en  un 
point  qui,  pour  mes  regards,  ne  diffère 
en  rien  du  reste  de  la  surface  sablonneuse. 
Avec  ses  tarses  antérieurs  qui,  armés  de 
robustes  rangées  de  cils,  rappellent  à  la 
fois  le  balai,  la  brosse  et  le  râteau,  il  tra- 
vaille à  déblayer  sa  demeure  souterraine.  L'insecte  se 
tient  sur  les  quatre  pattes  postérieures,  les  deux  de  der- 
rière un  peu  écartées;  celles  de  devant,  à  coups  alter- 
natifs, grattent  et  balaient  le  sable  mobile.  La  précision 
et  la  rapidité  de  la  manœuvre  ne  seraient  pas  plus  grandes 
si  quelque  ressort  animait  le  moulinet  des  tarses.  Le  sable, 
lancé  en  arrière  sous  le  ventre,  franchit  l'arcade  des 
jambes  postérieures,  jaillit  en  un  filet  continu  semblable 
à  celui  d'un  liquide,  décrit  sa  parabole  et  va  retomber  à 
deux  décimètres  plus  loin.  Ce  jet  poudreux,  toujours  éga- 
lement nourri,  des  cinq  et  des  dix  minutes  durant, 
démontre  assez  l'étourdissante  rapidité  des  outils  en 
action.  Je  ne  pourrais  citer  un  second  exemple  de  pareille 
prestesse,  qui  n'enlève  rien  néanmoins  à  la  grâce  déga- 
gée, à  la  liberté  d'évolution  de  l'insecte,  avançant  et  reçu- 


aéo  SOUVENIRS  ENTOMOLOGIQUES 

lant  d'un  côté  puis  de  l'autre,  sans  discontinuer  la  para- 
bole de  son  jet. 

Le  terrain  creusé  est  des  plus  mouvants.  A  mesure  que 
l'Hyménoptère  creuse,  le  sable  voisin  s'éboule  et  comble 
la  cavité.  Dans  l'éboulis  sont  compris  de  menus  débris  de 
bois,  des  queues  de  feuilles  pourries,  des  grains  de  gra- 
vier plus  volumineux  que  les  autres.  Le  Bembex  les 
enlève  avec  les  mandibules  et  les  porte  plus  loin  à  recu- 
lons; puis  il  revient  balayer,  mais  toujours  peu  profon- 
dément, sans  tentatives  pour  s'enfoncer  en  terre.  Quel 
est  son  but  en  ce  travail  tout  à  la  surface?  Il  serait  impos- 
sible de  le  dire  d'après  ce  premier  coup  d'œil?  mais  ayant 
passé  bien  des  journées  avec  mes  chers  Hyménoptères,  et 
groupant  en  un  faisceau  les  données  éparses  de  mes 
observations,  je  crois  entrevoir  le  motif  des  manœuvres 
actuelles. 

Le  nid  de  l'Hyménoptère  est  là  certainement,  sous  terre, 
à  quelques  pouces  de  profondeur;  dans  une  logette 
creusée  au  sein  du  sable  frais  et  fixe  se  trouve  un  œuf, 
peut-être  une  larve  que  la  mère  approvisionne  au  jour 
le  jour  de  mouches,  invariables  victuailles  des  Bembex 
dans  leur  premier  état.  La  mère,  à  tout  moment,  doit 
pouvoir  pénétrer  dans  ce  nid,  portant  au  vol,  entre  les 
pattes,  le  gibier  quotidien  destiné  au  nourrisson,  de 
même  que  l'oiseau  de  proie  pénètre  dans  son  aire  ayant 
dans  les  serres  la  venaison  destinée  aux  petits.  Mais  si 
l'oiseau  rentre  chez  lui,  sur  quelque  corniche  de  rocher 
inaccessible,  sans  autre  difficulté  que  celle  du  poids  et 
de  l'embarras  du  gibier  capturé,  le  Bembex  ne  peut  le 
faire  qu'en  se  livrant  chaque  fois  à  la  rude  besogne  de 


LES  BEMBEX  361 

mineur  et  en  ouvrant  à  nouveau  une  galerie  qui  s'ob- 
strue, se  clôt  d'elle-même  par  le  fait  seul  de  l'éboulement 
du  sable  à  mesure  que  l'insecte  progresse.  Dans  cette 
demeure  souterraine,  la  seule  pièce  à  parois  immobiles, 
c'est  la  cellule  spacieuse  qu'habite  la  larve,  au  milieu  des 
débris  de  son  festin  de  quinze  jours  ;  le  vestibule  étroit, 
où  la  mère  s'engage  pour  pénétrer  dans  l'appartement  du 
fond  ou  pour  sortir  et  aller  en  chasse,  s'écroule  chaque 
fois,  du  moins  dans  la  partie  antérieure  creusée  au  milieu 
d'un  sable  très  sec,  que  des  entrées  et  des  sorties  répétées 
rendent  plus  mobile  encore.  Chaque  fois  qu'il  entre  et 
chaque  fois  qu'il  sort,  l'Hyménoptère  doit  par  conséquent 
se  frayer  un  passage  au  sein  de  l'éboulis. 

La  sortie  ne  présente  pas  de  difficulté,  le  sable  eût-il 
la  consistance  qu'il  pouvait  avoir  au  début,  lorsqu'il  a 
été  remué  pour  la  première  fois  :  l'insecte  est  libre  dans 
ses  mouvements,  il  est  en  sécurité  sous  l'abri  qui  le 
couvre,  il  peut  prendre  son  temps  et  faire  agir  sans  pré- 
cipitation tarses  et  mandibules.  C'est  une  tout  autre 
affaire  pour  la  rentrée.  Le  Bembex  a  l'embarras  de  sa 
proie,  que  les  pattes  retiennent  serrée  contre  le  ventre; 
le  mineur  est  ainsi  privé  du  libre  usage  de  ses  outils. 
Circonstance  bien  plus  grave  :  d'effrontés  parasites,  vrais 
bandits  en  embuscade,  sont  tapis  ici  et  là  aux  environs 
du  terrier,  guettant  la  difficultueuse  rentrée  de  la  mère 
pour  déposer  à  la  hâte  leur  œuf  sur  la  pièce  de  gibier, 
à  l'instant  même  où  elle  va  disparaître  dans  la  galerie. 
S'ils  réussissent,  le  nourrisson  de  l'Hyménoptère,  le 
fils  de  la  maison  périra  aifamé  par  de  goulus  commen- 
saux. 


ses  SOUVENIRS  ENTOMOLOGIQUES 

Le  Bembex  paraît  au  courant  de  ces  périls  ;  aussi  des 
dispositions  sont-elles  prises  pour  que  la  rentrée  s'effectue 
promptement,  sans  obstacles  sérieux,  enfin  pour  que  le 
sable  obstruant  la  porte  cède  à  la  seule  poussée  de  la  tête 
aidée  d'un  rapide  coup  de  balai  des  tarses  antérieurs. 
Dans  ce  but,  les  matériaux  aux  abords  du  logis  subissent 
une  sorte  de  tamisage.  En  des  moments  de  loisir,  lorsque 
le  soleil  s'y  prête,  et  que  la  larve  pourvue  de  vivres  ne 
réclame  pas  ses  soins,  la  mère  passe  au  râteau  le  devant 
de  sa  porte;  elle  écarte  les  menus  débris  de  bois,  les  gra- 
viers trop  forts,  les  feuilles  qui  pourraient  se  mettre  en 
travers  et  barrer  le  passage  au  moment  périlleux  de  la 
rentrée.  C'est  à  pareil  travail  de  tamisage  que  se  livre, 
avec  tant  de  zèle,  le  Bembex  que  nous  venons  de  voir  à 
l'œuvre  :  pour  rendre  l'accès  du  logis  plus  facile,  les 
matériaux  du  vestibule  sont  fouillés,  épluchés  minutieu- 
sement et  purgés  de  toute  pièce  encombrante.  Qui  nous 
dira  même  si,  par  sa  vive  prestesse,  sa  joyeuse  activité, 
l'insecte  n'exprime  pas  à  sa  manière  la  satisfaction  mater- 
nelle, le  bonheur  de  veiller  sur  le  toit  de  la  cellule  qui  a 
reçu  le  précieux  dépôt  de  l'œuf. 

Puisque  l'Hyménoptère  se  borne  à  des  soins  de  ménage 
extérieurs,  sans  chercher  à  pénétrer  dans  le  sable,  tout 
est  en  ordre  au  logis  et  rien  ne  presse.  En  vain  nous 
attendrions  ;  l'insecte,  pour  le  moment,  ne  nous  en  appren- 
drait pas  davantage.  Examinons  alors  la  demeure  sou- 
terraine. En  raclant  légèrement  la  dune  avec  la  lame 
d'un  couteau,  au  point  même  oii  le  Bembex  se  tenait  de 
préférence,  on  ne  tarde  pas  à  découvrir  le  vestibule  d'en- 
trée, qui,   tout  obstrué  qu'il  est  dans  une  partie  de  sa 


LES  BEMBEX  263 

longueur,  n'est  pas  moins  reconnaissable  à  l'aspect  parti- 
culier des  matériaux  remués.  Ce  couloir,  du  calibre  du 
doigt,  rectiligne  ou  sinueux,  plus  long  ou  plus  court, 
suivant  la  nature  et  les  accidents  du  terrain,  mesure  de 
deux  à  trois  décimètres.  Il  conduit  à  une  chambre  unique, 
creusée  dans  le  sajble  frais,  dont  les  parois  ne  sont  crépies 
d'aucune  espèce  de  mortier  qui  puisse  prévenir  les  ébou- 
lements  et  donner  du  poli  aux  surfaces  raboteuses.  Pourvu 
que  la  voûte  tienne  bon  pendant  l'éducation  de  sa  larve, 
cela  suffit  :  peu  importent  les  effondrements  futurs 
lorsque  la  larve  sera  renfermée  dans  le  robuste  cocon, 
espèce  de  coffre-fort  que  nous  lui  verrons  construire. 
Le  travail  de  la  cellule  est  donc  des  plus  rustiques  :  tout 
se  réduit  à  une  grossière  excavation,  sans  forme  bien 
déterminée,  à  plafond  surbaissé  et  d'une  capacité  qui 
donnerait  place  à  deux  ou  trois  noix. 

Dans  cette  retraite  gît  une  pièce  de  gibier,  une  seule, 
toute  petite  et  bien  insuffisante  pour  le  vorace  nourrisson 
auquel  elle  est  destinée.  C'est  une  mouche  d'un  vert  doré, 
un  Lucilia  Cœsar,  hôte  des  chairs  corrompues.  Le  Dip- 
tère servi  en  pâture  est  complètement  immobile.  Est-il 
tout  à  fait  mort?  n'est-il  que  paralysé?  Cette  question 
s'élucidera  plus  tard.  Pour  le  moment,  constatons  sur  le 
fianc  du  gibier  un  œuf  cylindrique,  blanc,  très  légère- 
ment courbe  et  d'une  paire  de  millimètres  de  longueur. 
C'est  l'œuf  du  Bembex.  Comme  nous  l'avions  prévu 
d'après  la  conduite  de  la  mère,  rien  ne  presse  en  effet  au 
logis  :  l'œuf  est  pondu  et  approvisionné  d'une  première 
ration  proportionnée  aux  besoins  de  la  débile  larve  qui 
doit  éclore  dans  les  vingt-quatre  heures.  De  quelque 


â64  SOUVENIRS  ENTOMOLOGîOUES 

temps,  le  Bembex  ne  devait  pas  rentrer  dans  le  souter- 
rain, se  bornant  à  faire  bonne  garde  aux  environs,  ou 
peut-être  creusant  d'autres  terriers  pour  y  continuer  sa 
ponte,  œuf  par  œuf,  chacun  dans  une  cellule  à  part. 

Cette  particularité  de  l'approvisionnement  initial  avec 
une  pièce  de  gibier  unique  et  de  petite  taille  n'est  pas 
spéciale  au  Bembex  rostre.  Toutes  les  autres  espèces  se 
comportent  de  même.  Si  l'on  ouvre  une  loge  de  Bembex 
quelconque,  peu  après  la  ponte,  on  y  trouve  toujours 
l'œuf  collé  sur  le  flanc  d'un  Diptère,  qui  forme  à  lui  seul 
l'approvisionnement;  en  outre,  cette  ration  du  début  est 
invariablement  de  petite  taille,  comme  si  la  mère  recher- 
chait des  bouchées  plus  tendres  pour  le  faible  nourrisson. 
Un  autre  motif  d'ailleurs,  celui  des  vivres  frais,  pourrait 
bien  la  guider  dans  ce  choix,  ainsi  que  nous  l'examine- 
rons plus  tard.  Ce  premier  service  de  table, 
toujours  peu  copieux,  varie  beaucoup  de 
nature  suivant  la  fréquence  de  telle  ou  telle 
autre  espèce  de  gibier  aux  environs  du  nid. 
C'est   tantôt  un  Lucilia  Cœsar,   tantôt  un 

Lucilia  Cœsar. 

Stomoxys  ou  quelque  petit  Eristale,  tantôt 
un  délicat  Bomb3^1ien  habillé  de  velours  noir;  mais  la 
pièce  la  plus  fréquente  est  une  Sphérophorie,  à  ventre 
fluet. 

Ce  fait  général,  sans  exception  aucune,  de  l'appro- 
visionnement de  l'œuf  avec  un  Diptère  unique,  ration 
infiniment  trop  maigre  pour  une  larve  douée  d'un  vorace 
appétit,  nous  met  déjà  sur  la  voie  du  trait  de  mœurs  le 
plus  remarquable  chez  les  Bembex.  Les  Hyménoptères 
dont   les  larves  vivent  de  proie  entassent  dans  chaque 


LES  BEMBEX  365 

cellule  le  nombre  de  victimes  nécessaires  à  l'éducation 
complète;  ils  déposent  l'œuf  sur  l'une  des  pièces  et 
clôturent  la  loge  où  ils  ne  rentrent  plus.  Désormais  la 
larve  éclôt  et  se  développe  solitaire,  ayant  devant  elle,  du 
premier  coup,  tout  le  monceau  de  vivres  qu'elle  doit 
consommer.  Les  Bembex  font  exception  à  cette  loi.  La 
cellule  est  d'abord  approvisionnée  d'une  pièce  de  venai- 
son, unique  toujours,  de  faible  volume,  sur  laquelle  l'œuf 
est  pondu.  Cela  fait,  la  mère  quitte  le  terrier  qui  se 
bouche  de  lui-même;  d'ailleurs,  avant  de  se  retirer, 
l'insecte  a  soin  de  ratisser  le  dehors  pour  égaliser  la  sur- 
face et  dissimuler  l'entrée  à  tout  regard  autre  que  le  sien. 
Deux  ou  trois  jours  se  passent;  l'œuf  éclôt  et  la  petite 
larve  consomme  la  ration  de  choix  qui  lui  a  été  servie. 
La  mère  cependant  se  tient  dans  le  voisinage  ;  on  la  voit 
tantôt  lécher  pour  nourriture  les  exsudations  sucrées  des 
têtes  du  Panicaut,  tantôt  se  poser  avec  délices  sur  le  sable 
brûlant,  d'où  elle  surveille  sans  doute  l'extérieur  du 
domicile.  Par  moments,  elle  tamise  le  sable  de  l'entrée; 
puis  elle  s'envole  et  disparaît,  occupée  peut-être  ailleurs 
à  creuser  d'autres  cellules,  qu'elle  approvisionne  de  la 
même  manière.  Mais  si  prolongée  que  soit  son  absence, 
elle  n'oublie  pas  la  jeune  larve  si  parcimonieusement 
servie;  son  instinct  de  mère  lui  apprend  l'heure  où  le 
vermisseau  a  fini  ses  vivres  et  réclame  nouvelle  pâture. 
Elle  revient  donc  au  nid,  dont  elle  sait  admirablement 
retrouver  l'invisible  entrée;  elle  pénètre  dans  le  souter- 
rain, cette  fois  chargée  d'un  gibier  plus  volumineux.  La 
proie  déposée,  elle  quitte  de  nouveau  le  domicile  et 
attend  au  dehors  le  moment  d'un  troisième  service.  Ce 


266  SOUVENIRS  ENTOMOLOGIOUES 

moment  ne  tarde  pas  à  venir,  car  la  larve  consomme  les 
victuailles  avec  un  dévorant  appétit.  Nouvelle  arrivée  de 
ia  mère  avec  nouvelle  provision. 

Pendant  deux  semaines  à  peu  près  que  dure  l'éduca- 
tion de  la  larve,  les  repas  se  succèdent  ainsi,  un  à  un,  à 
mesure  qu'il  en  est  besoin,  et  d'autant  plus  rapprochés 
que  le  nourrisson  se  fait  plus  fort.  Sur  la  fin  de  la 
quinzaine,  il  faut  toute  l'activité  de  la  mère  pour  suffire 
à  l'appétit  du  goulu,  qui  traîne  lourdement  son  ventre  au 
milieu  des  dépouilles  dédaignées,  pattes,  anneaux  cornés 
de  l'abdomen.  A  tout  moment,  on  la  voit  rentrer  avec 
une  récente  capture;  à  tout  moment,  ressortir  pour  la 
chasse.  Bref,  le  Bembex  élève  sa  famille  au  jour  le  jour, 
sans  provisions  amassées  d'avance,  comme  le  fait  l'oiseau 
apportant  la  becquée  à  ses  petits  encore  au  nid.  Des 
preuves  multipliées  qui  mettent  en  évidence  ce  genre 
d'éducation,  bien  singulier  pour  un  Hyménoptère  alimen- 
tant sa  famille  de  proie,  j'ai  déjà  cité  la  présence  de 
l'œuf  dans  une  cellule  oia  ne  se  trouve,  pour  provision, 
qu'un  petit  Diptère,  toujours  un  seul,  jamais  plus.  Une 
autre  preuve  est  la  suivante,  qui  n'exige  pas  un  moment 
spécial  pour  être  constatée. 

Fouillons  le  terrier  d'un  Hyménoptère  qui  fait  les  pro- 
visions de  ses  larves  à  l'avance  :  si  nous  choisissons  le 
moment  où  l'insecte  pénètre  chez  lui  avec  une  proie, 
nous  trouverons  dans  la  cellule  un  certain  nombre  de 
victimes,  approvisionnement  commencé,  jamais  alors  de 
larve,  pas  même  d'œuf,  car  celui-ci  n'est  pondu  que 
lorsque  les  vivres  sont  au  grand  complet.  La  ponte 
faite,  la  cellule  est  close,  et  la  mère  n'y  revient  plus. 


LES  BEMBEX  367 

C'est  donc  uniquement  dans  des  terriers  où  les  visites 
de  la  mère  ne  sont  plus  nécessaires  qu'il  est  possible  de 
trouver  des  larves  à  côté  des  vivres  plus  ou  moins 
entassés.  Visitons,  au  contraire,  le  domicile  d'un  Bem- 
bex,  au  moment  où  celui-ci  entre  avec  le  produit  de  sa 
chasse.  Nous  sommes  certains  de  trouver  dans  la  cellule 
une  larve,  plus  grosse  ou  plus  petite,  au  milieu  de 
débris  de  vivres  déjà  consommés.  La  ration  que  la  mère 
apporte  maintenant  est  donc  destinée  à  la  continuation 
d'un  repas  qui  dure  déjà  depuis  plusieurs  jours  et  doit 
continuer  encore  avec  le  produit  des  chasses  futures. 
S'il  nous  est  donné  de  faire  cette  fouille  sur  la  fin  de 
l'éducation,  avantage  que  j'ai  eu  aussi  souvent  que  je 
l'ai  désiré,  nous  trouverons,  sur  un  copieux  monceau  de 
débris,  une  grosse  larve  ventrue,  à  laquelle  la  mère 
apporte  encore  des  victuailles  fraîches.  Le  Bembex  ne 
cesse  l'approvisionnement  et  ne  quitte  pour  toujours  la 
cellule  que  lorsque  la  larve,  distendue  par  une  bouillie 
alimentaire  d'aspect  vineux,  refuse  le  manger  et  se 
couche,  toute  rebondie,  sur  le  hachis  d'ailes  et  de  pattes 
du  gibier  dévoré. 

Chaque  fois  qu'elle  pénètre  dans  le  terrier,  au  retour 
de  la  chasse,  la  mère  n'apporte  qu'un  seul  Diptère.  S'il 
était  possible,  au  moyen  des  débris  contenus  dans  une 
cellule  où  l'éducation  est  finie,  de  compter  les  victimes 
servies  à  la  larve,  on  saurait  combien  de  fois  au  moins 
l'Hyménoptère  a  visité  son  terrier  depuis  la  ponte  de 
l'œuf.  Malheureusement  ces  reliefs  de  table,  mâchés  et 
remâchés  en  des  moments  de  disette,  sont  pour  la 
plupart  méconnaissables.  Mais  si  l'on  ouvre  une  cellule 


s68  SOUVENIRS  ENTOMOLOGIQUES 

dont  le  nourrisson  soit  moins  avancé,  les  vivres  se  prê- 
tent à  l'examen,  quelques  pièces  étant  encore  entières 
ou  presque  entières,  les  autres,  plus  nombreuses,  se 
trouvant  à  l'état  de  tronçons  assez  bien  conservés  pour 
être  déterminés.  Tout  incomplet  qu'il  est,  le  dénombre- 
ment obtenu  dans  ces  conditions  frappe  de  surprise, 
en  montrant  quelle  activité  doit  déployer  l'Hyménoptère 
pour  suffire  au  service  d'une  pareille  table.  Voici  la 
carte  de  l'un  des  menus  observés. 

En  fin  septembre,  autour  de  la  lar\'e  du  Bembex  de 
Jules  {B.  Julii)\  parvenue  à  peu  près  au  tiers  de  la 
taille  qu'elle  doit  définitivement  acquérir,  je  trouve  le 
gibier  dont  suit  le  détail,  —  6  Echinomyia  rubescens, 
deux  entiers  et  quatre  dépecés;  4  Syrphus  corollœ,  deux 
au  complet,  deux  autres  en  pièces;  3  Gonia  atra,  tous 
les  trois  intacts  et  dont  un  apporté  à  l'instant  même 
par  la  mère,  ce  qui  m'a  fait  découvrir  le  terrier;  2  Pol- 
lenia  ru/îcollis,  l'un  intact,  l'autre  entamé;  i  Bombylius 
réduit  en  marmelade;  2  Echinomyia  inter- 
media^  à  l'état  de  débris;  enfin  2  Pollenia 
floralis  ^  encore  à  l'état  de  débris.  Total  : 
20  pièces.  Voilà  certes  un  menu  aussi  abon- 
dant que  varié;  mais  comme  la  larve  n'a 
guère  que  le  tiers  de  la  grosseur  finale,  la 
Echinomyia       ^^^^^  complète  du  fcstiu  pourrait  bien  s'éle- 

jntermedia,  ^  ^ 

ver  à  une  soixantaine  de  pièces. 
La  vérification  de  ce  somptueux  chifi"re  peut  s'obtenir 
sans  difficulté  aucune  :  je  vais  remplacer  moi-même  le 

I.  Voir  les  notes  pour  la  description  de  cette  espèce  nouvelle. 


LES  BEMBEX  269 

Bembex  dans  ses  soins  maternels  et  fournir  à  la  larve  des 
vivres  jusqu'à  satiété.  Je  déménage  la  cellule  dans  une 
petite  boîte  de  carton,  que  je  meuble  d'une  couche  de 
sable.  Sur  ce  lit  est  déposée  la  larve,  avec  tous  les  égards 
dûs  à  son  délicat  épiderme.  Autour  d'elle,  sans  oublier 
un  débris,  je  range  les  provisions  de  bouche  dont  clic 
était  pourvue.  Enfin  je  reviens  chez  moi,  la  boîte  toujours 
à  la  main  pour  éviter  des  secousses  qui  pourraient 
renverser  le  logis  sens  dessus  dessous  et  mettre  en  péril 
mon  élève  pendant  un  trajet  de  plusieurs  kilomètres. 
Quelqu'un  qui  m'eût  vu,  sur  la  route  poudreuse  de 
Nîmes,  exténué  de  fatigue  et  portant  à  la  main,  avec  un 
soin  religieux,  le  fruit  unique  de  ma  pénible  course,  un 
vilain  ver  faisant  ventre  d'un  monceau  de  mouches,  eût 
certes  bien  souri  de  ma  naïveté. 

Le  voyage  s'accomplit  sans  encombre  :  à  mon  arrivée, 
la  larve  continuait  paisiblement  de  manger  ses  Diptères, 
comme  si  de  rien  n'était.  Le  troisième  jour  de  la  captivité, 
les  vivres  pris  dans  le  terrier  même  étaient  achevés;  lever, 
de  sa  bouche  pointue,  fouillait  dans  le  tas  de  débris  sans 
rien  trouver  à  sa  convenance;  les  parcelles  saisies,  trop 
arides,  lambeaux  cornés  et  dépourvus  de  suc,  étaient 
rejetées  avec  dégoût.  Le  moment  est  venu  pour  moi  de 
continuer  le  service  alimentaire.  Les  premiers  Diptères  à 
ma  portée,  tel  sera  le  régime  de  ma  prisonnière.  Je  les 
tue  en  les  pressant  entre  les  doigts,  mais  sans  les  écraser. 
La  première  ration  se  compose  de  3  Eristalis  tenax  et 
de  I  Sarcophaga.  En  vingt-quatre  heures,  tout  était 
dévoré.  Le  lendemain,  je  sers  2  Éristales  et  4  Mouches 
domestiques.  Il  y  en  eut  assez  pour  la  journée,  mais  pas 


270  SOUVENIRS  ENTOMOLOGIQUES 

de  reste.  Je  continuai  de  la  sorte  pendant  huit  jours^ 
donnant  chaque  matin  au  ver  ration  plus  copieuse.  Le 
neuvième,  la  larve  refuse  toute  nourriture  et  se  met  à 
filer  son  cocon.  Le  relevé  de  ses  huit  jours  de  bombance 
se  chiffre  par  le  nombre  de  62  pièces,  composées  princi- 
palement d'Éristales  et  de  Mouches  domestiques;  ce  qui, 
joint  aux  20  pièces  trouvées  entières  ou  en  débris  dans 
la  cellule,  forme  un  total  de  82. 

Il  est  possible  que  je  n'aie  pas  élevé  ma  larve  avec  la 
sobriété  hygiénique  et  la  sage  épargne  qu'eût  observées 
la  mère  ;  il  y  a  eu  peut-être  du  gaspillage  dans  des  vivres 
servis  quotidiennement  en  une  seule  fois  et  abandonnés 
à  l'entière  discrétion  du  ver.  En  quelques  circonstances, 
j'ai  cru  reconnaître  que  les  choses  ne  se  passent  pas  ainsi 
dans  la  cellule  maternelle,  car  mes  notes  relatent  des 
faits  dans  le  genre  du  suivant.  —  Dans  les  sables  des 
alluvions  de  la  Durance,  je  mets  à  découvert  un  terrier 
oix  l'Hyménoptère  {Bembex  oculata)  vient  de  pénétrer  avec 
un  Sarcophaga  agricola.  Au  fond  du  clapier,  je  trouve 
une  larve,  de  nombreux  débris  et  quelques  Diptères  com- 
plets, savoir  :  4  Sphœrophoria  scripta,  i  Onesia  viaruin, 
et  2  Sarcophaga  agricola  dont  fait  partie  celui  que  le 
Bembex  vient  d'apporter  sous  mes  yeux.  Or,  il  est  à 
remarquer  qu'une  moitié  de  ce  gibier,  les  Sphœrophories, 
est  tout  au  fond  de  la  cellule,  sous  la  dent  même  de  la 
larve;  tandis  que  l'autre  moitié  est  encore  dans  la  galerie, 
sur  le  seuil  de  la  cellule,  et  par  conséquent  hors  des 
atteintes  du  ver,  incapable  de  se  déplacer.  Il  me  paraît 
donc  que  la  mère  dépose  provisoirement  ses  captures, 
lorsque  la  chasse  abonde,  sur  le  seuil  de  la  cellule,  et 


LES  BEMBEX  271 

forme  un  magasin  de  réserve  où  elle  puise  à  mesure 
qu'il  en  est  besoin,  surtout  en  des  jours  pluvieux  pendant 
lesquels  tout  travail  chôme. 

Ainsi  pratiquée  avec  économie,  la  distribution  des 
vivres  préviendrait  des  gaspillages  que  je  n'ai  pas  su 
éviter  avec  ma  larve,  trop  somptueusement  traitée  peut- 
être.  J'abaisse  donc  le  chiffre  obtenu  et  je  le  réduis  à  une 
soixantaine  de  pièces,  de  taille  médiocre,  comprise  entre 
celle  de  la  Mouche  domestique  et  de  VEristalis  tenax. 
Tel  serait  à  peu  près  le  nombre  de  Diptères  servis  par  la 
mère  à  la  larve  lorsque  la  proie  est  de  médiocre  volume, 
ce  qui  a  lieu  pour  tous  les  Bembex  de  ma  région,  excepté 
le  Bembex  rostre  (B.  rostrata)^  et  le  Bembex  bidenté 
(B.  bidentataj,  qui  affectionnent  particulièrement  les 
Taons.  Pour  ceux-ci  le  chiffre  des  victimes  serait  d'une 
à  deux  douzaines,  suivant  la  grosseur  du  Diptère  qui  varie 
beaucoup  d'une  espèce  à  l'autre  du  genre  Taon. 

Pour  ne  plus  revenir  sur  la  nature  des  vivres,  je  donne 
ici  rénumération  des  Diptères  observés  dans  les  terriers 
des  six  espèces  de  Bembex  qui  font  le  sujet  de  ce  travail. 

1°  Bembex  olivacea  Rossi.  —  J'ai  vu  cette  espèce  à 
Cavaillon,  une  seule  fois,  avec  des  Lucilia  Cœsar  pour 
approvisionnement.  Les  cinq  espèces  suivantes  sont 
communes  aux  environs  d'Avignon. 

2°  Bembex  ociilata  Jur.  —  Le  Diptère  sur  lequel  l'œuf 
est  pondu  consiste  le  plus  souvent  en  une  Sphérophorie, 
Spliœrophoria  scripta  surtout;  parfois  en  un  Geron 
gibbosus.  Les  provisions  ultérieures  comprennent  : 
Stomoxys  calcitraits,  Pollenia  riificollis^  PoUe^tia  rtidis, 
Pipiza    nigripes^    Syrphus    corollœ,     Onesia    viarum^ 


272  SOUVENIRS  ENTOMOLOGIQUES 

Calliphora  vomitoria,  Echinomyia  intermedia,  Sarco- 
phaga  agvicola,  Miisca  doinestica.  L'approvisionnement 
habituel  consiste  en  Stomoxys  calcitrans,  dont  j'ai  bien 
des  fois  trouvé  de  50  à  60  individus  dans  un  seul  terrier. 

3°  Bembex  tarsata  Lat.  —  Celui-ci  dépose  également 
son  œuf  sur  le  Spliœrophoria  tarsata.  Il  chasse  ensuite  : 
AntJirax  flava,  Bombylms  iiitiduhis,  Eristalis  œneus, 
Eristalis  sepulchralis,  Merodon  spinipes ,  Syrphns 
coroUœ,  Helophihts  trivittatus,  Zodion  notatum.  Son 
gibier  de  prédilection  consiste  en  Bombyles  et  en  Anthrax. 

4"  Bembex  Julii  (sp.  nov.).  —  L'œuf  est  déposé  soit 
sur  un  Sphœrophoi'ia,  soit  sur  un  Polonia  floralis.  Les 
vivres  sont  un  mélange  de  Syrphus  coroUœ,  Echinomyia 
rubescens,  Echinomyia  intermedia,  Gonia  atra,  Pollenia 
floralis,  Pollenia  ruflcollis,  Clytia  pelhicens,  Lucilia 
Ccesar,  Dexia  riistica,  Bombyliiis. 

5°  Bembex  rostrata  Fab.  —  Celui-ci  est  par  excellence 
un  consommateur  de  Taons,  Il  pond  son  œuf  sur  un  Syr- 
phus corollœ,  sur  un  Lucilia  Cœsar]  puis  il  sert  à  sa 
larve  exclusivement  du  gros  gibier  appartenant  aux 
diverses  espèces  du  genre  Tabaniis. 

6°  Bembex  bidentata  V.  L.  —  Encore  un  passionné 
chasseur  de  Taons.  Je  ne  lui  ai  pas  reconnu  d'autre 
gibier,  et  j'ignore  sur  quel  autre  Diptère  il  pond  son  œuf. 

Cette  variété  de  provisions  démontre  que  les  Bembex 
n'ont  pas  ^e-,  goûts  exclusifs  et  s'attaquent  indifféremment 
à  toutes  les  espèces  de  Diptères  que  leur  offrent  les 
hasards  de  la  chasse.  Il  paraît  y  avoirnéanmoins quelques 
prédilections.  Ainsi  une  espèce  consomme  surtout  des 
Bombyles,  une  seconde  des  Stomoxys,  une  troisième  et 
une  quatrième  des  Taons. 


XVII 

LA  chassp:  aux  diptères 


Après  ce  relevé  des  vivres  des  Bembex  sous  forme  de 
larve,  il  convient  de  rechercher  le  motif  qui  peut  faire 
adopter  par  ces  Hyménoptères  un  mode  d'approvisionne- 
ment si  exceptionnel  parmi  les  fouisseurs.  Pourquoi,  au 
lieu  d'emmagasiner  au  préalable  une  quantité  suffisante 
de  vivres  sur  lesquels  l'œuf  serait  pondu,  ce  qui  permet- 
trait de  clore,  immédiatement  après,  la  cellule  et  de  n'y 
plus  revenir;  pourquoi,  dis-je,  l'Hyménoptère  s'astreint-il 
à  ce  labeur  d'aller  et  revenir  sans  cesse,  pendant  une 
quinzaine  de  jours,  du  terrier  aux  champs  et  des 
champs  au  terrier,  s'ouvrant  chaque  fois  avec  etfort 
un  chemin  dans  le  sable  éboulé,  soit  pour  chasser  aux 
environs,  soit  pour  apporter  à  la  larve  la  capture  du 
moment?  C'est  ici,  avant  tout,  une  question  de  fraîcheur 
de  vivres,  question  capitale,  car  le  ver  refuse  absolument 
tout  gibier  faisandé,  envahi  par  la  pourriture  :  comme 
aux  vers  des  autres  fouisseurs  il  lui  faut  de  la  chair 
fraîche,  et  toujours  de  la  chair  fraîche. 


274  SOUVENIRS  ENTOMOLOGIOUES 

Nous  venons  de  voir,  au  sujet  des  Cerceris,  des  Sphex 
et  des  Ammophiles,  comment  la  mère  résout  le  problème 
des  conserves,  alimentaires,  le  problème  qui  consiste  à 
déposer  par  avance  dans  la  cellule  la  quantité  nécessaire 
de  gibier  et  à  le  maintenir  des  semaines  entières  dans  un 
parfait  état  de  fraîcheur,  que  dis-je,  presque  à  l'état  de 
vie,  bien  que  les  victimes  soient  immobiles  ainsi  que 
l'exige  la  sécurité  du  vermisseau  qui  en  fait  pâture.  Les 
ressources  les  plus  savantes  de  la  physiologie  accom- 
plissent cette  merveille.  Le  stylet  à  venin  est  dardé  dans 
les  centres  nerveux  une  seule  fois,  ou  bien  à  diverses 
reprises,  suivant  la  structure  de  l'appareil  d'innervation. 
Ainsi  opérée,  la  victime  conserve  les  attributs  de  la  vie, 
moins  l'aptitude  à  se  mouvoir. 

Examinons  si  les  Bembex  font  usage  de  cette  profonde 
science  du  meurtre.  Les  Diptères  retirés  d'entre  les  pattes 
du  ravisseur  entrant  dans  son  terrier  ont,  pour  la  plupart, 
toutes  les  apparences  de  la  mort.  Ils  sont  immobiles; 
rarement,  sur  quelques-uns,  peut-on  constater  de  légères 
convulsions  des  tarses,  derniers  vestiges  d'une  vie  qui 
s'éteint.  Les  mêmes  apparences  de  mort  complète  se 
retrouvent  habituellement  chez  les  insectes  non  tués  en 
réalité,  mais  paralysés  par  l'habile  coup  de  dard  des 
Cerceris  et  des  Sphégiens.  La  question  de  vie  ou  de  mort 
ne  peut  alors  se  décider  que  d'après  la  manière  dont  se 
conservent  les  victimes. 

Mis  dans  de  petits  cornets  de  papier  ou  dans  des  tubes 
de  verre,  les  Orthoptères  des  Sphex,  les  Chenilles  des 
Ammophiles,  les  Coléoptères  des  Cerceris  gardent  la 
flexibilité  de  leurs  membres,  la  fraîcheur  de  leur  colora- 


LA   CHASSE  AUX  DIPTÈRES  275 

tion  et  l'état  normal  de  leurs  \'iscères  pendant  des 
semaines  et  des  mois  entiers.  Ce  ne  sont  pas  des  cadavres, 
mais  des  corps  plongés  dans  une  torpeur  qui  n'aura  pas 
de  réveil.  Les  Diptères  des  Bembex  se  comportent  tout 
autrement.  Les  Eristales,  les  Syrphes,  tous  ceux  enfin 
dont  la  livrée  présente  quelque  vive  coloration,  perdent 
en  peu  de  temps  l'éclat  de  leur  parure.  Les  yeux  de 
certains  Taons,  magnifiquement  dorés  avec  trois  bandes 
pourpres,  pâlissent  vite  et  se  ternissent  comme  le  fait 
le  regard  d'un  mourant.  Tous  ces  Diptères,  grands  et 
petits,  enfouis  dans  des  cornets  où  l'air  circule,  se  dessè- 
chent en  deux  ou  trois  jours  et  deviennent  cassants; 
tous,  préservés  de  l'évaporation  dans  des  tubes  de 
verre  où  l'air  est  stagnant,  se  moisissent  et  se  corrompent. 
Ils  sont  donc  morts,  bien  réellement  morts  lorsque 
l'Hyménoptère  les  apporte  à  la  larve.  Si  quelques-uns 
conservent  encore  un  reste  de  vie,  peu  de  jours,  peu 
d'heures  terminent  leur  agonie.  Ainsi,  par  défaut  de 
talent  dans  l'emploi  de  son  stylet  ou  pour  tout  autre 
motif,  l'assassin  tue  à  fond  ses  victimes. 

Étant  connue  cette  mort  complète  du  gibier  au  moment 
où  il  est  saisi,  qui  n'admirerait  la  logique  des  manœuvres 
des  Bembex?  Comme  tout  se  suit  méthodiquement, 
comme  tout  s'enchaîne  dans  les  actes  de  l'Hyménoptère 
avisé  !  Les  vivres  ne  pouvant  se  conserver  sans  pourriture 
au  delà  de  deux  ou  trois  jours,  ne  doivent  pas  être 
emmagasinés  au  grand  complet  dès  le  début  d'une  édu- 
cation qui  durera  pour  le  moins  une  quinzaine;  force- 
ment la  chasse  et  la  distribution  doivent  se  faire  au  jour 
le  jour,  peu  à  peu,  à  mesure  que  le  ver  grandit.  La  pre- 


276  SOUVENIRS  ENTOMOLOGIOUES 

mière  ration,  celle  qui  reçoit  l'œuf,  durera  plus  longtemps 
que  les  autres;  il  faudra  plusieurs  jours  au  naissant  ver- 
misseau pour  en  manger  les  chairs.  Il  la  faut  par  consé- 
quent de  petite  taille,  sinon  la  corruption  gagnerait  la 
pièce  avant  qu'elle  fut  consommée.  Cette  pièce  ne  sera 
donc  pas  un  Taon  volumineux,  un  corpulent  Bomb3'le, 
mais  bien  une  menue  Sphérophorie,  ou  quelque  chose  de 
semblable,  tendre  repas  pour  un  ver  si  délicat  encore. 
Viendront  après  et  par  ordre  croissant  les  pièces  de  haute 
venaison. 

En  l'absence  de  la  mère,  le  terrier  doit  être  clos  pour 
éviter  à  la  larve  de  fâcheuses  invasions;  l'entrée  néan- 
moins doit  pouvoir  s'ouvrir  très  fréquemment,  à  la  hâte, 
sans  difficulté  sérieuse,  lorsque  l'Hyménoptère  rentre, 
chargé  de  son  gibier  et  guetté  par  d'audacieux  parasites. 
Ces  conditions  feraient  défaut  dans  un  sol  consistant,  tel 
que  celui  où  d'habitude  s'établissent  les  Hyménoptères 
fouisseurs  :  la  porte,  béante  par  elle-même,  demanderait 
chaque  fois  un  travail  pénible  et  long,  soit  pour  être 
obstruée  avec  de  la  terre  et  du  gravier,  soit  pour  être 
désobstruée.  Le  domicile  sera,  par  conséquent,  creusé  dans 
un  terrain  très  mobile  à  la  surface,  dans  un  sable  fin  et 
sec,  qui  cédera  aussitôt  au  moindre  effort  de  la  mère  et, 
en  s'éboulant,  fermera  de  lui-même  la  porte,  ainsi  qu'une 
tapisserie  flottante  qui,  repoussée  de  la  main,  livre  pas- 
sage et  se  remet  en  place.  Tel  est  l'enchaînement  des 
actes  que  déduit  la  raison  de  l'homme  et  que  met  en 
pratique  la  sapience  des  Bembex. 

Pour  quel  motif  le  ravisseur  met-il  à  mort  le  gibier 
saisi,  au  lieu  de  le  paralyser  simplement?  Est-ce  défaut 


LA   CHASSE  AUX  DIPTÈRES  277 

d'habileté  dans  l'emploi  de  son  dard?  est-ce  difficulté 
provenant  soit  de  l'organisation  des  Diptères,  soit  des 
manœuvres  usitées  pour  la  chasse?  Je  dois  avouer  tout 
d'abord  que  mes  tentatives  ont  échoué  pour  mettre  un 
Diptère,  sans  le  tuer,  dans  cet  état  d'immobilité  complète  où 
il  est  si  facile  de  plonger  un  Bupreste,  un  Charançon,  un 
Scarabée,  en  inoculant,  avec  la  pointe  d'une  aiguille,  une 
gouttelette  d'ammoniaque  dans  la  région  ganglionnaire 
du  thorax.  L'insecte  expérimenté  difficilement  devient 
immobile;  et  quand  il  ne  remue  plus,  la  mort  réelle  est 
arrivée,  comme  le  prouve  la  prochaine  corruption  ou  la 
dessiccation.  Mais  j'ai  trop  de  confiance  dans  les  res- 
sources de  l'instinct,  j'ai  été  témoin  de  trop  de  problèmes 
ingénieusement  résolus  pour  croire  qu'une  difficulté 
insurmontable  pour  l'expérimentateur  puisse  arrêter  la 
bête.  Aussi,  sans  mettre  en  doute  le  talent  meurtrier  des 
Bembex,  volontiers  j'inclinerais  vers  d'autres  motifs. 

Peut-être  le  Diptère,  si  mollement  cuirassé,  si  peu 
replet,  disons  le  mot,  si  maigre,  ne  pourrait,  une  fois 
paralysé  par  le  dard,  résister  assez  longtemps  à  l'évapo- 
ration  et  se  dessécherait  pendant  deux  à  trois  semaines 
d'attente.  Considérons  la  fluette  Sphérophorie,  première 
bouchée  de  la  larve.  Pour  suffire  à  l'évaporation,  qu'y 
a-t-il  en  liquide  dans  ce  corps?  Un  atome,  un  rien.  Le 
ventre  est  une  fine  lanière;  ses  deux  parois  se  touchent. 
Des  conserves  alimentaires  peuvent-elles  avoir  pour  base 
un  tel  gibier,  dont  l'évaporation  tarit  en  quelques  heures 
les  humeurs,  lorsque  la  nutrition  ne  les  renouvelle  pas? 
C'est  au  moins  douteux. 

Passons   au   mode   de    chasse    pour  achever  de   jeter 


378  SOUVENIRS  ENTOMOLOGIOUES 

quelque  lumière  sur  ce  point.  Dans  la  proie  retirée  d'entre 
les  pattes  des  Bembex,  il  n'est  pas  rare  d'observer  des 
indices  d'une  prise  faite  à  la  hâte,  sans  ménagements 
au  hasard  d'une  lutte  désordonnée.  Le  Diptère  a  parfois 
la  tête  tournée  sens  devant  derrière,  comme  si  le  ravis- 
seur lui  eût  tordu  le  cou;  ses  ailes  sont  chiffonnées;  sa 
fourrure,  quand  il  en  possède,  est  ébouriffée.  J'en  ai  vu 
avec  le  ventre  ouvert  d'un  coup  de  mandibules,  et  de, 
pattes  emportées  dans  la  bataille.  D'habitude,  cependant- 
la  pièce  est  intacte. 

N'importe  :  vu  la  nature  du  gibier,  doué  d'ailes 
promptes  à  la  fuite,  la  prise  doit  se  faire  avec  une  bruss 
querie  qui  ne  permet  guère,  ce  me  semble,  d'obtenir  la 
paralysie  sans  la  mort.  Un  Cerceris  en  face  de  son  lourd 
Charançon,  un  Sphex  aux  prises  avec  le  Grillon  corpu- 
lent ou  l'Ephippigère  ventrue,  l'Ammophile  qui  tient  sa 
Chenille  par  la  peau  de  la  nuque,  ont  tous  les  trois  la 
partie  belle  avec  une  proie  trop  lente  pour  éviter  l'attaque. 
Ils  peuvent  prendre  leur  temps,  choisir  à  l'aise  le  point 
mathématique  où  le  dard  doit  pénétrer  et  opérer  enfin 
avec  la  précision  d'un  physiologiste  qui  sonde  du  scalpel 
le  patient  étendu  sur  la  table  de  travail.  Mais  pour  les 
Bembex,  c'est  bien  une  autre  affaire  :  à  la  moindre  alerte, 
la  proie  prestement  décampe,  et  son  vol  défie  celui  du 
ravisseur.  L'Hyménoptère  doit  fondre  à  l'improviste  sur 
son  gibier,  sans  mesurer  l'attaque,  sans  ménager  les 
coups,  comme  le  fait  l'Autour  chassant  dans  les  guérets. 
Mandibules,  griffes,  dard,  toutes  les  armes  doivent  con- 
courir à  la  fois  à  la  chaude  mêlée  pour  terminer  au  plus 
vite  une  lutte  où  la  moindre  indécision  laisserait  à  l'attu- 


LA   CHASSE  AUX  DIPTERES  379 

que  le  temps  de  fuir.  Si  ces  prévisions  sont  d'accord  avec 
les  faits,  la  capture  des  Bembex  ne  saurait  être  qu'un 
cadavre  ou  du  moins  une  proie  blessée  à  mort. 

Eh  bien,  ces  prévisions  sont  justes  :  l'attaque  du 
Bembex  se  fait  avec  une  fougue  que  ne  désapprouverait 
pas  l'oiseau  de  proie.  Surprendre  l'Hyménoptère  en 
chasse  n'est  pas  chose  aisée;  vainement  on  s'armerait 
de  patience  pour  épier  le  ravisseur  aux  environs  du 
terrier  :  l'occasion  favorable  ne  se  présenterait  pas,  car 
l'insecte  s'envole  au  loin,  et  il  est  impossible  de  le  suivre 
dans  ses  rapides  évolutions.  Ses  manoeuvres  me  seraient 
sans  doute  inconnues  sans  le  concours  d'un  meuble  dont 
certes  je  n'avais  jamais  attendu  pareil  service.  Je  veux 
parler  de  mon  parapluie,  qui  me  servait  de  tente  contre  le 
soleil  au  milieu  des  sables  du  bois  des  Issarts. 

Je  n'étais  pas  seul  à  profiter  de  son  ombre;  ma  société 
était  habituellement  nombreuse.    Des    Taons   d'espèces 
diverses  venaient  se  réfugier  sous  le  dôme 
de  soie,  et  se  tenaient,  paisibles,  qui  d'ici, 
qui  de  là,  sur  l'étoffe  tendue.  Leur  compa- 
gnie me  faisait  rarement  défaut  lorsque  la 
chaleur  était  accablante.  Pour  tromper  mes 
heures  d'inaction,  j'aimais  à  voir  leurs  gros 
yeux  dorés,    qui    reluisaient    comme    des 
escarboucles  à  la  voûte  de  mon  abri  ;  j'aimais 
à  suivre  leur  grave  marche  quand  un  point  trop  échauffé 
au  plafond  les  obligeait  de  se  déplacer  un  peu. 

Un  jour  :  pan!  La  soie  tendue  résonne  comme  la  mem- 
brane d'un  tambour.  Quelque  gland  peut-être  vient  de 
tomber  d'un  chêne  sur  le  parapluie.  Bientôt  après,  coup 


a8o  SOUVENIRS  ENTOMOLOGIOUES 

sur  coup  :  pan!  pan!  Un  mauvais  plaisant  viendrait-il 
troubler  ma  solitude  et  lancer  sur  le  parapluie  des  glands 
ou  de  menus  cailloux?  Je  sors  de  ma  tente,  j'inspecte  le 
voisinage  :  rien.  Le  même  coup  sec  se  reproduit.  Je  porte 
mes  regards  au  plafond  et  le  mystère  s'explique.  Les 
Bembex  du  voisinage,  consommateurs  de  Taons,  avaient 
découvert  les  riches  victuailles  qui  me  faisaient  société, 
et  pénétraient  effrontément  sous  l'abri  pour  piller  au  pla- 
fond les  Diptères.  Les  choses  se  passaient  à  souhait,  je 
n'avais  qu'à  laisser  faire  et  à  regarder. 

De  moment  en  moment,  un  Bembex  entrait  brusque 
comme  l'éclair,  et  s'élançait  au  plafond  de  soie,  qui 
résonnait  d'un  coup  sec.  Quelque  chose  se  passait  là-haut 
de  tumultueux,  où  l'œil  ne  distinguait  plus  l'attaquant 
de  l'attaqué,  tant  la  mêlée  était  vive.  La  lutte  n'avait  pas 
une  durée  appréciable  :  l'Hyménoptère  se  retirait  tout 
aussitôt  avec  une  proie  entre  les  pattes.  Le  stupide  trou- 
peau de  Taons,  à  cette  soudaine  irruption  qui  les  décimait 
l'un  après  l'autre,  reculait  un  peu  tout  à  la  ronde,  sans 
abandonner  le  perfide  abri.  Il  faisait  si  chaud  au  dehors! 
pourquoi  s'émouvoir? 

Il  est  clair  qu'une  telle  soudaineté  dans  l'attaque  et 
une  telle  promptitude  dans  l'enlèvement  de  la  proie  ne 
permettent  pas  au  Bembex  de  régler  le  jeu  de  son  poi- 
gnard. L'aiguillon  remplit  son  office  sans  doute,  mais  il 
est  dirigé  sans  précision  vers  les  points  que  les  hasards  de 
la  lutte  mettent  à  sa  portée.  Pour  donner  le  coup  de  grâce 
à  leurs  Taons  mal  sacrifiés,  et  se  débattant  encore  entre 
les  pattes  du  ravisseur,  j'ai  vu  des  Bembex  mâchonner  la 
tête  et  le  thorax  des  victimes.  Ce  trait  à  lui  seul  démontre 


LA   CHASSE  AUX  DIPTERES  281 

que  l'Hyménoptère  veut  un  vrai  cadavre  et  non  une  proie 
paralysée,  puisqu'il  met  si  peu  de  ménagement  à  termi- 
ner l'agonie  du  Diptère.  Tout  considéré,  je  pense  donc 
que,  d'une  part,  la  nature  du  gibier  trop  prompt  à  se  des- 
sécher, et  d'autre  part  les  difficultés  d'une  attiique  aussi 
rapide,  sont  cause  que  les  Bembex  servent  à  leurs  larves 
une  proie  morte,  et  les  approvisionnent  par  conséquent 
au  jour  le  jour. 

Suivons  l'Hyménoptère  quand  il  rentre  au  terrier  avec 
sa  capture  maintenue  sous  le  ventre  entre  les  pattes.  En 
voici  un,  le  Bembex  tarsier  (B.  tarsata)  qui  arrive 
chargé  d'un  Bombyle.  Le  nid  est  placé  au  pied  sablon- 
neux d'un  talus  vertical.  L'approche  du  chasseur  s'an- 
nonce par  un  bourdonnement  aigu,  qui  a  quelque  chose 
de  plaintif,  et  ne  discontinue  tant  que  l'insecte  n'a  pas 
mis  pied  à  terre.  On  voit  le  Bembex  planer  au  haut  du 
talus,  puis  descendre  suivant  la  verticale  avec  beaucoup 
de  lenteur  et  de  circonspection,  tout  en  faisant  entendre 
son  bourdonnement  aigu.  Si  quelque  chose  d'insolite 
vient  à  se  révéler  à  son  perçant  regard,  il  ralentit  la  des- 
conte, plane  un  moment,  remonte,  redescend,  puis  s'en- 
fuit prompt  comme  un  trait.  Après  quelques  instants,  le 
-\'oici  revenu.  En  planant  à  une  certaine  élévation,  il  a 
l'air  d'inspecter  les  lieux,  comme  du  haut  d'un  observa- 
toire. La  descente  verticale  recommence  avec  la  plus 
circonspecte  lenteur;  enfin  l'Hyménoptère  s'abat  sans 
indécision  aucune,  en  un  point  que  rien  à  mes  yeux  ne 
distingue  du  reste  de  la  surface  sablonneuse.  Le  piaule- 
ment plaintif  à  l'instant  cesse. 

L'insecte,  sans   doute,  a  pris  terre  un  peu  au  hasard, 


282  SOUVENIRS  ENTOMOLOGIOUES 

puisque  l'œil  le  plus  exercé  ne  saurait  distinguer  un 
point  de  l'autre  sur  la  nappe  de  sable;  il  s'est  abattu  par 
à-  peu  près  aux  environs  du  logis,  dont  il  va  maintenant 
rechercher  l'entrée,  masquée,  lors  de  la  dernière  sortie, 
non  seulement  par  l'éboulement  naturel  des  matériaux 
mais  encore  par  les  scrupuleux  coups  de  balai  de  l'Hymé- 
noptère?  Mais  non  :  le  Bembex  n'hésite  pas  du  tout,  il  ne 
tâtonne  pas,  il  ne  cherche  pas.  On  s'accorde  à  voir  dans 
les  antennes  des  organes  propres  à  diriger  les  insectes 
dans  leurs  recherches.  En  ce  moment  de  la  rentrée 
au  nid,  je  ne  vois  rien  de  particulier  dans  le  jeu  des 
antennes.  Sans  lâcher  un  seul  moment  son  gibier,  le 
Bembex  gratte  un  peu  devant  lui,  au  point  même  où  il 
a  pris  pied,  pousse  du  front  et  entre  tout  aussitôt  avec  le 
Diptère  sous  le  ventre.  Le  sable  s'éboule,  la  porte  se  ferme, 
et  voilà  l'Hyménoptère  chez  lui. 

En  vain,  des  centaines  de  fois,  j'ai  assisté  au  retour  du 
Bembex  dans  son  domicile;  c'est  toujours  avec  un  éton- 
nement  nouveau  que  je  vois  le  clairvoyant  insecte  retrou- 
ver sans  hésitation  une  porte  que  rien  n'indique.  Cette 
porte,  en  effet,  est  dissimulée  avec  un  soin  jaloux,  non 
maintenant  après  l'entrée  du  Bembex,  car  le  sable,  plus 
ou  moins  bien  éboulé,  ne  se  nivelle  pas  par  sa  propre 
chute  et  laisse  tantôt  une  légère  dépression,  tantôt  un 
porche  incomplètement  obstrué;  mais  bien  après  la  sortie 
de  l'Hyménoptère,  car  celui-ci,  partant  pour  une  expé- 
dition, ne  néglige  jamais  de  retoucher  le  résultat  de 
l'éboulement  naturel.  Attendons  son  départ,  et  nous  le 
verrons,  avant  de  s'éloigner,  balayer  les  devants  de  sa 
porte  et  les  niveler  avec  une  scrupuleuse  attention.  La 


LA   CHASSE  AUX  DIPTERES  283 

bête  partie,  je  défierais  l'œil  le  plus  perspicace  de 
retrouver  l'entrée.  Pour  la  retrouver,  lorsque  la  nappe 
sablonneuse  était  de  quelque  étendue,  il  me  fallait  recou- 
rir à  une  sorte  de  triangulation  ;  et,  que  de  fois  encore, 
après  quelques  heures  d'absence,  mes  combinaisons  de 
triangles  et  mes  efforts  de  mémoire  se  sont  trouvés  en 
défaut!  Il  me  restait  le  jalon,  le  fétu  de  graminée  implanté 
sur  le  seuil  ae  la  porte,  mo3'en  non  toujours  efficace,  car 
l'insecte,  en  ses  continuelles  retouches  à  l'extérieur  du 
nid,  trop  souvent  faisait  disparaître  le  bout  de  paille. 


XVUI 
UN  PARASITE.   —  LE  COCON 


Je  viens  de  montrer  le  Bcmbex  planant,  chargé  de  sa 
capture,  au-dessus  du  nid,  puis  descendant  d'un  vol 
vertical,  très  lent,  et  accompagné  d'une  sorte  de  piaule- 
ment plaintif.  Cette  arrivée  circonspecte,  hésitante, 
pourrait  faire  croire  que  l'insecte  examine  de  haut  le 
terrain  pour  retrouver  sa  porte,  et  cherche,  avant  de 
prendre  pied,  à  bien  se  remémorer  les  lieux.  Mais  un 
autre  motif  est  en  jeu,  ainsi  que  je  vais  l'exposer.  Dans 
les  conditions  habituelles,  lorsque  rien  de  périlleux 
n'attire  son  attention,  l'Hyménoptère  survient  brusque- 
ment, d'un  vol  impétueux,  et,  sans  planer  avec  piaule- 
ment, sans  hésiter,  s'abat  aussitôt  sur  le  seuil  de  sa  porte 
ou  très  près.  Toute  recherche  est  inutile,  tant  sa  mémoire 
est  fidèle.  Informons-nous  donc  des  causes  de  cette 
arrivée  hésitante  à  laquelle  je  viens  de  faire  assister  le 
lecteur. 

L'insecte  plane,  descend  lentement,  remonte,  s'enfuit 
et  revient,  parce  qu'un  danger  très  grave  {menace  le  nid. 


a86  SOUVENIRS  ENTOMOLOGIQUES 

Son  bourdonnement  plaintif  est  signe  d'anxiété  :  il  ne  le 
fait  pas  entendre  quand  il  n'y  a  pas  péril.  Quel  est  alors 
l'ennemi?  Serait-ce  moi,  assis  pour  l'observer?  Mais 
non  :  je  ne  suis  rien  pour  lui,  rien  qu'une  masse,  un 
bloc,  indigne  sans  doute  de  son  attention.  L'ennemi 
redoutable,  l'ennemi  terrible,  qu'il  faut  éviter  à  tout  prix, 
est  là,  à  terre,  bien  immobile  sur  le  sable,  à  proximité  du 
domicile.  C'est  un  petit  Diptère,  de  très  pauvre  appa- 
rence, de  tournure  inoffensive.  Ce  moucheron  de  rien 
est  l'effroi  du  Bembex,  L'audacieux  bourreau  des 
Diptères,  lui  qui  tord  si  prestement  le  cou  aux  Taons, 
colosses  repus  de  sang  sur  le  dos  d'un  bœuf,  n'ose  entrer 
chez  lui  parce  qu'il  se  voit  guetté  par  un  autre  Diptère, 
vrai  pygmée  qui  fournirait  à  peine  une  bouchée  à  ses 
larves. 

Que  ne  fond-il  sur  lui  pour  s'en  débarrasser  ?L'Hymé- 
noptère  a  le  vol  assez  prompt  pour  l'atteindre;  et  si 
petite  que  soit  la  prise,  les  larves  ne  la  dédaigneront  pas, 
puisque  tout  Diptère  leur  est  bon.  Mais  non  :  le  Bembex 
fuit  devant  un  ennemi  qu'il  mettrait  en  pièces  d'un  seul 
coup  de  mandibules;  il  me  semble  voir  le  chat  fuir,  affolé 
de  peur,  devant  une  souris.  L'ardent  chasseur  de  Diptères 
est  chassé  par  un  autre  Diptère,  et  l'un  des  plus  petits. 
Je  m'incline  sans  espérer  jamais  comprendre  ce  renverse- 
ment des  rôles.  Pouvoir  se  débarrasser  sans  difficulté 
d'un  ennemi  mortel,  qui  médite  la  ruine  de  votre  famille 
et  qui  en  deviendrait  le  régal,  pouvoir  cela  et  ne  pas  le 
faire  quand  l'ennemi  est  là,  à  votre  portée,  vous  guet- 
tant, vous  bravant,  c'est  le  comble  de  l'aberration  chez 
l'animal.    Aberration  n'est  pas  du  tout   le  mot;   disons 


UN  PARASITE.  —  LE  COCON  287 

plutôt  harmonie  des  êtres,  car,  puisque  ce  misérable 
Diptère  a  son  petit  rôle  à  remplir  dans  l'ensemble  des 
choses,  faut-il  encore  que  le  Bembex  le  respecte  et  fuie 
lâchement  devant  lui,  sinon,  depuis  longtemps,  il  n'y  en 
aurait  plus  au  monde. 

Traçons  ici  l'histoire  de  ce  parasite.  Parmi  les  nids  des 
Bembex,  il  s'en  trouve,  et  très  fréquemment,  qui  sont 
occupés  à  la  fois  par  la  larve  de  l'Hyménoptère  et  par 
d'autres  larves,  étrangères  à  la  famille  et  goulues  com- 
mensales de  la  première.  Ces  étrangères  sont  plus  petites 
que  le  nourrisson  du  Bembex,  en  forme  de  larme  et  de 
couleur  vineuse  due  à  la  teinte  de  la  bouillie  alimentaire 
que  laisse  entrevoir  la  transparence  du  corps.  Leur 
nombre  est  variable  :  une  demi-douzaine  souvent,  parfois 
dix  et  davantage.  Elles  appartiennent  à 
une  espèce  de  Diptère,  ainsi  qu'il  résulte 
de  leur  forme  et  comme  le  confirment  les 
pupes  que  l'on  rencontre  à  leur  place. 
L'éducation  en  domesticité  achève  la  dé- 
monstration. Élevées  dans  des  boîtes,  sur 
une  couche  de  sable,  avec  des  mouches  Mihogramme. 
que  l'on  renouvelle  chaque  jour,  elles 
deviennent  des  pupes,  d'où,  l'année  d'après,  sort  un 
petit  Diptère,  un  Tachinaire  du  genre  Miltogramme. 

C'est  le  même  Diptère  qui,  embusqué  aux  environs  du 
terrier,  cause  au  Bembex  de  si  vives  appréhensions.  La 
terreur  de  l'Hyménoptère  n'est  que  trop  fondée.  Voyez, 
en  effet,  ce  qui  se  passe  au  logis.  Autour  du  monceau  de 
vivres,  que  la  mère  s'exténue  à  maintenir  en  quantité 
suffisante,    sont  attablés,   en  compagnie  du   nourrisson 


a88  SOUVENIRS  ENTOMOLOGIOUES 

légitime,  six  à  dix  convives  afFamés,  qui,  de  leur  bouche 
aiguë,  piquent  au  tas  commun,  sans  plus  de  réserve  que 
s'ils  étaient  chez  eux.  La  concorde  paraît  régner  à  table. 
Je  n'ai  jamais  vu  la  larve  légitime  se  formaliser  de 
l'indiscrétion  des  larves  étrangères,  ni  celles-ci  faire 
mine  de  vouloir  troubler  le  repas  de  l'autre.  Toutes, 
pêle-mêle,  prennent  au  tas  et  mangent  tranquilles,  sans 
chercher  noise  aux  voisines. 

Jusque-là  tout  serait  pour  le  mieux  s'il  ne  survenait 
grave  difficulté.  Si  active  que  soit  la  mère  nourrice,  il 
est  clair  qu'elle  ne  peut  suffire  à  pareille  dépense.  Il  lui 
fallait  d'incessantes  expéditions  de  chasse  pour  nourrir 
une  seule  larve,  la  sienne;  que  sera-ce  si  elle  doit  ali- 
menter à  la  fois  une  douzaine  de  goulues?  Le  résultat  de 
cet  énorme  accroissement  de  famille  ne  peut  être  que  la 
disette,  la  famine  même,  non  pour  les  larves  du  Diptère 
qui,  plus  hâtives  dans  leur  développement,  devancent  la 
larve  du  Bembex  et  profitent  des  jours  où  l'abondance  est 
encore  possible,  vu  le  très  jeune  âge  de  leur  amphytrion; 
mais  bien  pour  celui-ci,  qui  atteint  l'heure  de  la  méta- 
morphose sans  pouvoir  réparer  le  temps  perdu.  D'ail- 
leurs, si  les  premiers  convives,  devenus  pupes,  lui  lais- 
sent la  table  libre,  d'autres  surviennent  tant  que  la  mère 
pénètre  dans  le  nid  et  achèvent  de  l'affamer. 

Dans  les  terriers  envahis  par  de  nombreux  parasites, 
la  larve  du  Bembex  est  effectivement  bien  inférieure  pour 
la  grosseur  à  ce  que  supposerait  le  tas  de  vivres  con- 
sommés, et  dont  les  débris  encombrent  la  cellule.  Toute 
flasque,  émaciée,  réduite  à  la  moitié,  au  tiers  de  la 
taille  normale,  elle  essaie  vainement  de  tisser  un  cocon 


LE  TERRIER  DU  BEMBEX 

Bembex  emportant  un  taon. 

Tachinaires  aux  aguets. 

Nid  et  cocon  du  Bembex. 


UN  PARASITE.  —  LE  COCON  2S9 

dont  elle  ne  possède  pas  les  matériaux  de  soie;  elle  pciit 
en  un  coin  du  logis  parmi  les  pupes  de  ses  convives 
plus  heureux  qu'elle.  Sa  fin  peut  être  plus  cruelle 
encore.  Si  les  vivres  manquent,  si  la  mère  nourrice  tarde 
trop  de  revenir  avec  de  la  pâture,  les  Diptères  dévorent 
la  larve  du  Bembex.  Je  me  suis  assuré  de  cette  noire 
action  en  élevant  moi-même  la  nichée.  Tout  allait  bien 
tant  que  les  vivres  abondaient;  mais,  si  par  oubli  ou  à 
dessein,  la  ration  quotidienne  était  supprimée,  le  lende- 
main ou  le  surlendemain,  j'étais  sûr  de  trouver  les  larves 
du  Diptère  dépeçant  avec  avidité  la  larve  du  Bembex. 
Ainsi,  lorsque  le  nid  est  envahi  par  les  parasites,  la  larve 
légitime  doit  fatalement  périr,  soit  de  faim,  soit  de  mort 
violente;  et  tel  est  le  motif  qui  rend  si  odieuse  au 
Bembex  la  vue  des  Miltogrammes  rôdant  autour  de  son 
logis. 

Les  Bembex  ne  sont  pas  les  seules  victimes  de  ces 
parasites  :  tous  les  Hyménoptères  fouisseurs  indistincte- 
ment ont  leurs  terriers  dévalisés  par  des  Tachinaires, 
des  Miltogrammes  surtout.  Divers  observateurs,  notam- 
ment Lepeletier  de  Saint- Fargeau,  ont  parlé  des  manœu- 
vres de  ces  effrontés  Diptères;  mais  aucun,  que  je  sache, 
n'a  entrevu  le  côté  si  curieux  du  parasitisme  aux  dépens 
des  Bembex.  Je  dis  si  curieux,  car,  en  effet,  les  condi- 
tions sont  bien  différentes.  Les  nids  des  autres  fouisseurs 
sont  approvisionnés  à  l'avance,  et  le  Miltogramme 
dépose  ses  œufs  sur  les  pièces  de  gibier  au  moment  où 
elles  sont  introduites.  L'approvisionnement  terminé  et 
son  œuf  pondu,  l'Hyménoptère  clôture  la  cellule,  où 
désormais  éclosent  et  vivent  ensemble  la  lars^e  légitime 
I.  19 


390  SOUVENIRS  ENTOMOLOGIQUES 

et  les  larves  étrangères,  sans  jamais  être  visitées  dans 
leur  solitude.  Le  brigandage  des  parasites  est  donc 
ignoré  de  la  mère  et  reste  impuni  faute  d'être  connu. 

Avec  les  Bembex,  c'est  bien  toute  autre  chose.  La 
mère  rentre  à  tout  moment  chez  elle,  pendant  les  deux 
semaines  que  dure  l'éducation;  elle  sait  sa  géniture  en 
compagnie  de  nombreux  intrus,  qui  s'approprient  la 
majeure  partie  des  vivres;  elle  touche,  elle  sent  au  fond 
de  l'antre,  toutes  les  fois  qu'elle  sert  sa  larve,  ces  affamés 
commensaux  qui,  loin  de  se  contenter  des  restes,  se  jet- 
tent sur  le  meilleur;  elle  doit  s'apercevoir,  si  bornées 
que  soient  ses  évaluations  numériques,  que  douze  sont 
plus  que  un;  les  dépenses  en  victuailles  dispropor- 
tionnées avec  ses  moyens  de  chasse  l'en  avertiraient 
d'ailleurs;  et  cependant,  au  lieu  de  prendre  ces  hardis 
étrangers  par  la  peau  du  ventre  et  de  les  jeter  à  la  porte, 
elle  les  tolère  pacifiquement. 

Que  dis-je  :  elle  les  tolère?  Elle  les  nourrit,  elle  leur 
apporte  la  becquée,  ayant  peut-être  pour  ces  intrus  la 
même  tendresse  maternelle  que  pour  sa  propre  larve. 
C'est  ici  une  nouvelle  édition  de  l'histoire  du  Coucou, 
mais  avec  des  circonstances  encore  plus  singulières. 
Que  le  Coucou,  presque  de  la  taille  de  l'Épervier,  dont 
il  a  le  costume,  en  impose  assez  pour  introduire  impu- 
nément son  œuf  dans  le  nid  de  la  faible  Fauvette;  que 
celle-ci,  à  son  tour,  dominée  peut-être  par  l'aspect 
terrifiant  de  son  nourrisson  à  face  de  crapaud,  accepte 
l'étranger  et  lui  donne  ses  soins,  à  la  rigueur  cela  com- 
porte un  semblant  d'explication.  Mais  que  dirions-nous 
de   la  Fauvette  qui,    devenue   parasite,   irait,    avec  une 


UN  PARASITE.  —  LE  COCON  291 

superbe  audace,  confier  ses  œufs  à  l'aire  de  l'oiseau  de 
proie,  au  nid  de  l'Épervier  lui-même,  le  sanguinaire 
mangeur  de  Fauvettes;  que  dirions-nous  de  l'oiseau  de 
rapine  qui  accepterait  le  dépôt  et  tendrement  élèverait 
la  nichée  d'oisillons?  C'est  précisément  là  ce  que  fait 
le  Bembex,  ravisseur  de  Diptères  qui  soigne  d'autres 
Diptères,  gibo3^eur  qui  distribue  la  pâture  à  un  gibier 
dont  le  dernier  régal  sera  sa  propre  larve  éventrée.  Je 
laisse  à  d'autres  plus  habiles  le  soin  d'interpréter  ces 
étonnantes  relations. 

Assistons  à  la  tactique  employée  par  le  Tachinaire 
dans  le  but  de  confier  ses  œufs  au  nid  du  fouisseur.  Il 
est  de  règle  absolue  que  le  moucheron  ne  pénètre  jamais 
d;ins  le  terrier,  le  trouvât-il  ouvert  et  le  propriétaire 
absent.  Le  madré  parasite  se  garderait  bien  de  s'engager 
dans  un  couloir  où,  n'ayant  plus  la  liberté  de  fuir,  il 
pourrait  payer  cher  son  impudente  audace.  Pour  lui, 
l'unique  moment  propice  à  ses  desseins,  moment  qu'il 
guette  avec  une  exquise  patience,  est  celui  où  rH3nTiénO' 
ptère  s'engnge  dans  la  galerie,  le  gibier  sous  le  ventre. 
En  cet  instant  là,  si  court  qu'il  soit,  lorsque  le  Bembex 
ou  tout  autre  fouisseur  a  la  moitié  du  corps  engagée 
dans  l'entrée  et  va  disparaître  sous  terre,  le  Miltogramme 
accourt  au  vol,  se  campe  sur  la  pièce  de  gibier  qui 
déborde  un  peu  l'extrémité  postérieure  du  ravisseur,  et 
tandis  que  celui-ci  est  ralenti  par  les  difficultés  de 
l'entrée,  l'autre,  avec  une  prestesse  sans  pareille,  pond 
sur  la  proie  un  œuf,  deux  même,  trois  coup  sur  coup. 

L'hésitation  de  1  '  Hymen  opté  re,  empêtré  de  sa  charge, 
a  la  durée  d'un   clin   d'œil  ;    n'importe  :  cela  suffit   au 


292  SOUVENIRS  ENTOMOLOGIOUES 

moucheron  pour  accomplir  son  méfait  sans  se  laisser 
entraîner  au  delà  du  seuil  de  la  porte.  Quelle  ne  doit  pas 
être  la  souplesse  de  fonction  des  organes  pour  se  prêter 
à  cette  ponte  instantanée  !  Le  Bcmbex  disparaît,  introdui- 
sant lui-même  l'ennemi  au  logis;  et  le  Tachinaire  va  se 
tapir  au  soleil,  à  proximité  du  terrier,  pour  méditer  de 
nouvelles  noirceurs.  Si  l'on  désire  vérifier  que  les  œufs 
du  Diptère  ont  été  réellement  déposés  pendant  cette 
rapide  manœuvre,  il  suffit  d'ouvrir  le  terrier  et  de  suivre 
le  Bembex  au  fond  du  logis.  La  proie  qu'on  lui  saisit 
porte  en  un  point  du  ventre  au  moins  un  œuf,  parfois 
plus,  suivant  la  durée  du  retard  éprouvé  à  l'entrée.  Ces 
œufs,  de  très  petite  taille,  ne  peuvent  appartenir  qu'au 
parasite;  d'ailleurs,  s'il  restait  des  doutes,  l'éducation  à 
part  dans  une  boîte  donne  pour  résultat  des  larves  de 
Diptère,  plus  tard  des  pupes  et  enfin  des  Miltogrammes. 
L'instant  adopté  par  le  moucheron  est  choisi  avec  un 
discernement  supérieur  :  c'est  le  seul  où  il  lui  soit  permis 
d'accomplir  ses  desseins  sans  péril,  sans  vaines  pour- 
suites. L'Hyménoptère,  à  demi  engagé  dans  le  vestibule, 
ne  peut  voir  l'ennemi,  si  audacieusement  campé  sur 
l'arrière-train  de  la  proie;  s'il  soupçonne  la  présence  du 
bandit,  il  ne  peut  le  chasser,  n'ayant  pas  sa  liberté  de 
mouvements  dans  l'étroit  couloir;  enfin,  malgré  toutes 
ses  précautions  pour  faciliter  l'entrée,  il  ne  peut  dispa- 
raître toujours  sous  terre  avec  la  célérité  nécessaire, 
tant  le  parasite  est  prompt.  En  vérité,  voilà  l'instant 
propice  et  le  seul,  puisque  la  prudence  défend  au  Diptère 
de  pénétrer  dans  l'antre  où  d'autres  Diptères,  bien  plus 
vigoureux  que  lui,  servent  de   pâture  à  la   larve.    Au 


UN  PARASITE.  —  LE  COCON  29 ^ 

dehors,  en  plein  air,  la  difficulté  est  insurmontable,  tant 
est  grande  la  vigilance  des  Bembex.  Donnons  un  instant 
à  l'arrivée  de  la  mère  lorsque  son  domicile  est  surveillé 
par  des  Miltogrammes. 

Quelques-uns  de  ces  moucherons,  tantôt  plus,  tantôt 
moins,  trois  ou  quatre  d'habitude,  sont  posés  sur  le 
sable,  dans  une  immobilité  complète,  tous  le  regard 
tourné  vers  le  terrier,  dont  ils  savent  très  bien  l'entrée, 
si  dissimulée  qu'elle  soit.  Leur  coloration  d'un  brun 
obscur,  leurs  gros  yeux  d'un  rouge  sanguinolent,  leur 
immobilité  que  rien  ne  lasse,  bien  des  fois  m'ont  mis  en 
l'esprit  l'idée  de  bandits  qui,  vêtus  de  bure  et  la  tête 
enveloppée  d'un  mouchoir  rouge,  attendraient  en  embus- 
cade l'heure  d'un  mauvais  coup.  L'Hyménoptère  arrive 
chargé  de  sa  proie.  Si  rien  d'inquiétant  ne  le  préoccu- 
pait, à  l'instant  même  il  prendrait  pied  devant  la  porte. 
Mais  il  plane  à  une  certaine  élévation,  il  s'abaisse  d'un 
vol  lent  et  circonspect,  il  hésite  ;  un  piaulement  plaintif, 
résultant  d'une  vibration  spéciale  des  ailes,  dénote  ses 
appréhensions.  Il  a  donc  vu  les  malfaiteurs.  Ceux-ci 
pareillement  ont  vu  le  Bembex;  ils  le  suivent  des  yeux 
comme  l'indique  le  mouvement  de  leurs  têtes  rouges; 
tous  les  regards  convergent  vers  le  butin  convoité.  Alors 
se  passent  les  marches  et  les  contre-marches  de  l'astucv; 
aux  prises  avec  la  prudence. 

Le  Bembex  descend  d'aplomb,  d'un  vol  insensible  ;  on 
dirait  qu'il  se  laisse  mollement  choir,  retenu  par  le 
parachute  des  ailes.  Le  voilà  qui  plane  à  un  pan  du  sol. 
C'est  le  moment.  Les  moucherons  prennent  l'essor  et  se 
portent  tous  à  l'arrière  de  l'Hyménoptère;  ils  planent  à  sa 


894  SOUVENIRS  ENTOMOLOGIOUES 

suite,  qui  plus  près,  qui  plus  loin  et  géométriquement 
alignés.  Si,  pour  déjouer  leur  dessein,  le  Bembex  tourne, 
ils  tournent  aussi  avec  une  précision  qui  les  maintient  en 
arrière  sur  la  même  ligne  droite;  si  l'Hyménoptère 
avance,  ils  avancent;  si  l'Hyménoptère  recule,  ils  recu- 
lent; mesurant  leur  vol,  tantôt  lent  ou  stationnaire,  sur 
le  vol  du  Bembex,  chef  de  file.  Ils  ne  cherchent  nulle- 
ment à  se  jeter  sur  l'objet  de  leur  convoitise;  leur  tactique 
se  borne  à  se  tenir  prêts,  dans  cette  position  d'arrière- 
garde  qui  leur  épargnera  des  hésitations  d'essor  pour  la 
rapide  manœuvre  de  la  fin. 

Parfois,  lassé  de  ces  obstinées  poursuites,  le  Bembex 
met  pied  à  terre;  les  autres,  à  l'instant  se  posent  sur  le 
sable,  toujours  en  arrière,  et  ne  bougent  plus.  L'Hymé- 
noptère repart  avec  des  piaulements  plus  aigus,  signe 
sans  doute  d'une  indignation  croissante  ;  les  moucherons 
repartent  à  sa  suite.  Un  moyen  suprême  reste  pour 
dévoyer  les  tenaces  Diptères  :  d'un  élan  fougueux,  le 
Bembex  s'envole  au  loin,  avec  l'espoir  peut-être  d'égarer 
les  parasites  par  de  rapides  évolutions  à  travers  champs. 
Mais  les  astucieux  moucherons  ne  donnent  pas  dans  le 
piège  :  ils  laissent  partir  l'insecte  et  prennent  de  nouveau 
position  sur  le  sable  autour  du  terrier.  Quand  le  Bembex 
reviendra,  les  mêmes  poursuites  recommenceront,  jusqu'à 
ce  qu'enfin  l'obstination  des  parasites  ait  épuisé  la  pru- 
dence de  la  mère.  En  un  moment  où  sa  vigilance  est  en 
défaut,  les  moucherons  sont  aussitôt  là.  L'un  d'eux,  le 
mieux  favorisé  par  sa  position,  s'abat  sur  la  proie  qui  va 
disparaître,  et  c'est  fait  :  l'œuf  est  pondu. 

Il  est  ici  de  pleine  évidence  que  le  Bembex  a  le  sen- 


UiY  PARASITE.  —  LE  COCON  295 

timent  du  danger.  L'Hyménoptèrc  sait  ce  qu'a  de  redou- 
table, pour  l'avenir  du  nid,  la  présence  de  l'odieux 
moucheron;  ses  longues  tentati\-es  pour  dévoyer  les 
Tachinaires,  ses  hésitations,  ses  fuites,  ne  laissent  sur 
ce  point  l'ombre  d'un  doute.  Comment  se  fait-il  donc, 
nie  demande  rai -je  encore  une  fois,  que  le  ra\'isseur  de 
Diptères  se  laisse  harceler  par  un  autre  Diptère,  p;ir 
un  bandit  infime,  incapable  de  la  moindre  résistance,  et 
qu'il  atteindrait  d'un  élan  s'il  le  voulait  bien?  Pourquoi, 
un  moment  débarrassé  de  la  proie  qui  le  gêne,  ne  fond- 
il  pas  sur  ces  malfaiteurs?  Que  lui  faudrait-il  pour  exter- 
miner la  calamiteuse  engeance  du  voisinage  du  terrier? 
Une  battue,  pour  lui  affaire  de  quelques  instants.  Mais 
ainsi  ne  le  veulent  pas  les  lois  harmoniques  de  la  con- 
servation des  êtres;  et  les  Bembex  se  laisseront  toujours 
harceler,  sans  que  jamais  le  fameux  combat  pour  l'exis- 
tence leur  apprenne  le  moyen  radical  de  l'extermina- 
tion. J'en  ai  vu  qui,  serrés  de  trop  près  par  les  mouche- 
rons, laissaient  tomber  leur  proie  et  précipitamment 
s'enfuyaient  affolés,  mais  sans  aucune  démonstration 
hostile,  quoique  la  chute  du  fardeau  leur  laissât  pleine 
liberté  de  mouvements.  La  proie  lâchée,  si  ardemment 
convoitée  tout  à  l'heure  par  les  Tachinaires,  gisait  à 
terre,  à  la  discrétion  de  tous,  et  nul  n'en  faisait  cas.  Ce 
gibier  en  plein  air  était  sans  valeur  pour  les  moucherons, 
dont  les  larves  réclament  l'abri  d'un  terrier.  Il  était  sans 
valeur  aussi  pour  le  Bembex  soupçonneux,  qui,  de  retour, 
le  palpait  un  moment  et  l'abandonnait  avec  dédain.  Une 
interruption  momentanée  de  surveillance  lui  avait  rendu 
la  pièce  suspecte. 


396  SOUVENIRS  ENTOMOLOGIOUES 

Terminons  ce  chapitre  par  l'histoire  de  la  larve.  Sa 
vie  monotone  ne  présente  rien  de  remarquable  pendant 
les  deux  semaines  que  durent  son  repas  et  sa  croissance. 
Puis  arrive  la  construction  du  cocon.  Le  parcimonieux 
développement  des  organes  sérifiques  ne  permet  pas  au 
ver  une  demeure  de  soie  pure,  composée,  comme  celle 
des  Ammophiles  et  des  Sphex,  de  plusieurs  enceintes 
qui  superposent  leurs  barrières  pour  défendre  la  larve  et 
plus  tard  la  nymphe  de  l'accès  de  l'humidité,  dans  un 
terrier  peu  profond  et  mal  protégé,  quand  viennent  les 
pluies  de  l'automne  et  les  neiges  de  l'hiver.  Cependant 
le  terrier  des  Bembex  est  dans  des  conditions  plus  mau- 
vaises que  ne  l'est  celui  du  Sphex,  puisqu'il  est  situé  à 
quelques  pouces  de  profondeur  dans  un  sol  des  plus  per- 
méables. Aussi,  pour  se  créer  un  abri  suffisant,  la  larve 
supplée,  par  son  industrie,  à  la  petite  quantité  de  soie 
dont  elle  dispose.  Avec  des  grains  de  sable  artistement 
assemblés,  cimentés  entre  eux  au  moyen  de  la  matière 
soyeuse,  elle  se  construit  un  cocon  des  plus  solides,  où 
l'humidité  ne  peut  pénétrer. 

Trois  méthodes  générales  sont  employées  par  les 
Hyménoptères  fouisseurs  dans  la  confection  de  l'habi- 
tacle où  doit  s'effectuer  la  métamorphose.  Les  uns  creu- 
sent leurs  terriers  à  de  grandes  profondeurs,  sous  des 
abris;  leur  cocon  est  alors  composé  d'une  seule  enceinte, 
assez  mince  pour  être  transparente.  Tel  est  le  cas  des 
Philanthes  et  des  Cerceris.  D'autres  se  contentent  d'un 
terrier  peu  profond,  dans  un  sol  découvert;  mais  alors, 
tantôt  ils  ont  assez  de  soie  pour  multiplier  les  assises  du 
cocon,  comme   le  font  les  Sphex,    les  Ammophiles,  les 


UN  PARASITE.  —  LE  COCON  297 

Scolies;  tantôt,  la  quantité  de  soie  étant  insuffisante,  ils 
ont  recours  au  sable  agglutiné,  ainsi  que  le  pratiquent 
les  Bembex,  les  Stizes,  les  Palares.  On  prendrait  le  cocon 
des  Bembéciens  pour  le  robuste  noyau  de  quelque 
semence,  tant  il  est  compact  et  résistant.  Sa  forme  est 
cylindrique,  avec  une  extrémité  en  calotte  sphérique  et 
l'autre  pointue.  Sa  longueur  mesure  une  paire  de  centi- 
mètres. A  l'extérieur,  il  est  légèrement  rugueux,  d'aspect 
assez  grossier;  mais  en  dedans  la  paroi  est  glacée  d'un 
fin  vernis. 

Mes  éducations  en  domesticité  m'ont  permis  de  suivre 
dans  tous  ses  détails  la  construction  de  cette  curieuse  pièce 
d'architecture,  vrai  cofîre-fort  où  se  bravent  en  sécurité 
les  intempéries.  La  larve  repousse  d'abord  autour  d'elle 
les  débris  de  ses  vivres  et  les  refoule  dans  un  coin  de  la 
cellule  ou  compartiment  que  je  lui  ai  ménagé  dans  une 
boîte  avec  des  cloisons  de  papier.  L'emplacement  nettoyé, 
elle  fixe  aux  diverses  parois  de  sa  demeure  des  fils  d'une 
belle  soie  blanche,  formant  une  trame  aranéeuse,  qui 
maintient  à  distance  l'encombrant  monceau  des  restes 
alimentaires,  et  sert  d'échafaudage  pour  le  travail  suivant. 

Ce  travail  consiste  en  un  hamac  suspendu  loin  de  toute 
souillure,  au  centre  des  fils  tendus  d'une  paroi  à  l'autre. 
La  soie  seule,  magnifiquement  fine  et  blanche,  entre  dans 
sa  composition.  Sa  forme  est  celle  d'un  sac  ouvert  à  un 
bout  d'un  large  orifice  circulaire,  fermé  à  l'autre  et  ter- 
miné en  pointe.  La  nasse  des  pêcheurs  en  donne  une 
assez  fidèle  image.  Les  bords  de  l'ouverture  sont  main- 
tenus écartés  et  toujours  tendus  par  de  nombreux  fils  qui 
en  partent   et  vont    se  rattacher    aux    parois  voisines. 


298  SOUVENIRS  ENTOUOLOGIOUES 

Enfin  le  tissu  de  ce  sac  est  d'une  finesse  extrême,  qui 
permet  de  voir  par  transparence  toutes  les  manœuvres 
du  ver. 

Les  choses  depuis  la  veille  se  trouvaient  en  cet  état, 
lorsque  j'ai  entendu  la  larve  gratter  dans  la  boîte.  En 
ouvrant,  j'ai  trouvé  ma  captive  occupée  à  ratisser,  du 
bout  des  mandibules,  la  paroi  de  carton,  le  corps  à 
moitié  hors  du  sac.  Déjà  le  carton,  était  profondément 
entamé,  et  un  monceau  de  menus  débris  était  amassé 
devant  l'orifice  du  hamac  pour  être  utilisé  plus  tard. 
Faute  d'autres  matériaux,  le  ver  aurait  sans  doute  fait 
emploi  de  ces  râtissures  pour  sa  construction.  J'ai  jugé 
plus  à  propos  de  la  servir  suivant  ses  goûts  et  de  lui 
donner  du  sable.  Jamais  larve  de  Bembex  n'avait  con- 
struit avec  des  matériaux  aussi  somptueux.  Je  versai  à  la 
prisonnière  du  sable  à  sécher  l'écriture,  du  sable  bleu 
semé  de  paillettes  dorées  de  mica. 

La  provision  est  déposée  devant  l'orifice  du  sac,  situé 
lui-même  dans  une  position  horizontale,  ainsi  qu'il 
convient  pour  le  travail  qui  va  sui\^re.  La  larve,  à  demi 
penchée  hors  du  hamac,  choisit  son  sable  presque  grain 
par  grain,  en  fouillant  dans  le  tas  avec  les  mandibules. 
Si  quelque  grain  trop  volumineux  se  présente,  elle  le 
saisit  et  le  rejette  plus  loin.  Quand  le  sable  est  ainsi 
trié,  elle  en  introduit  une  certaine  quantité  dans  l'édifice 
de  soie  en  le  balayant  de  sa  bouche.  Gela  fait,  elle 
rentre  dans  la  nasse  et  se  met  à  étendre  les  matériaux 
en  couche  uniforme  sur  la  face  inférieure  du  sac!  puis 
elle  agglutine  les  divers  grains  et  les  enchâsse  dans 
l'ouvrage  avec  de  la  soie  pour  ciment.  La  face  supérieure 


UN  PARAS/TE.  —  LE  COCON  299 

se  bâtit  avec  plus  de  lenteur  :  les  grains  y  sont  portés 
un  à  un  et  aussitôt  fixés  avec  le  mastic  soyeux. 

Ce  premier  dépôt  de  sable  n'embrasse  encore  que  la 
moitié  antérieure  du  cocon,  la  moitié  se  terminant  par 
l'orifice  du  sac.  Avant  de  se  retourner  pour  travailler  à  la 
moitié  postérieure,  la  larve  renouvelle  sa  provision  de 
matériaux  et  prend  certaines  précautions  afin  de  ne  pas 
être  gênée  dans  son  œuvre  de  maçonnerie.  Le  sable 
extérieur,  amoncelé  devant  l'entrée,  pourrait  s'ébouler 
dans  l'enceinte  et  entraver  le  constructeur  dans  un  espace 
aussi  étroit.  Le  ver  prévoit  l'accident  :  il  agglutine 
quelques  grains  et  fabrique  un  rideau  grossier  de  sable 
qui  bouche  l'orifice  d'une  manière  bien  imparfaite,  mais 
suffit  pour  empêcher  l'éboulement.  Ces  précautions 
prises,  la  larve  travaille  à  la  moitié  postérieure  du  cocon. 
De  temps  à  autre,  elle  se  retourne  pour  s'approvisionner 
au  dehors  ;  elle  déchire  un  coin  du  rideau  qui  la  protège 
contre  l'envahissement  du  sable  extérieur,  et  par  cette 
fenêtre,  elle  happe  les  matériaux  nécessaires. 

Le  cocon  est  encore  incomplet,  tout  ouvert  à  son  gros 
bout  ;  il  lui  manque  la  calotte  sphérique  qui  doit  le  clore. 
Pour  ce  travail  final,  le  ver  fait  une  abondante  provision 
de  sable,  la  dernière  de  toutes;  puis  il  repousse  le  tas 
amoncelé  devant  l'entrée.  A  l'orifice,  une  calotte  de  soie 
est  alors  tissée  et  parfaitement  raccordée  à  l'embouchure 
de  la  nasse  primitive.  Enfin  sur  cette  fondation  de  soie 
les  grains  de  sable,  tenus  en  réserve  à  l'intérieur,  sont 
déposés  un  à  un  et  cimentés  avec  la  bave  soyeuse.  Cet 
opercule  terminé,  la  larve  n'a  plus  qu'à  donner  le  dernier 
fini    à    l'intérieur  de  l'habitacle,  et  à  glacer  les  parois 


300  SOUVENIRS  ENTOMO LOGIQUES 

d'un  vernis  qui  doit  protéger  sa  peau  délicate  contre  les 
rugosités  du  sable. 

Le  hamac  de  soie  pure  et  l'hémisphère  qui  plus  tard 
le  ferme  ne  sont,  on  le  voit,  qu'un  échafaudage  destiné 
à  servir  d'appui  à  la  maçonnerie  de  sable  et  à  lui  donner 
une  régulière  courbure;  on  pourrait  les  comparer  aux 
cintres  en  charpente  que  les  constructeurs  disposent  pour 
bâtir  un  arceau,  une  voûte.  Le  travail  fini,  la  charpente 
est  retirée,  et  la  voûte  se  soutient  par  son  propre  équilibre. 
De  même,  quand  le  cocon  est  achevé,  le  support  de  soie 
disparaît,  en  partie  noyé  dans  la  maçonnerie,  en  partie 
détruit  par  le  contact  de  la  terre  grossière;  et  aucune  trace 
ne  reste  de  l'ingénieuse  méthode  suivie  pour  assembler 
en  édifice  d'une  parfaite  régularité  des  matériaux  aussi 
mobiles  que  le  sable. 

La  calotte  sphérique  formant  l'embouchure  de  la  nasse 
initiale  est  un  travail  à  part,  rajusté  au  corps  principal 
du  cocon.  Si  bien  conduits  que  soient  le  raccordement  et 
la  soudure  des  deux  pièces,  la  solidité  n'est  pas  celle 
qu'obtiendrait  la  larve  en  maçonnant  d'une  manière  con- 
tinue l'ensemble  de  sa  demeure.  Il  y  a  donc  sur  le  pour- 
tour du  couvercle  une  ligne  circulaire  de  moindre  rési- 
stance. Mais  ce  n'est  pas  là  vice  de  structure;  c'est,  au 
contraire,  nouvelle  perfection.  Pour  sortir  plus  tard  de 
son  coffre-fort,  l'insecte  éprouverait  de  graves  difficultés, 
tant  les  parois  sont  résistantes.  La  ligne  de  jonction,  plus 
faible  que  les  autres,  lui  épargne  apparemment  bien  des 
efforts,  car  c'est  en  majeure  partie  suivant  cette  ligne  que 
se  détache  le  couvercle,  lorsque  le  Bembex  sort  de  terre 
à  l'état  parfait. 


UN  PARASITE.  —  LE  COCON  301 

J'ai  appelé  ce  cocon  cofifre-fort.  C'est,  en  efifet,  pièce 
très  solide,  tiint  à  cause  de  sa  configuration  que  de  la 
nature  de  ses  matériaux.  Éboulements  et  tassements  de 
terrain  ne  peuvent  le  déformer,  car  la  plus  forte  pression 
des  doigts  ne  parvient  pas  toujours  à  l'écraser.  Peu 
importe  donc  à  la  larve  que  le  plafond  de  son  terrier, 
creusé  dans  un  sol  sans  consistance,  s'effondre  tôt  ou 
tard;  peu  lui  importe  même,  sous  sa  mince  couverture  de 
sable,  la  pression  du  pied  d'un  passant;  elle  n'a  plus  rien 
à  craindre  du  moment  qu'elle  est  enclose  dans  son  robuste 
abri.  L'humidité  ne  la  met  pas  davantage  en  péril.  J'ai 
tenu  des  quinze  jours  des  cocons  de  Bembex  immergés 
dans  l'eau  sans  leur  trouver,  après,  la  moindre  trace 
d'humidité  à  l'intérieur.  Que  ne  pouvons-nous  disposer 
pour  nos  habitations  d'un  pareil  hydrofuge!  Enfin,  par  sa 
gracieuse  forme  d'œuf,  ce  cocon  semble  plutôt  le  pro- 
duit d'un  art  patient  que  celui  d'un  ver.  Pour  quelqu'un 
non  au  courant  du  m.ystère,  les  cocons  que  je  fis  con- 
struire avec  du  sable  à  sécher  l'écriture,  eussent  été  des 
bijoux  d'une  industrie  inconnue,  de  grosses  perles  con- 
stellées de  points  d'or  sur  un  fond  bleu  lapis,  destinées 
au  collier  d'une  élégante  de  la  Polynésie. 


XIX 
RETOUR  AU   NID 


L'Ammophile  forant  son  puits  à  une  heure  tardive  de 
la  journée,  abandonne  son  ouvrage  après  en  avoir  fermé 
l'orifice  avec  le  couvercle  d'une  pierre,  s'éloigne  d'une 
fleur  à  l'autre,  se  dépayse,  et  sait  néanmoins  revenir  le 
lendemain  avec  sa  Chenille  au  domicile  creusé  la  veille^ 
malgré  l'inconnu  des  lieux,  souvent  nouveaux  pour  elle; 
le  Bembex,  chargé  de  gibier,  s'abat,  avec  une  précision 
presque  mathématique,  sur  le  seuil  de  sa  porte,  obstruée 
de  sable  et  confondue  avec  le  reste  de  la  nappe  sablon- 
neuse. Oii  mon  regard  et  ma  mémoire  sont  en  défaut,  leur 
coup  d'œil  et  leur  souvenir  ont  une  sûreté  qui  tient  de 
l'infaillible.  On  dirait  qu'il  y  a  dans  l'insecte  quelque 
chose  de  plus  subtil  que  le  souvenir  simple,  une  sorte 
d'intuition  des  lieux  sans  analogue  en  nous,  enfin  une 
faculté  indéfinissable  que  je  nomme  mémoire,  faute 
d'autre  expression  pour  la  désigner.  L'inconnu  ne  peut 
avoir  de  nom.  Afin  de  jeter,  s'il  est  possible,  un  peu  de 
jour  sur  ce  point  de  la  psychologie  des  bêtes,  j'ai  institué 
une  série  d'expériences  que  je  vais  exposer  ici. 


304  "    SOUVENIRS  ENTOMOLOGIQUES 

La  première  a  pour  objet  le  Cerceris  tubercule,  le 
chasseur  de  Cléones.  Vers  dix  heures  du  matin,  je  prends 
douze  femelles  occupées,  dans  le  même  talus,  dans  la 
même  bourgade,  soit  à  l'excavation,  soit  à  l'approvision- 
nement des  terriers.  Chaque  prisonnière  est  enfermée  à 
part  dans  un  cornet  de  papier,  et  le  tout  est  mis  dans  une 
boîte.  Je  m'éloigne  de  l'emplacement  des  nids  de  deux 
kilomètres  environ,  et  je  relâche  alors  mes  Cerceris,  en 
ayant  soin  d'abord,  pour  les  reconnaître  plus  tard,  de  les 
marquer  d'un  point  blanc  au  milieu  du  thorax,  avec  un 
bout  de  paille  trempé  dans  une  couleur  indélébile. 

Les  Hyménoptères  s'envolent  à  quelques  pas  seulement, 
dans  toutes  les  directions,  qui  d'ici,  qui  de  là;  ils  se 
posent  sur  des  brins  d'herbe,  se  passent  un  moment  les 
tarses  antérieurs  sur  les  yeux  comme  éblouis  par  le  vif 
soleil  qui  leur  est  brusquement  rendu,  puis  prennent 
l'essor  les  uns  plus  tôt,  les  autres  plus  tard,  et  se  dirigent 
tous,  sans  hésitation  aucune,  en  ligne  droite  vers  le  sud, 
c'est-à-dire  dans  la  direction  de  leur  domicile.  Cinq 
heures  plus  tard,  je  reviens  à  l'emplacement  commun  des 
nids.  A  peine  arrivé,  je  vois  deux  de  mes  Cerceris  à 
marque  blanche  travaillant  aux  terriers  ;  bientôt  un  troi- 
sième survient  de  la  campagne  avec  un  Charançon  entre 
les  pattes;  un  quatrième  ne  tarde  pas  à  le  suivre.  Quatre 
sur  douze,  en  moins  d'un  quart  d'heure,  c'était  assez  pour 
la  conviction.  Je  jugeai  inutile  de  prolonger  mon  attente. 
Ce  que  quatre  ont  su  faire,  les  autres  le  feront  s'ils  ne 
l'ont  déjà  fait;  et  il  est  bien  permis  de  supposer  que  les 
huit  absents  sont  en  course  pour  raison  de  chasse,  ou 
bien  retirés  dans  les  profondeurs  de  leurs  galeries.  Ainsi, 


RETOUR  AU  NID  305 

transportés  à  deux  kilomètres,  dans  une  direction  et  par 
une  voie  dont  ils  ne  pouvaient  avoir  eu  connaissance  au 
fond  de  leur  prison  de  papier,  mes  Cerceris  étaient 
revenus,  en  partie  du  moins,  à  leur  domicile. 

J'ignore  à  quelle  distance  les  Cerceris  prolongent  leurs 
domaines  de  chasse;  et  il  peut  se  faire  que,  dans  un  rayon 
de  deux  kilomètres,  le  pays  leur  soit  plus  ou  moins  connu. 
Non  suffisamment  dépaysés  au  point  où  je  les  avais 
transportés,  ils  auraient  alors  regagné  leur  domicile  par 
l'habitude  acquise  des  lieux.  L'expérience  était  à  renou- 
veler, avec  un  éloignement  plus  grand  et  un  lieu  de  départ 
qu'on  ne  pût  soupçonner  être  connu  de  l'Hyménoptère. 

Au  même  groupe  de  terriers  où  j'ai  puisé  le  matin,  je 
prends  donc  neuf  Cerceris  femelles,  dont  trois  venant  de 
subir  la  précédente  épreuve.  Le  transport  se  fait  encore 
dans  l'obscurité  d'une  boîte,  chaque  insecte  reclus  dans 
son  cornet  de  papier.  Le  point  de  départ  choisi  est  la 
ville  voisine,  Carpentras,  à  trois  kilomètres  environ  du 
terrier.  Je  dois  relâcher  mes  bêtes,  non  au  milieu  des 
champs,  comme  la  première  fois,  mais  en  pleine  rue,  au 
centre  d'un  quartier  populeux,  où  les  Cerceris,  avec  leurs 
mœurs  rustiques,  n'ont  certainement  jamais  pénétré. 
Comme  la  journée  est  déjà  avancée,  je  diffère  l'épreuve, 
et  mes  captifs  passent  la  nuit  dans  leurs  prisons  cellu- 
laires. 

Le  lendemain  matin,  vers  les  huit  heures,  je  les  marque 
sur  le  thorax  d'un  double  point  blanc  pour  les  distinguer 
de  ceux  de  la  veille  n'en  portant  qu'un  seul;  et  je  les 
rends  à  la  liberté,  l'un  après  l'autre,  au  milieu  de  la  rue. 
Chaque  Cerceris   relâché    monte   d'abord   verticalement 


5o6  SOUVENIRS  ENTOMOLOGIOUES 

entre  les  deux  rangées  de  façades,  comme  pour  se  dégager 
au  plus  vite  du  défilé  de  la  rue  et  gagner  les  larges 
horizons;  puis,  dominant  les  toits,  il  s'élance  tout  aussitôt, 
et  d'un  fougueux  essor,  vers  le  sud.  Et  c'est  du  sud  que 
je  les  ai  apportés  dans  la  ville  ;  c'est  au  sud  que  se  trouvent 
leurs  terriers.  Neuf  fois,  avec  mes  neuf  prisonniers, 
rendus  libres  l'un  après  l'autre,  j'eus  ce  frappant  exemple 
de  l'insecte  qui,  totalement  dépaysé,  n'hésite  pas  dans  la 
direction  à  suivre  pour  revenir  au  nid. 

Quelques  heures  plus  tard,  j'étais  moi-même  aux 
terriers.  Je  vis  plusieurs  des  Cerceris  de  la  veille,  recon- 
naissables  à  leur  point  blanc  unique  sur  le  thorax;  mais 
je  n'en  vis  aucun  de  ceux  que  je  venais  de  relâcher. 
N'avaient-ils  su  retrouver  leur  domicile?  Étaient-ils  en 
expédition  de  chasse,  ou  bien  se  tenaient-ils  cachés  dans 
leurs  galeries  pour  y  calmer  les  émotions  d'une  telle 
épreuve?  Je  ne  sais.  Le  lendemain,  nouvelle  visite  de  ma 
part;  et  cette  fois,  j'ai  la  satisfaction  de  trouver  à  l'ouvrage, 
aussi  actifs  que  si  rien  d'extraordinaire  ne  s'était  passé, 
cinq  des  Cerceris  à  double  point  blanc  sur  le  thorax. 
Trois  kilomètres  au  moins  de  distance,  la  ville  avec  ses 
habitations,  ses  toitures,  ses  cheminées  fumeuses,  choses 
si  nouvelles  pour  ces  francs  campagnards,  n'avaient  pu 
faire  obstacle  à  leur  retour  au  nid. 

Enlevé  à  sa  couvée,  et  transporté  à  des  distances 
énormes,  le  Pigeon  promptement  revient  au  colombier. 
Si  l'on  voulait  proportionner  la  longueur  du  trajet  au 
volume  de  l'animal,  combien  le  Cerceris,  transporté  à 
trois  kilomètres  et  retrouvant  son  terrier,  serait  supérieur 
au  Pigeon!  Le  volume  de  l'insecte  ne  fait  pas  un  centi- 


RETOUR  AU  NID  y,-j 

mètre  cube,  et  celui  du  Pigeon  doit  bien  égaler  le  déci- 
mètre cube,  s'il  ne  le  dépasse  pas.  L'Oiseau,  un  millier 
de  fois  plus  gros  que  l'Hyménoptère,  devrait  donc,  pour 
rivaliser  avec  celui-ci,  retrouver  le  colombier  à  une 
distance  de  3  000  kilomètres,  trois  fois  la  plus  grande 
longueur  de  la  France  du  nord  au  sud.  Je  ne  sache  pas 
qu'un  Pigeon  voyageur  ait  jamais  accompli  pareille 
prouesse.  Mais  puissance  d'aile  et  encore  moins  lucidité 
d'instinct  ne  sont  pas  qualités  se  mesurant  au  mètre.  Le 
rapport  des  volumes  ne  peut  ici  se  prendre  en  considéra- 
tion ;  et  l'on  ne  doit  voir  dans  l'insecte  qu'un  digne  émule 
de  l'oiseau,  sans  décider  à  qui  des  deux  revient  l'avantage. 
Pour  revenir  au  colombier  et  au  terrier,  lorsqu'ils 
sont  artificiellement  dépaysés  par  l'homme,  et  transportés 
à  de  grandes  distances,  en  des  régions  non  encore 
visitées  par  eux  et  dans  des  directions  inconnues,  le 
Pigeon  et  le  Cerceris  sont-ils  guidés  par  le  souvenir? 
Ont-ils  pour  boussole  la  mémoire,  quand,  parvenus  à  une 
certaine  hauteur,  d'où  ils  relèvent  en  quelque  sorte  le 
point,  ils  s'élancent,  de  toute  leur  puissance  d'essor,  du 
côté  de  l'horizon  où  se  trouvent  leurs  nids?  Est-ce  la 
mémoire  qui  leur  trace  la  route  dans  les  airs  à  travers  des 
régions  qu'ils  voient  pour  la  première  fois?  Évidemment 
non  :  il  ne  peut  y  avoir  souvenir  de  l'inconnu.  L'Hymé- 
noptère et  l'Oiseau  ignorent  les  lieux  où  ils  se  trouvent; 
rien  ne  peut  les  avoir  instruits  de  la  direction  générale 
suivant  laquelle  s'est  effectué  le  déplacement,  car  c'est 
dans  l'obscurité  d'un  panier  clos  ou  d'une  boîte  que  le 
voyage  s'est  accompli.  Localité,  orientation,  tout  leur  est 
inconnu;  et  cependant  ils  se  retrouvent.  Ils  ont  donc  pour 


3o8  SOUVENIRS  ENTOMOLOGIQUES 

guide  mieux  que  le  souvenir  simple  :  ils  ont  une  faculté 
spéciale,  une  sorte  de  sentiment  topographique,  dont  il 
nous  est  impossible  de  nous  faire  une  idée,  n'ayant  en 
nous  rien  d'analogue. 

Je  vais  établir  expérimentalement  combien  cette  faculté 
est  subtile,  précise,  dans  le  cycle  étroitde  ses  attributions, 
et  combien  aussi  elle  est  bornée,  obtuse,  s'il  lui  faut  sortir 
des  habituelles  conditions  où  elle  s'exerce.  Telle  est  l'inva- 
riable antithèse  de  l'instinct. 

Un  Bembex,  activement  occupé  de  l'alimentation  de  sa 
larve,  quitte  le  terrier.  Il  y  reviendra  tout  à  l'heure  avec 
le  produit  de  sa  chasse.  L'entrée  est  soigneusement 
bouchée  avec  du  sable,  que  l'insecte  y  a  balayé  à  reculons 
avant  de  partir  ;  rien  ne  la  distingue  des  autres  points  de 
la  surface  sablonneuse;  mais  ce  n'est  pas  là  du  tout  une 
difficulté  pour  l'Hyménoptère,  qui  retrouve  sa  porte  avec 
un  tact  que  j'ai  déjà  fait  ressortir. 

Méditons  quelque  perfidie,  modifions  l'état  des  lieux 
pour  dérouter  la  bête.  —  Je  recouvre  l'entrée  d'une  pierre 
plate,  large  comme  la  main.  Bientôt  l'Hyménoptère  arrive. 
Le  changement  profond  qui  s'est  fait  en  son  absence  sur 
le  seuil  du  logis,  paraît  ne  lui  causer  la  moindre  hésita- 
tion; du  moins  le  Bembex  s'abat  tout  aussitôt  sur  la  pierre, 
et  cherche  un  moment  à  creuser,  non  au  hasard  sur  la 
dalle,  mais  en  un  point  qui  correspond  à  l'orifice  du  ter- 
rier. La  dureté  de  l'obstacle  l'a  promptement  dissuadé  de 
cette  entreprise.  Il  parcourt  alors  la  pierre  en  tous  sens, 
la  contourne,  se  glisse  par-dessous  et  se  met  à  fouiller 
dans  la  direction  précise  du  logis. 

La  pierre    plate  est  trop   peu    pour   dérouter   la  fine 


RETOUR  AU  NID  309 

mouche  :  trouvons  mieux  que  cela.  Afin  d'abréger,  je  ne 
laisse  pas  le  Bembex  continuer  ses  fouilles,  qui,  je  le  vois, 
aboutiraient  promptement  au  succès;  je  le  chasse  au  loin 
avec  le  mouchoir.  L'absence  assez  longue  de  l'insecte 
effrayé  me  permettra  de  préparer  à  loisir  mes  embûches. 
Quels  matériaux  maintenant  employer?  En  ces  expéri- 
mentations improvisées,  il  faut  savoir  tirer  parti  de  tout. 
Non  loin,  sur  le  chemin,  est  le  crottin  frais  d'une  bête  de 
somme.  Voilà  du  bois  pour  faire  flèche.  Le  crottin  est 
recueilli,  mis  en  morceaux,  émietté,  puis  répandu  en  une 
couche  d'au  moins  un  pouce  d'épaisseur,  sur  le  seuil  du 
terrier  et  des  alentours,  dans  une  étendue  d'un  quart  de 
mètre  carré  environ.  Voilà  certes  une  façade  d'habitation 
comme  jamais  Bembex  n'en  connut  de  pareille.  Colora- 
tion, nature  des  matériaux,  effluves  stercoraux,  tout 
concourt  à  donner  le  change  à  l'Hyménoptère.  Prendra- 
t-il  cela,  cette  nappe  de  fumier,  cette  ordure,  pour  le 
devant  de  sa  porte?  —  Mais,  oui  :  le  voici  qui  arrive, 
examinant  de  haut  l'état  insolite  des  lieux,  et  prend  pied 
au  centre  de  la  couche,  précisément  en  face  de  l'entrée. 
Il  fouille,  se  fait  jour  à  travers  la  masse  filandreuse,  et 
pénètre  jusqu'au  sable  où  l'orifice  du  couloir  est  aussitôt 
trouvé.  Je  l'arrête,  pour  le  chasser  au  loin  une  seconde 
fois. 

Cette  précision  avec  laquelle  l'Hyménoptère  s'abat 
devant  sa  porte,  masquée  cependant  d'une  façon  si 
nouvelle  pour  lui,  n'est-elle  pas  la  preuve  que  la  vue  et 
le  souvenir  ne  sont  pas  ici  les  seuls  guides?  Que  peut-il 
y  avoir  de  plus?  Serait-ce  l'odorat?  C'est  fort  douteux, 
car  les  émanations  du  crottin  n'ont  pu  mettre  en  défaut  la 


3IO  SOUVENIRS  ENTOMOLOGIQUES 

perspicacité  de  l'insecte.  Essayons  néanmoins  une  autre 
odeur.  J'ai  sur  moi  précisément,  faisant  partie  de  mon 
bagage  entomologique,  un  petit  flacon  d'éther.  La  nappe 
de  fumier  est  balayée  et  remplacée  par  un  matelas  de 
mousse,  peu  épais  mais  à  grande  surface,  et  sur  lequel  je 
verse  le  contenu  de  mon  flacon  aussitôt  que  je  vois  le 
Bembex  arriver.  Trop  fortes,  les  vapeurs  éthérées  tiennent 
d'abord  l'Hyménoptère  à  distance.  C'est  l'aflaire  d'un 
instant.  Puis  rH3''ménoptère  s'abat  sur  la  mousse,  répan- 
dant encore  une  odeur  très  sensible  d'éther;  il  tra\'erse 
l'obstacle  et  pénètre  chez  lui.  Les  effluves  éthérés  ne  le 
déroutent  pas  mieux  que  les  effluves  stercoraux.  Quelque 
chose  de  plus  sûr  que  l'odorat  lui  dit  où  est  son  nid. 

Fréquemment  on  a  fait  intervenir  les  antennes  comme 
siège  d'un  sens  spécial  apte  à  guider  les  insectes.  J'ai 
déjà  montré  comment  la  suppression  de  ces  organes 
paraît  n'entraver  en  rien  les  recherches  des  Hyménoptères. 
Essayons  encore  une  fois,  dans  de  plus  larges  conditions. 
Le  Bembex  est  saisi,  amputé  de  ses  antennes  jusqu'à  la 
racine,  et  aussitôt  relâché.  Aiguillonné  par  la  douleur, 
affolé  par  sa  captivité  entre  mes  doigts,  l'insecte  part 
plus  rapide  qu'un  trait.  Il  me  faut  attendre  une  grosse 
heure,  très  incertain  du  retour.  L'Hyménoptère  arrive 
pourtant,  et,  avec  son  invariable  précision,  s'abat  tout 
près  de  sa  porte,  dont  j'ai  pour  la  quatrième  fois  changé 
le  décor.  L'emplacement  du  nid  est  maintenant  couvert 
d'une  large  mosaïque  de  cailloux  de  la  grosseur  d'une 
noix.  Mon  travail  qui,  par  rapport  au  Bembex,  dépasse 
ce  que  sont  pour  nous  les  monuments  mégalithiques  de 
la  Bretagne,  les  alignements  de  menhirs  de  Carnac,  est 


RETOUR  AU  NID  311 

inefficace  pour  tromper  l'insecte  mutilé.  L'Hyménoptère 
privé  d'antennes  retrouve  son  entrée  au  milieu  de  ma 
mosaïque  avec  la  même  facilité  que  l'avait  fait  en  d'autres 
conditions  l'insecte  pourvu  de  ces  organes.  Je  laissai  la 
fidèle  mère  rentrer  en  paix  cette  fois  dans  son  logis. 

Les  lieux  transformés  d'aspect  coup  sur  coup  à  quatre 
reprises;  les  devants  de  la  demeure  changés  dans  leur 
coloration,  leur  odeur,  leurs  matériaux;  la  douleur  enfin 
d'une  double  blessure,  tout  avait  échoué  pour  dérouter 
l'Hyménoptère,  pour  le  faire  simplement  hésiter  sur  le 
point  précis  de  sa  porte.  J'étais  à  bout  de  stratagèmes, 
et  je  comprenais  moins  que  jamais  comment  l'insecte, 
s'il  n'a  pas  un  guide  spécial  dans  quelque  faculté  de 
nous  inconnue,  peut  se  retrouver  lorsque  la  vue  et 
l'odorat  sont  mis  en  défaut  par  les  artifices  dont  je  viens 
de  parler. 

A  quelques  jours  de  là,  une  expérience  me  sourit 
pour  reprendre  le  problème  sous  un  nouveau  point 
de  vue.  Il  s'agit  de  mettre  à  découvert  dans  toute  son 
étendue,  sans  trop  le  dénaturer,  le  terrier  des  Bembex, 
opération  cà  laquelle  se  prêtent  aisément  le  peu  de  pro- 
fondeur de  ce  terrier,  sa  direction  presque  horizontale 
et  la  faible  consistance  du  sol  où  il  est  creusé.  A  cet 
effet,  le  sable  est  peu  à  peu  raclé  avec  la  lame  d'un 
couteau.  Ainsi  privé  de  sa  toiture  d'un  bout  à  l'autre, 
la  demeure  souterraine  devient  un  demi -canal,  une 
rigole,  droite  ou  courbe,  d'une  paire  de  décimètres  de 
longueur,  libre  au  point  où  était  la  porte  d'entrée,  termi- 
née en  cul-de-sac  à  l'autre  bout,  où  gît  la  larve  au  milieu 
de  ses  victuailles. 


^2  SOUVENIRS  ENTOMOLOGIQUES 

Voilà  le  domicile  à  découvert,  en  pleine  lumière, 
sous  les  rayons  du  soleil.  Comment  se  comportera  la 
mère  à  son  retour?  Divisons  la  question  suivant  le 
précepte  scientifique  :  l'embarras  pourrait  être  grand 
pour  l'observateur;  ce  que  j'ai  déjà  vu  me  le  fait  assez 
soupçonner.  La  mère  survenant  a  pour  mobile  la  nourri- 
ture de  sa  larve;  mais  pour  arriver  à  cette  larve,  il 
faut  premièrement  trouver  la  porte.  Ver  et  porte  d'entrée, 
voilà  dans  la  question  les  deux  points  qui  me  semblent 
mériter  d'être  examinés  à  part.  J'enlève  donc  le  ver  ainsi 
que  les  provisions;  et  le  fond  du  couloir  devient  place 
nette.  Ces  préparatifs  faits,  il  n'y  a  plus  qu'à  s'armer  de 
patience. 

L'Hyménoptère  survient  enfin  et  va  droit  à  sa  porte 
absente,  à  cette  porte  dont  il  ne  reste  que  le  seuil.  Là, 
pendant  une  bonne  heure,  je  le  vois  fouiller  superficiel- 
lement, balayer,  faire  voler  le  sable  et  s'obstiner,  non 
à  creuser  une  nouvelle  galerie,  mais  à  rechercher  cette 
clôture  mobile  qui  doit  aisément  céder  sous  la  seule 
poussée  de  la  tête  et  livrer  passage  à  l'insecte.  Au  lieu 
de  matériaux  mouvants,  il  trouve  sol  ferme,  non  encore 
remué.  Averti  par  cette  résistance,  il  se  borne  à  explorer 
la  surface,  toujours  dans  l'étroit  voisinage  de  l'endroit  où 
devrait  se  trouver  l'entrée.  Quelques  pouces  d'écart,  c'est 
tout  ce  qu'il  se  permet.  Les  points  qu'il  a  déjà  sondés  et 
balayés  pour  la  vingtième  fois,  il  revient  les  sonder,  les 
balayer  encore,  sans  pouvoir  se  décider  à  sortir  de  son 
étroit  rayon,  tant  est  tenace  sa  conviction  que  la  porte 
devrait  être  là  et  pas  ailleurs.  Avec  une  paille,  à  diverses 
reprises,    doucement  je    le    pousse    en   un  autre  point. 


RETOUR  AU  NID  513 

L'insecte  ne  s'y  laisse  prendre  :  il  revient  tout  aussitôt  à 
l'emplacement  de  sa  porte.  De  loin  en  loin,  la  galerie, 
devenue  demi-canal,  paraît  attirer  son  attention,  mais  ' 
bien  faiblement.  Le  Bembex  y  fait  quelques  pas,  toujours 
en  râtelant;  puis  revient  à  l'entrée.  Deux  ou  trois  fois,  je 
lui  vois  parcourir  la  rigole  dans  toute  sa  longueur;  il 
atteint  le  cul-de-sac,  demeure  de  la  larve,  y  donne  négli- 
gemment quelques  coups  de  râteau  et  se  hâte  de  regagner 
le  point  où  fut  l'entrée,  pour  y  continuer  ses  recherches 
avec  une  persistance  qui  finit  par  lasser  la  mienne.  Plus 
d'une  heure  s'était  écoulée,  et  le  tenace  Hyménoptère 
cherchait  toujours  sur  l'emplacement  de  la  porte 
disparue. 

Que  se  passera-t-il  en  présence  de  la  larve?  Tel  est  le 
second  point  de  la  question.  Continuer  l'expérimentation 
avec  le  même  Bembex  n'eût  pas  présenté  les  garanties 
désirables  :  l'insecte,  rendu  plus  opiniâtre  par  ses  vaines 
recherches,  me  semblait  maintenant  obsédé  d'une  idée 
fixe,  cause  certaine  de  trouble  pour  les  faits  que  je  dési- 
rais constater.  Il  me  fallait  un  sujet  nouveau,  non 
surexcité,  uniquement  livré  aux  impulsions  du  premier 
moment.  L'occasion  ne  tarda  pas  à  se  présenter. 

Le  terrier  est  mis  à  découvert  d'un  bout  à  l'autre, 
comme  je  viens  de  l'expliquer;  mais  je  ne  touche  pas 
au  contenu  :  la  larve  est  laissée  en  place,  les  provisions 
sont  respectées;  tout  est  en  ordre  dans  la  maison,  il  n'y 
manque  que  la  toiture.  Et  bien,  devant  ce  domicile  à 
jour,  dont  le  regard  saisit  librement  tous  les  détails,  ves- 
tibule, galerie,  chambre  du  fond  avec  le  ver  et  son  mon- 
ceau de  Diptères;  devant  cette  demeure  devenue  rigole,  à 


314  SOUVENIRS  ENTOMOLOGIQUES 

l'extrémité  de  laquelle  s'agite  la  larve,  sous  les  cuisants 
ra3''ons  du  soleil,  la  mère  ne  change  rien  aux  manœuvres 
déjà  décrites.  Elle  met  pied  à  terre  au  point  où  fut 
l'entrée.  C'est  là  qu'elle  fouille,  qu'elle  balaie  le  sable; 
c'est  là  qu'elle  revient  toujours  après  quelques  rapides 
essais  ailleurs,  dans  un  rayon  de  quelques  pouces. 
Nulle  exploration  de  la  galerie,  nul  souci  de  la  larve  en 
angoisse.  Le  ver,  dont  le  délicat  épiderme  vient  brusque- 
ment de  passer  de  la  douce  moiteur  d'un  souterrain 
aux  âpres  ardeurs  de  l'insolation,  se  tord  sur  son  monceau 
de  Diptères  mâchés;  la  mère  ne  s'en  préoccupe.  C'est 
pour  elle  le  premier  des  objets  venus  épars  sur  le  sol, 
petit  caillou,  motte  de  terre,  lopin  de  boue  sèche,  et  pas 
plus.  Ça  ne  mérite  pas  attention.  A  cette  tendre  et  fidèle 
mère,  qui  s'exténue  pour  arriver  au  berceau  de  son  nour- 
risson, il  faut  pour  le  moment  la  porte  d'entrée,  l'habi- 
tuelle porte  et  rien  que  cette  porte.  Ce  qui  remue  ses 
entrailles  maternelles,  c'est  le  souci  du  passage  connu. 
La  voie  est  libre  cependant  :  rien  n'arrête  la  mère,  et 
sous  ses  yeux  se  démène  anxieusement  le  ver,  but  final 
de  ses  inquiétudes.  D'un  bond,  elle  serait  au  malheureux^ 
qui  réclame  assistance.  Que  n'accourt-elle  auprès  du 
nourrisson  chéri?  Elle  lui  creuserait  nouvelle  demeure; 
rapidement  elle  le  mettrait  à  l'abri  sous  terre.  Mais  non  : 
la  mère  s'entête  à  la  recherche  d'un  passage  n'existant 
plus,  tandis  que  le  fils  se  grille  au  soleil  sous  ses  yeux. 
Ma  surprise  n'a  pas  d'égale  devant  cette  obtuse  maternité, 
le  plus  puissant  néanmoins,  le  plus  fécond  en  ressources, 
de  tous  les  sentiments  qui  agitent  l'animal.  A  peine  en 
croirais-je  le  tém.oignage  de  ma  vue  sans  des  épreuves 


RETOUR  AU  NID  315 

répétées  à  satiété  tant  sur  les  Cerceris  et  les  Philanthes 
que  sur  les  Bembex  de  différentes  espèces. 

Il  y  a  plus  fort  encore.  La  mère,  après  de  longues  hési- 
tations, s'engage  enfin  dans  la  rigole,  reste  du  primitif 
corridor.  Elle  avance,  recule,  avance  de  nouveau,  donnant 
de  ci,  de  là,  sans  s'y  arrêter,  quelques  négligents  coups 
de  balai.  Guidée  par  de  vagues  réminiscences,  et  peut-être 
aussi  par  le  fumet  de  venaison  qu'exhale  le  tas  de  Diptères, 
elle  atteint  par  moments  le  fond  de  la  galerie,  le  point 
même  où  gît  la  larve.  Voilà  la  mère  avec  son  fils.  En  ce 
moment  de  rencontre  après  de  longues  angoisses,  y  a-t-il 
soins  empressés,  effusion  de  tendresse,  signe  quelconque 
de  maternelle  joie?  Qui  le  croirait  n'a  qu'à  recommencer 
mes  expériences  pour  se  dissuader.  Le  Bembex  ne  recon- 
naît en  rien  sa  larve,  chose  pour  lui  de  valeur  nulle, 
encombrante  même,  pur  embarras.  Il  marche  sur  le  ver, 
il  le  piétine  sans  ménagement,  dans  ses  allées  et  venues 
précipitées.  S'il  veut  essayer  une  fouille  au  fond  de  la 
chambre,  il  le  refoule  en  arrière  par  de  brutales  ruades; 
il  le  pousse,  le  culbute,  l'expulse.  Il  ne  traiterait  pas 
autrement  un  gravier  volumineux  qui  le  gênerait  dans 
son  travail.  Ainsi  rudoj^ée,  la  larve  songe  à  la  défense. 
Je  l'ai  vue  saisir  la  mère  par  un  tarse,  sans  plus  de 
façon  qu'elle  en  aurait  mis  à  mordre  la  patte  d'un  Diptère, 
sa  proie.  La  lutte  fut  vive,  mais  enfin  les  féroces  mandi- 
bules lâchèrent  prise,  et  la  mère  disparut  affolée,  en 
jetant  un  piaulement  d'ailes  des  plus  aigus.  Cette  scène 
dénaturée,  le  fils  mordant  la  mère,  essayant  peut-être 
même  de  la  manger,  est  rare  et  amenée  par  des  circon- 
stances qu'il  n'est  pas  permis  à  l'observateur  de  provoquer; 


3i6  SOUVENIRS  ENTOMOLOGIOUES 

ce  à  quoi  il  est  toujours  possible  d'assister,  c'est  la  pro- 
fonde indifférence  de  l'Hyménoptère  devant  sa  progé- 
niture, et  le  dédain  brutal  avec  lequel  est  traité  cette 
masse  encombrante,  le  ver.  Une  fois  le  fond  du  couloir 
exploré  du  râteau,  ce  qui  est  affaire  d'un  instant,  le 
Bembex  revient  au  point  favori,  le  seuil  de  la  demeure, 
où  il  reprend  ses  inutiles  recherches.  Quant  au  ver,  il 
continue  à  se  démener,  à  se  tordre,  où  l'ont  rejeté  les 
maternelles  ruades.  Il  périra  sans  secours  aucun  de  sa 
mère,  qui  ne  le  reconnaît  plus  faute  d'avoir  trouvé  l'habi- 
tuel passage.  Repassons  par  là  le  lendemain,  et  nous  le 
verrons  au  fond  de  sa  rigole,  à  demi  cuit  au  soleil  et 
déjà  la  proie  des  mouches,  dont  il  faisait  lui-même  sa 
proie. 

Telle  est  la  liaison  des  actes  de  l'instinct,  s'appelant 
l'un  l'autre  dans  un  ordre  que  les  plus  graves  circon- 
stances sont  impuissantes  à  troubler.  Que  cherche  le 
Bembex,  en  dernière  analyse?  La  larve,  évidemment. 
Mais  pour  arriver  à  cette  larve,  il  faut  pénétrer  dans 
le  terrier,  et  pour  pénétrer  dans  ce  terrier,  il  faut  d'abord 
en  trouver  la  porte.  Et  c'est  à  la  recherche  de  cette  porte 
que  la  mère  s'obstine,  dewint  sa  galerie  librement 
ouverte,  devant  ses  provisions,  devant  sa  larve  elle- 
même.  La  maison  en  ruines,  la  famille  en  périls  pour  le 
moment  ne  lui  disent  rien;  il  lui  faut,  avant  tout,  le 
passage  connu,  le  passage  à  travers  le  sable  mobile. 
Périsse  tout,  habitation  et  habitant,  si  ce  passage  n'est 
pas  retrouvé!  Ses  actes  sont  comme  une  série  d'échos 
qui  s'éveillent  l'un  l'autre  dans  un  ordre  fixe,  et  dont  le 
suivant  ne  parle  que  lorsque  le  précédent  a  parlé.  Non 


RETOUR  AU  NID  517 

pour  cause  d'obstacle,  puisauo  la  demeure  est  toute 
ouverte,  mais  faute  de  l'habituelle  entrée,  le  premier  acte 
ne  peut  s'accomplir.  Cela  suffit  :  les  actes  suivants  ne 
s'accompliront  pas;  le  premier  écho  est  muet,  et  les  autres 
se  taisent.  Quel  abîme  de  séparation  entre  l'intelligence 
et  l'instinct!  A  travers  les  décombres  de  l'habitation 
ruinée,  la  mère,  guidée  par  l'intelligence,  se  précipite  et 
va  droit  à  son  fils;  guidée  par  l'instinct,  elle  s'arrête 
obstinément  où  fut  la  porte. 


XX 
LES   CHALICODOMES 


Réaumur  a  consacré  l'un  de  ses  mémoires  à  l'histoire 
du  Chalicodome  des  murailles,  qu'il  appelle  Abeille 
maçonne,  je  me  propose  de  reprendre  ici  cette  histoire, 
de  la  compléter  et  de  la  considérer  surtout  sous  un  point 
de  vue  qu'a  totalement  négligé  l'illustre  observateur.  Et 
tout  d'abord,  la  tentation  me  vient  de  dire  comment  je  fis 
connaissance  avec  cet  Hyménoptère. 

C'était  à  mes  premiers  débuts  dans  l'enseignement, 
vers  1843.  Sorti  depuis  quelques  mois  de  l'École  normale 
de  Vaucluse,  avec  mon  brevet  et  les  naïfs  enthousiasmes 
de  dix-huit  ans,  j'étais  envoyé  à  Carpentras  pour  y 
diriger  l'école  primaire  annexée  au  collège.  Singulière 
école,  ma  foi,  malgré  son  titre  pompeux  de  supérieure. 
Une  sorte  de  vaste  cave,  transpirant  l'humidité  qu'entre- 
tenait une  fontaine  adossée  au  dehors  dans  la  rue.  Pour 
jour,  la  porte  ouverte  au  dehors  lorsque  la  saison  le 
permettait,  et  une  étroite  fenêtre  de  prison,  avec  barreaux 
de    fer  et  petits  losanges  de  \'erre  enchâssés  dans  un 


520  SOUVENIRS  ENTOMOLOGIOUES 

réseau  de  plomb.  Tout  autour,  pour  sièges,  une  planche 
scellée  dans  le  mur;  au  milieu,  une  chaise  veuve  de  sa 
paille,  un  tableau  noir  et  un  bâton  de  craie. 

Matin  et  soir,  au  son  de  la  cloche,  on  lâchait  la-dedans 
une  cinquantaine  de  galopins,  qui,  n'ayant  pu  mordre  au 
De  Viris  et  à  VEpitome,  étaient  voués,  comme  on  disait 
alors,  à  quelques  bonites  années  de  français.  Le  rebut  de 
Rosa  la  rose  venait  chercher  chez  moi  un  peu  d'ortho- 
graphe. Enfants  et  grands  garçons  étaient  là  pêle-mêle, 
d'instruction  très  diverse,  mais  d'une  désespérante 
unanimité  pour  faire  des  niches  au  maître,  au  jeune 
maître  dont  quelques-uns  avaient  l'âge  ou  même  le 
dépassaient. 

Aux  petits,  j'enseignais  à  déchiffrer  les  syllabes;  aux 
mo3''ens,  j'apprenais  à  tenir  correctement  la  plume  pour 
écrire  quelques  mots  de  dictée  sur  les  genoux;  aux  grands, 
je  dévoilais  les  secrets  des  fractions  et  même  les  arcanes 
de  l'hypoténuse.  Et  pour  tenir  en  respect  ce  monde 
remuant,  donner  à  chaque  intelligence  travail  suivant  ses 
forces,  tenir  en  éveil  l'attention,  chasser  enfin  l'ennui  de 
la  sombre  salle,  dont  les  murailles  suaient  la  tristesse 
encore  plus  que  l'humidité,  j'avais  pour  unique  ressource 
la  parole,  pour  unique  mobilier  le  bâton  de  craie. 

Même  dédain,  du  reste,  dans  les  autres  classes  pour 
tout  ce  qui  n'était  pas  latin  ou  grec.  Un  trait  suffira  pour 
montrer  où  en  était  alors  l'enseignement  des  sciences 
physiques,  à  qui  si  large  place  est  faite  aujourd'hui.  Le 
collège  avait  pour  principal  un  excellent  homme,  le 
digne  abbé  X***,  qui,  peu  soucieux  d'administrer  lui- 
même  les  pois  verts  et  le  lard,  avait  abandonné  le  com- 


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LES  CHALICODOMES  321 

merce  de  la  soupe  à  quelqu'un  de  sa  parenté,  et  s'était 
chargé  d'enseigner  la  physique. 

Assistons  à  l'une  de  ses  leçons.  Il  s'agit  du  baromètre. 
De  fortune,  l'établissement  en  possède  un.  C'est  une 
vieille  machine,  toute  poudreuse,  appendue  au  mur, 
loin  des  mains  profanes  et  portant  inscrits,  sur  sa  plan- 
chette en  gros  caractères,  les  mots  tempête,  pluie,  beau 
temps. 

«  Le  baromètre,  fait  le  bon  abbé  s'adressant  à  ses 
disciples  qu'il  tutoie  patriarcalement,  le  baromètre 
annonce  le  bon  et  le  mauvais  temps.  Tu  vois  les  mots 
écrits  sur  la  planche,  tempête,  pluie;  tu  vois  Bastien?  » 

«  Je  vois  »  répond  Bastien,  le  plus  malin  de  la  bande. 
Il  a  déjà  parcouru  son  livre;  il  est  au  courant  du  baro- 
mètre mieux  que  le  professeur. 

«  Il  se  compose,  continue  l'abbé,  d'un  canal  de  verre 
recourbé,  plein  de  mercure,  qui  monte  ou  qui  descend 
suivant  le  temps  qu'il  fait.  La  petite  branche  de  ce  canal 
est  ouverte;  l'autre...  l'autre...  enfin  nous  allons  voir. 
Toi,  Bastien,  qui  es  grand,  monte  sur  la  chaise  et  va  voir 
un  peu,  du  bout  du  doigt,  si  la  longue  branche  est 
ouverte  ou  fermée.  Je  ne  me  rappelle  plus  bien.  » 

Bastien  va  à  la  chaise,  s'y  dresse  tant  qu'il  peut  sur  la 
pointe  des  pieds,  et  du  doigt  palpe  le  sommet  de  la  longue 
colonne.  Puis  avec  un  sourire  finement  épanoui  sous  le 
poil  follet  de  sa  moustache  naissante  : 

«  Oui,  fait-il,  oui,  c'est  bien  cela.  La  longue  branche 
est  ouverte  par  le  haut.  Voyez,  je  sens  le  creux.  » 

Et  Bastien  pour  corroborer  son  fallacieux  dire,  conti- 
nuait à  remuer  l'index  sur  le  haut  du  tube.  Ses  condis- 


322  SOUVENIRS  ENTOMOLOGIQUES 

ciples  complices  de  l'espièglerie,  étouffaient  du  mieux  leur 
envie  de  rire. 

L'abbé,  impassible  :  «  Cela  suffit.  Descends,  Bastien. 
Écrivez,  messieurs,  écrivez  dans  vos  notes  que  la  longue 
branche  du  baromètre  est  ouverte.  Cela  peut  s'oublier; 
je  l'avais  oublié  moi-même.  » 

Ainsi  s'enseignait  la  physique.  Les  choses,  cependant, 
s'améliorèrent  :  on  eut  un  maître,  un  maître  pour  tout 
de  bon,  sachant  que  la  longue  branche  d'un  baromètre 
est  fermée.  Moi-même  j'obtins  des  tables  où  mes  élèves 
pouvaient  écrire  au  lieu  de  griffonner  sur  leurs  genoux; 
comme  ma  classe  devenait  chaque  jour  plus  nombreuse, 
on  finit  par  la  dédoubler.  Du  moment  que  j'eus  un  aide 
pour  avoir  soin  des  plus  jeunes,  les  choses  changèrent  de 
face. 

Parmi  les  matières  enseignées,  une  surtout  nous  sou- 
riait, tant  au  maître  qu'aux  élèves.  C'était  la  géométrie 
en  plein  champ,  l'arpentage  pratique.  Le  collège  n'avait 
rien  de  l'outillage  nécessaire;  mais  avec  mes  gros  émolu- 
ments, 700  francs  s'il  vous  plaît,  je  ne  pouvais  hésiter  à 
me  mettre  en  dépense.  Chaîne  d'arpenteur  et  jalons, 
fiches  et  niveau,  équerre  et  boussole,  sont  acquis  à  mes 
frais.  Un  graphomètre  minuscule,  guère  plus  large  que 
la  main  et  pouvant  bien  valoir  cent  sous,  m'est  fourni  par 
l'établissement.  Le  trépied  manquait;  je  le  fis  faire.  Bref, 
me  voilà  outillé. 

Le  mois  de  mai  venu,  une  fois  par  semaine,  on  quittait 
donc  la  sombre  salle  pour  les  champs.  C'était  fête.  On  se 
disputait  l'honneur  de  porter  les  jalons,  répartis  par 
faisceaux  de  trois  ;  et  plus  d'une  épaule,  en  traversant  la 


LES  CHALICODOMES  33) 

ville,  se  sentait  glorifiée,  à  la  vue  de  tous,  par  les  doctes 
bâtons  de  la  géométrie.  Moi-même,  pourquoi  le  cacher, 
je  n'étais  pas  sans  ressentir  une  certaine  satisfaction  de 
porter  religieusement  l'appareil  le  plus  délicat,  le  plus 
précieux  :  le  fameux  graphomètre  de  cent  sous.  Les  lieux 
d'opération  étaient  une  plaine  inculte,  caillouteuse,  un 
harnias  comme  on  dit  dans  le  pays.  Là,  nul  rideau  de 
haies  vives  ou  d'arbustes  ne  m'empêchait  de  surveiller 
mon  personnel;  là,  condition  absolue,  je  n'avais  à  redouter 
pour  mes  écoliers  la  tentation  irrésistible  de  l'abricot 
vert.  La  plaine  s'étendait  en  long  et  en  large,  unique- 
ment couverte  de  thym  en  fleurs  et  de  cailloux  roulés.  Il 
y  avait  libre  place  pour  tous  les  pol3^gones  imaginables; 
trapèzes  et  triangles  pouvaient  s'y  marier  de  toutes  les 
façons.  Les  distances  inaccessibles  s'y  sentaient  les  cou- 
dées franches;  et  même  une  vieille  masure,  autrefois 
colombier,  y  prêtait  sa  verticale  aux  exploits  du  grapho- 
mètre. 

Or,  dès  la  première  séance,  quelque  chose  de  suspect 
attira  mon  attention.  Un  écolier  était-il  envoyé  au  loin 
planter  un  jalon;  je  le  voyais  faire  en  chemin  stations 
nombreuses,  se  baisser,  se  relever,  chercher,  se  baisser 
encore,  oublieux  de  l'alignement  et  des  signaux.  Un 
autre,  chargé  de  relever  les  fiches,  oubliait  la  brochette 
de  fer  et  prenait  à  sa  place  un  caillou  ;  un  troisième, 
sourd  aux  mesures  d'angle,  émiettait  entre  les  mains  une 
motte  de  terre.  La  plupart  étaient  surpris  léchant  un 
bout  de  paille.  Et  le  polygone  chômait,  les  diagonales 
étaient  en  souffrance.  Qu'était-ce  donc  que  ce  mystère? 

Je  m'informe,  et  tout  s'explique.  Né  fureteur,  obser- 


J24  SOUVENIRS  ENTOMOLOGIQUES 

valeur,  l'écolier  savait  depuis  longtemps  ce  qu'ignorait 
encore  le  maître.  Sur  les  cailloux  de  l'harmas,  une  grosse 
Abeille  noire  fait  des  nids  de  terre.  Dans  ces  nids,  il  y  a 
du  miel;  et  mes  arpenteurs  les  ouvrent  pour  vider  les 
cellules  avec  une  paille.  La  manière  d'opérer  m'est 
enseignée.  Le  miel,  quoique  un  peu  fort,  est  très  accep- 
table. J'y  prends  goût  à  mon  tour,  et  me  joins  aux 
chercheurs  de  nids.  On  reprendra  plus  tard  le  polygone. 
C'est  ainsi  que,  pour  la  première  fois,  je  vis  l'Abeille 
maçonne  de  Réaumur,  ignorant  son  histoire,  ignorant 
son  historien. 

Ce  magnifique  Hyménoptère,  portant  ailes  d'un  violet 
sombre  et  costume  de  velours  noir,  ses  constructions 
rustiques  sur  les  galets  ensoleillés,  parmi  le  thym,  son  miel 
apportant  diversion  aux  sévérités  de  la  boussole  et  de 
l'équerre  d'arpenteur,  firent  impression  vivace  en  mon 
esprit;  et  je  désirai  en  savoir  plus  long  que  ne  m'en 
avaient  appris  les  écoliers  :  dévaliser  les  cellules  de  leur 
miel  avec  un  bout  de  paille.  Justement  mon  libraire  avait 
en  vente  un  magnifique  ouvrage  sur  les  insectes  :  Histoire 
naturelle  des  animaux  articulés,  par  de  Castelnau, 
E.  Blanchard,  Lucas.  C'était  riche  d'une  foule  de  figures 
qui  vous  prenaient  par  l'œil  ;  mais  hélas  !  c'était  aussi 
d'un  prix!  ah!  d'un  prix!  Qu'importe  :  mes  somptueux 
revenus,  mes  700  francs  ne  devaient-ils  pas  suffire  à  tout, 
nourriture  de  l'esprit  comme  celle  du  corps.  Ce  que  je 
donnerai  de  plus  à  l'une,  je  le  retrancherai  à  l'autre, 
balance  à  laquelle  doit  fatalement  se  résigner  quiconque 
prend  la  science  pour  gagne-pain.  L'achat  fut  fait.  Ce 
jour-là,  ma  prébende  universitaire  reçut  saignée  copieuse: 


LES  CHALICODOMES  335 

je  consacrai  à  l'acquisition  du  livre  un  mois  de  traite- 
ment. Un  miracle  de  parcimonie  devait  combler  plus 
tard  l'énorme  déficit. 

Le  livre  fut  dévoré,  c'est  le  mot.  J'y  appris  le  nom  de 
mon  Abeille  noire  ;  j'y  lus  pour  la  première  fois  des  détails 
de  mœurs  entomologiques  ;  j'y  trouvai,  enveloppés  à  mes 
yeux  d'une  sorte  d'auréole,  les  noms  vénérés  des  Réau- 
mur,  des  Huber,  des  Léon  Dufour;  et,  tandis  que  je 
feuilletais  l'ouvrage  pour  la  centième  fois,  une  voix 
intime  vaguement  en  moi  chuchotait  :  Et  toi  aussi,  tu 
seras  historien  des  bêtes.  —  Naïves  illusions,  qu'êtes-vous 
devenues  !  Mais  refoulons  ces  souvenirs  tristes  et  doux  à  la 
fois,  pour  arriver  aux  faits  et  gestes  de  notre  Abeille  noire. 

Chalicodome,  c'est-à-dire  maison  en  cailloutage,  en 
béton,  en  mortier;  dénomination  on  ne  peut  mieux  réussie, 
si  ce  n'était  sa  tournure  bizarre  pour  qui  n'est  pas  nourri 
de  la  moelle  du  grec.  Ce  nom  s'applique,  en  effet,  à  des 
Hyménoptères  qui  bâtissent  leurs  cellules  avec  des 
matériaux  analogues  à  ceux  que  nous  employons  pour 
nos  demeures.  L'ouvrage  de  ces  insectes  est  travail  de 
maçon,  mais  de  maçon  rustique  plus  versé  dans  le  pisé 
que  dans  la  pierre  de  taille.  Étranger  aux  classifications 
scientifiques,  ce  qui  jette  grande  obscurité  dans  plusieurs 
de  ses  mémoires,  Réaumur  a  nommé  l'ouvrier  d'après 
l'ouvrage,  et  appelé  nos  bâtisseurs  en  pisé  Abeilles 
maçonnes  :  ce  qui  les  peint  d'un  mot. 

Nos  pays  en  ont  deux  :  le  Chalicodome  des  murailles 
(Chalicodoma  nnii'aria),  celui  dont  Réaumur  a  magis- 
tralement donné  l'histoire;  et  le  Chalicodome  de  Sicile 


326 


SOUVENIRS  ENTOMOLOGIOUES 


Chalicodonia  muraria. 


(Chalicodoma  siculaj,  qui  n'est  pas  spécial  aux  pays  de 
l'Etna,  comme  son  nom  pourrait  le  faire  croire,  mais  se 
retrouve  en  Grèce,  en  Algérie  et  dans  la  région  médi- 
terranéenne de  la  France,  en  particulier  dans  le  dépar- 
tement de  Vaucluse,  où  il  est  un 
des  Hyménoptères  les  plus  abon- 
.dants  au  mois  de  mai.  Dans  la 
première  espèce,  les  deux  sexes 
sont  de  coloration  si  différente, 
qu'un  observateur  novice ,  tout 
surpris  de  les  voir  sortir  d'un 
même  nid,  les  prend  d'abord  pour  des  étrangers  l'un 
à  l'autre.  La  femelle  est  d'un  superbe  noir  velouté  avec 
les  ailes  d'un  violet  sombre.  Chez  le  mâle,  ce  velours 
noir  est  remplacé  par  une  toison  d'un  roux  ferrugineux 
assez  vif.  La  seconde  espèce,  de  taille  bien  moins  grande, 
n'a  pas  cette  opposition  de  couleurs;  les 
deux  sexes  y  portent  même  costume, 
mélange  diffus  de  brun,  de  roux  et  de 
cendré.  Enfin  le  bout  de  l'aile,  lavé  de*^ 
violacé  sur  un  fonds  rembruni,  rappelle, 
mais  de  loin,  la  riche  pourpre  de  la  pre- 
mière. Les  deux  espèces  commencent  leur 
travail  à  la  même  époque,  vers  les  premiers  jours  du 
mois  de  mai. 

Comme  support  de  son  nid,  le  Chalicodome  des 
murailles  fait  choix,  dans  les  provinces  du  nord,  ainsi 
que  nous  l'apprend  Réaumur,  d'une  muraille  bien  exposée 
au  soleil  et  non  recouverte  de  crépi,  qui,  se  détachant, 
compromettrait   l'avenir    des   cellules.   Il  ne   confie  ses 


Chalicodoma 
sicula. 


LES  CHALICODOMES  jay 

constructions  qu'à  des  fondements  solides,  à  la  pierre 
nue.  Dans  le  midi,  je  lui  reconnais  même  prudence;  mais, 
j'ignore  pour  quel  motif,  à  la  pierre  de  la  muraille,  il 
préfère  généralement  ici  une  autre  base.  Un  caillou  roulé, 
souvent  guère  plus  gros  que  le  poing,  un  de  ces  galets 
dont  les  eaux  de  la  débâcle  glaciaire  ont  recouvert  les 
terrasses  de  la  vallée  du  Rhône,  voilà  le  support  de  pré- 
dilection. L'extrême  abondance  de  pareil  emplacement 
pourrait  bien  être  pour  quelque  chose  dans  le  choix  de 
l'Hyménoptère  :  tous  nos  plateaux  de  faible  élévation, 
tous  nos  terrains  arides  à  végétation  de  thym,  ne  sont 
qu'amoncellement  de  galets  cimentés  de  terre  rouge. 
Dans  les  vallées,  le  Chalicodome  a  de  plus  à  sa  disposi- 
tion les  pierrailles  des  torrents.  Au  voisinage  d'Orange, 
par  exemple,  ses  lieux  préférés  sont  les  alluvions  de 
l'Aygues,  avec  leurs  nappes  de  cailloux  roulés  que  les 
eaux  ne  visitent  plus.  Enfin,  à  défaut  de  galet,  l'Abeille 
maçonne  s'établit  sur  une  pierre  quelconque,  sur  une 
borne  de  champs,  sur  un  mur  de  clôture. 

Le  Chalicodome  de  Sicile  met  encore  plus  de  variété 
dans  ses  choix.  Son  emplacement  de  prédilection  est  la 
face  inférieure  des  tuiles  en  brique  faisant  saillie  au  bord 
d'une  toiture.  Il  n'est  petite  habitation  des  champs  qui 
n'abrite  ses  nids  sous  le  rebord  du  toit.  Là,  tous  les 
printemps,  il  s'établit  par  colonies  populeuses,  dont  la 
maçonnerie,  transmise  d'une  génération  à  l'autre,  et 
chaque  année  amplifiée,  finit  par  couvrir  d'amples  sur- 
faces. J'ai  vu  tel  de  ces  nids  qui,  sous  les  tuiles  d'un 
hangar,  occupait  une  superficie  de  cinq  à  six  mètres 
carrés.  En   plein  travail,  c'était  un  monde  étourdissant 


^28  SOUVENIRS  ENTOMOLOGIOUES 

par  le  nombre  et  le  bruissement  des  travailleurs.  Le 
dessous  d'un  balcon  plaît  également  au  Chalicodome, 
ainsi  que  l'embrasure  d'une  fenêtre  abandonnée,  surtout 
si  elle  est  close  d'une  persienne  qui  lui  laisse  libre 
passage.  Mais  ce  sont  là  lieux  de  grands  rendez-vous,  où 
travaillent,  chacun  pour  soi,  des  centaines  et  des  milliers 
d'ouvriers.  S'il  est  seul,  ce  qui  n'est  pas  rare,  le  Chalico- 
dome de  Sicile  s'établit  dans  le  premier  petit  recoin  venu, 
pourvu  qu'il  y  trouve  base  fixe  et  chaleur.  La  nature 
de  cette  base  lui  est  d'ailleurs  fort  indifférente.  J'en  ai  vu 
bâtir  sur  la  pierre  nue,  sur  la  brique,  sur  le  bois  des  con- 
trevents, et  jusque  sur  les  carreaux  de  vitre  d'un  hangar. 
Une  seule  chose  ne  lui  va  pas:  le  crépi  de  nos  habitations. 
Aussi  prudent  que  son  congénère,  il  craindrait  la  ruine 
des  cellules,  s'il  les  confiait  à  un  appui  dont  la  chute 
est  possible. 

Enfin,  pour  des  raisons  que  je  ne  peux  m'expliquer 
encore  d'une  manière  satisfaisante,  le  Chalicodome  de 
Sicile  change  souvent,  du  tout  au  tout,  l'assiette  de  sa 
bâtisse  :  de  sa  lourde  maison  de  mortier,  qui  semblerait 
exiger  le  solide  appui  du  roc,  il  fait  demeure  aérienne, 
appendue  à  un  rameau.  Un  arbuste  des  haies,  quel  qu'il 
soit,  aubépine,  grenadier,  paliure,  lui  fournit  le  support, 
habituellement  à  hauteur  d'homme.  Le  chêne  vert  et 
l'orme  lui  donnent  élévation  plus  grande.  Dans  le  fourré 
buissonneux,  il  fait  donc  choix  d'un  rameau  de  la  grosseur 
d'une  paille;  et,  sur  cette  étroite  base,  il  construit  son 
édifice  avec  le  même  mortier  qu'il  mettrait  en  œuvre  sous 
un  balcon  ou  le  rebord  d'un  toit.  Terminé,  le  nid  est  une 
boule  de  terre,  traversée  latéralement  par  le  rameau.  La 


LE  CHALICODOME  DES  HANGARS 


LES  CHALICODOMES  3:9 

grosseur  en  est  celle  d'un  abricot  si  TouNT-age  est  d'un 
seul,  et  celle  du  poing  si  plusieurs  insectes  y  ont  colla- 
boré; mais  ce  dernier  cas  est  rare. 

Les  deux  Hyménoptères  font  emploi  des  mêmes  maté- 
riaux :  terre  argilo-calcaire,  mélangée  d'un  peu  de  sable 
et  pétrie  avec  la  salive  même  du  maçon.  Les  lieux 
humides,  qui  faciliteraient  l'exploitation  et  diminueraient 
la  dépense  en  salive  pour  gâcher  le  mortier,  sont  dédai- 
gnés des  Chalicodomes,  qui  refusent  la  terre  fraîche  pour 
bâtir,  de  même  que  nos  constructeurs  refusent  plâtre 
éventé  et  chaux  depuis  longtemps  éteinte.  De  pareils 
matériaux,  gorgés  d'humidité  pure,  ne  feraient  pas  con- 
venablement prise.  Ce  qu'il  leur  faut,  c'est  une  poudre 
aride,  qui  s'imbibe  avidement  de  la  salive  dégorgée  et 
forme,  avec  les  principes  albumineux  de  ce  liquide,  une 
sorte  de  ciment  romain  prompt  à  durcir,  quelque  chose 
enfin  de  comparable  au  mastic  que  nous  obtenons  avec  de 
la  chaux  vive  et  du  blanc  d'œuf. 

Une  route  fréquentée,  dont  l'empierrement  de  galets 
calcaires,  broyés  sous  les  roues,  est  devenu  surface  unie, 
semblable  à  une  dalle  continue,  telle  est  la  carrière  à  mor- 
tier qu'exploite  de  préférence  le  Chalicodome  de  Sicile. 
Qu'il  s'établisse  sur  un  rameau  dans  une  haie,  ou  qu'il 
fasse  élection  de  domicile  sous  le  rebord  du  toit  de  quelque; 
habitation  rurale,  c'est  toujours  au  sentier  voisin,  au 
chemin,  à  la  route,  qu'il  va  récolter  de  quoi  bâtir,  sans 
se  laisser  distraire  du  travail  par  le  continuel  passage  des 
gens  et  des  bestiaux.  Il  faut  voir  l'active  Abeille  à  l'œuvre 
quand  le  chemin  resplendit  de  blancheur  sous  les  rayons 
d'un  soleil  ardent.  Entre  la  ferme  voisine,  chantier  où  l'on 


530  SOUVENIRS  ENTOMOLOGIQUES 

construit,  et  la  route,  chantier  où  le  mortier  se  prépare, 
bruit  le  grave  murmure  des  arrivants  et  des  partants  qui 
se  succèdent,  se  croisent  sans  interruption.  L'air  semble 
traversé  par  de  continuels  traits  de  fumée,  tant  l'essor  des 
travailleurs  est  direct  et  rapide.  Les  partants  s'en  vont 
avec  une  pelote  de  mortier  de  la  grosseur 
d'un  grain  de  plomb  à  lièvre;  les  arri- 
vants aussitôt  s'installent  aux  endroits 
les  plus  durs,  les  plus  secs.  Tout  le 
corps  en  vibration,  ils  grattent  du  bout 
des  mandibules,  ils  ratissent  avec  les 
la  KO  orne  tarscs    autéricurs ,     pour    extraire    des 

des  murailles.  '      ^ 

atomes  de  terre  et  des  granules  de  sable, 
qui,  roulés  entre  les  dents,  s'imbibent  de  salive  et  se 
prennent  en  une  masse  commune.  L'ardeur  au  travail 
est  telle,  que  l'ouvrier  se  laisse  écraser  sous  les  pieds  des 
passants  plutôt  que  d'abandonner  son  ouvrage. 

Enfin  le  Chalicodomc  des  murailles,  qui  recherche  la 
solitude,  loin  des  habitations  de  l'homme,  se  montre  rare- 
ment sur  les  chemins  battus,  peut-être  parce  qu'ils  sont 
trop  éloignés  des  lieux  oîi  il  construit.  Pourvu  qu'il  trouve 
à  proximité  du  galet  adopté  comme  emplacement  du  nid, 
de  la  terre  sèche,  riche  en  menus  graviers,  cela  lui  suffit. 

L'Hyménoptère  peut  construire  tout  à  fait  à  neuf,  sur  un 
emplacement  qui  n'a  pas  encore  été  occupé;  ou  bien 
utiliser  les  cellules  d'un  vieux  nid,  après  les  avoir  restau- 
rées. Examinons  d'abord  le  premier  cas. 

Après  avoir  fait  le  choix  de  son  galet,  le  Chalicodome 
des  murailles  }'■  arrive  avec  une  pelote  de  mortier  entre  les 
mandibules,  et  la  dispose  en  un  bourrelet  circulaire  sur 


LES  CHALICODOMES  331 

la  surface  du  caillou.  Les  pattes  antérieures  et  les  man- 
dibules surtout,  premiers  outils  du  maçon,  mettent  en 
œuvre  la  matière,  que  maintient  plastique  l'humeur  sali- 
vaire  peu  à  peu  dégorgée.  Pour  consolider  le  pisé,  des 
graviers  anguleux,  de  la  grosseur  d'une  lentille,  sont 
enchâssés  un  à  un,  mais  seulement  à  l'extérieur,  dans  la 
masse  encore  molle.  Voilà  la  fondation  de  l'édifice.  A  cette 
première  assise  en  succèdent  d'autres,  jusqu'à  ce  que  la 
cellule  ait  la  hauteur  voulue,  de  deux  à  trois  centimètres. 
Nos  maçonneries  sont  formées  de  pierres  superposées, 
et  cimentées  entre  elles  par  la  chaux.  L'ouvrage  du 
Chalicodome  peut  soutenir  la  comparaison  avec  le  nôtre. 
Pour  faire  économie  de  main-d'œuvre  et  de  mortier, 
l'Hyménoptère,  en  effet,  emploie  de  gros  matériaux,  de 
volumineux  graviers,  pour  lui  vraies  pierres  de  taille.  Il 
les  choisit  un  par  un  avec  soin,  bien  durs,  presque  tou- 
jours avec  des  angles  qui,  agencés  les  uns  dans  les  autres, 
se  prêtent  mutuel  appui  et  concourent  à  la  solidité  de 
l'ensemble.  Des  couches  de  mortier,  interposées  avec 
épargne,  les  maintiennent  unis.  Le  dehors  de  la  cellule 
prend  ainsi  l'aspect  d'un  travail  d'architecture  rustique, 
où  les  pierres  font  saillie  avec  leurs  inégalités  naturelles; 
mais  l'intérieur,  qui  demande  surface  plus  fine  pour  ne 
pas  blesser  la  tendre  peau  du  ver,  est  revêtu  d'un  crépi 
de  mortier  pur.  Du  reste,  cet  enduit  interne  est  déposé 
sans  art,  on  pourrait  dire  à  grands  coups  de  truelle  ;  aussi  le 
ver  a-t-il  soin,  lorsque  la  pâtée  de  miel  est  finie,  de  se  faire 
un  cocon  et  de  tapisser  de  soie  la  grossière  paroi  de  sa 
demeure.  Au  contraire,  les  Anthophores  et  les  Halictes, 
dont  les  larves  ne  se  tissent  pas  de  cocon,  glacent  délica- 


335  SOUVENIRS  ENTOMOLOGIOUES 

tement  la  tace  intérieure  de  leurs  cellules  de  terre  et  lui 
donnent  le  poli  de  l'ivoire  travaillé. 

La  construction,  dont  l'axe  est  toujours  à  peu  près 
vertical  et  dont  l'orifice  regarde  le  haut,  pour  ne  pas 
laisser  écouler  le  miel,  de  nature  assez  fluide,  diffère  un 
peu  de  forme  suivant  la  base  qui  la  supporte.  Assise  sur 
une  surface  horizontale,  elle  s'élève  en  manière  de  petite 
tour  ovalaire  :  fixée  sur  une  surface  verticale  ou  inclinée, 
elle  ressemble  à  la  moitié  d'un  dé  à  coudre  coupé  dans 
le  sens  de  sa  longueur.  Dans  ce  cas,  l'appui  lui-même,  le 
galet,  complète  la  paroi  d'enceinte. 

La  cellule  terminée,  l'Abeille  s'occupe  aussitôt  de 
l'approvisionnement.  Les  fleurs  du  voisinage,  en  particu- 
lier celles  du  genêt  épine-fleurie  {Genista  scorpius),  qui 
dorent  au  mois  de  mai  les  alluvions  des  torrents,  lui 
fournissent  liqueur  sucrée  et  pollen.  Elle  arrive,  le  jabot 
gonflé  de  miel,  et  le  ventre  jauni  en  dessous  de  poussière 
pollinique.  Elle  plonge  dans  la  cellule  la  tête  la  première 
et  pendant  quelques  instants  on  la  voit  se  livrer  à  des 
haut-le-corps,  signe  du  dégorgement  de  la  purée  miel- 
leuse. Le  jabot  vide,  elle  sort  de  la  cellule  pour  y  rentrer 
à  l'instant  même,  mais  cette  fois  à  reculons.  Maintenant, 
avec  les  deux  pattes  de  derrière,  l'Abeille  se  brosse  la  face 
inférieure  du  ventre  et  en  fait  tomber  la  charge  de  pollen. 
Nouvelle  sortie  et  nouvelle  rentrée  la  tête  la  première.  Il 
s'agit  de  brasser  la  matière  avec  la  cuiller  des  mandi- 
bules, et  de  faire  du  tout  un  mélange  homogène.  Ce  tra- 
vail de  mixtion  ne  se  répète  pas  à  chaque  voyage  :  il 
n'a  lieu  que  de  loin  en  loin,  quand  les  matériaux  sont 
amassés  en  quantité  notable. 


LES  CHALICODOMES  553 

L'approvisionnement  est  au  complet  lorsque  la  cellule 
est  à  demi  pleine.  Il  reste  à  pondre  un  œuf  à  la  surface 
de  la  pâtée  et  à  fermer  le  domicile.  Tout  cela  se  fait  sans 
délai.  La  clôture  consiste  en  un  couvercle  de  mortier  pur, 
que  l'abeille  construit  progressivement  de  la  circonférence 
au  centre.  Deux  jours  au  plus  m'ont  paru  nécessaires 
pour  l'ensemble  du  travail,  à  la  condition  que  le  mauvais 
temps,  ciel  pluvieux  ou  simplement  nuageux,  ne  vienne 
pas  interrompre  l'ouvrage.  Puis,  adossée  à  cette  première 
cellule,  une  seconde  est  bâtie  et  approvisionnée  de  la 
même  manière.  Une  troisième,  une  quatrième,  etc.,  suc- 
cèdent, toujours  pourvues  de  miel,  d'un  œuf,  et  clôturées 
axant  la  fondation  de  la  suivante.  Tout  travail  commencé 
est  poursuivi  jusqu'à  parfaite  exécution;  l'Abeille  n'entre- 
prend nouvelle  cellule  que  lorsque  sont  terminés,  pour  la 
précédente,  les  quatre  actes  de  la  construction,  de 
l'approvisionnement,  de  la  ponte  et  de  la  clôture. 

Comme  le  Chalicodome  des  murailles  travaille  tou- 
jours solitaire  sur  le  galet  dont  il  a  fait  choix,  et  se  montre 
même  fort  jaloux  de  son  emplacement  lorsque  des  voisins 
viennent  s'y  poser,  le  nombre  des  cellules  adossées  l'une 
à  l'autre  sur  le  même  caillou  n'est  pas  considérable,  de 
six  à  dix  le  plus  souvent.  Huit  larves  environ,  est-ce  là 
toute  la  famille  de  l'HyménoptèrePou  bien  celui-ci  va-t-il 
établir  après,  sur  d'autres  galets,  progéniture  plus  nom- 
breuse? La  surface  de  la  même  pierre  est  assez  large  pour 
fournir  encore  appui  à  d'autres  cellules,  si  la  ponte  le 
réclamait;  l'Abeille  pourrait  y  bâtir  très  à  l'aise,  sans  se 
mettre  en  recherche  d'un  autre  emplacement,  sans  quitter 
le  galet  auquel  attachent  les  habitudes,  la  longue  fréqucn- 


334  SOUVENIRS  EXTOMOLOGIOUES 

tation.  Il  me  paraît  donc  fort  probable  que  la  famille,  peu 
nombreuse,  est  établie  au  complet  sur  le  même  caillou, 
du  moins  lorsque  le  Chalicodome  bâtit  à  neuf. 

Les  six  à  dix  cellules  composant  le  groupe  sont  certes 
demeure  solide,  avec  leur  revêtement  rustique  de  gra- 
viers; mais  l'épaisseur  de  leurs  parois  et  de  leurs  cou- 
vercles, deux  millimètres  au  plus,  ne  paraît  guère  suffi- 
sante pour  défendre  les  lar\'es  quand  viendront  les  intem- 
péries. Assis  sur  sa  pierre,  en  plein  air,  sans  aucune 
espèce  d'abri,  le  nid  subira  les  ardeurs  de  l'été,  qui  feront 
de  chaque  cellule  une  étuve  étouffante,  puis  les  pluies 
de  l'automne,  qui  lentement  corroderont  l'ouvrage;  puis 
encore  les  gelées  d'hiver,  qui  émietteront  ce  que  les  pluies 
auront  respecté.  Si  dur  que  soit  le  ciment,  pourra-t-il 
résister  à  toutes  ces  causes  de  destruction  ;  et  s'il  résiste, 
les  larvées,  abritées  par  une  paroi  trop  mince,  n'auront- 
elles  pas  à  redouter  chaleur  trop  forte  en  été,  froid  trop 
vif  en  hiver? 

Sans  avoir  fait  tous  ces  raisonnements,  l'Abeille  n'agit 
pas  moins  avec  sagesse.  Toutes  les  cellules  terminées,  elle 
maçonne  sur  le  groupe  un  épais  couvert,  qui,  formé  d'une 
matière  inattaquable  par  l'eau  et  conduisant  mal  la  chaleur, 
à  la  fois  défend  de  l'humidité,  du  chaud  et  du  froid.  Cette 
matière  est  l'habituel  mortier,  la  terre  gâchée  avec  de  la 
salive;  mais,  cette  fois,  sans  mélange  de  menus  cailloux. 
L'Hyménoptère  en  applique,  pelote  par  pelote,  truelle 
par  truelle,  une  couche  d'un  centimètre  d'épaisseur  sur 
l'amas  des  cellules,  qui  disparaissent  complètement  noyées 
au  centre  de  la  minérale  couverture.  Cela  fait,  le  nid  a  la 
forme  d'une  sorte  de  dôme  grossier,  équivalant  en  gros- 


LES  CHALICODOMES  335 

seur  à  la  moitié  d'une  orange.  On  le  prendrait  pour  une 
boule  de  boue  qui,  lancée  contre  une  pierre,  s'y  serait  à 
demi  écrasée  et  aurait  séché  sur  place.  Rien  au  dehors 
ne  trahit  le  contenu,  aucune  apparence  de  cellules,  aucune 
apparence  de  travail.  Pour  un  œil  non  exercé,  c'est  un 
éclat  fortuit  de  boue,  et  rien  de  plus. 

La  dessiccation  de  ce  couvert  général  est  prompte  à 
l'égal  de  celle  de  nos  ciments  hydrauliques;  et  alors  la 
dureté  du  nid  est  presque  comparable  à  celle  d'une  pierre. 
Il  faut  une  solide  lame  de  couteau  pour  entamer  la  con- 
struction. Disons,  pour  terminer,  que,  sous  sa  forme  finale, 
le  nid  ne  rappelle  en  rien  l'ouvrage  primitif,  tellement 
que  l'on  prendrait  pour  travail  de  deux  espèces  différentes 
les  cellules  du  début,  élégantes  tourelles,  à  revêtement 
de  cailloutage,  et  le  dôme  de  la  fin,  en  apparence  simple 
amas  de  boue.  Mais  grattons  le  couvert  de  ciment,  et 
nous  trouverons  en  dessous  les  cellules  et  leurs  assises  de 
menus  cailloux  parfaitement  reconnaissables. 

Au  lieu  de  bâtir  à  neuf,  sur  un  galet  qui  n'a  pas  été 
encore  occupé,  le  Chalicodome  des  murailles  volontiers 
utilise  les  \àeux  nids  qui  ont  traversé  l'année  sans  subir 
notables  dommages.  Le  dôme  de  mortier  est  resté,  bien  peu 
s'en  faut,  ce  qu'il  était  au  début,  tant  la  maçonnerie  a 
été  solidement  construite;  seulement,  il  est  percé  d'un 
certain  nombre  d'orifices  ronds  correspondant  aux  cham- 
bres, aux  cellules  qu'habitaient  les  lan,-es  de  la  généra- 
tion passée.  Pareilles  demeures,  qu'il  suffit  de  réparer 
un  peu  pour  les  mettre  en  bon  état,  économisent  grande 
dépense  de  temps  et  de  fatigue;  aussi  les  Abeilles 
maçonnes  les  recherchent  et  ne  se  décident  pour  des  con- 


3)6  SOUVENIRS  ENTO  MO  LOGIQUES 

structions  nouvelles  que  lorsque  les  vieux  nids  viennent 
à  leur  manquer. 

D'un  même  dôme  il  sort  plusieurs  habitants,  frères  et 
sœurs,  mâles  roux  et  femelles  noires,  tous  lignée  de  la 
même  Abeille.  Les  mâles,  qui  mènent  vie  insouciante, 
ignorent  tout  travail  et  ne  reviennent  aux  maisons  de 
pisé  que  pour  faire  un  instant  la  cour  aux  dames,  ne  se 
soucient  de  la  masure  abandonnée.  Ce  qu'il  leur  faut, 
c'est  le  nectar  dans  l'amphore  des  fleurs,  et  non  le  mor- 
tier à  gâcher  entre  les  mandibules.  Restent  les  jeunes 
mères,  seules  chargées  de  l'avenir  de  la  famille.  A  qui 
d'entre  elles  reviendra  l'immeuble,  l'héritage  du  vieux 
nid?  Comme  sœurs,  elles  y  ont  droit  égal  :  ainsi  le  déci- 
derait notre  justice,  depuis  que,  progrès  énorme,  elle 
s'est  affranchie  de  l'antique  et  sauvage  droit  d'aînesse. 
Mais  les  Chalicodomes  en  sont  toujours  à  la  base 
première  de  la  propriété  :  le  droit  du  premier  occupant. 

Lors  donc  que  l'heure  de  la  ponte  approche,  l'Abeille 
s'empare  du  premier  nid  libre  à  sa  convenance,  s'y 
établit;  et  malheur  désormais  à  qui  viendrait,  voisine  ou 
sœur,  lui  en  disputer  la  possession.  Des  poursuites  achar- 
nées, de  chaudes  bourrades,  auraient  bientôt  mis  en  fuite 
la  nouvelle  arrivée.  Des  diverses  cellules  qui  bâillent, 
comme  autant  de  puits,  sur  la  rondeur  du  dôme,  une 
seule  pour  le  moment  est  nécessaire  ;  mais  l'Abeille  calcule 
très  bien  que  les  autres  auront  plus  tard  leur  utilité  pour 
le  restant  des  œufs;  et  c'est  avec  une  vigilance  jalouse 
qu'elle  les  surveille  toutes  pour  en  chasser  qui  viendrait 
les  visiter.  Aussi  n'ai-je  pas  souvenir  d'avoir  vu  deux 
maçonnes  travailler  à  la  fois  sur  le  même  galet. 


LE  CHALICODOME  DES  ARBUSTES 


LES  CHALICODOMES  3)7 

L'ouvrage  est  maintenant  très  simple.  L'Hyménoptèrc 
examine  l'intérieur  de  la  vieille  cellule  pour  reconnaître 
les  points  qui  demandent  réparation.  Il  arrache  les  lam- 
beaux de  cocon  tapissant  la  paroi,  extrait  les  débris  ter- 
reux provenant  de  la  voûte  qu'a  percée  l'habitant  pour 
sortir,  crépit  de  mortier  les  endroits  délabrés,  restaure 
un  peu  l'orifice,  et  tout  se  borne  là.  Suivent  l'approvi- 
sionnement, la  ponte  et  la  clôture  de  la  chambre.  Quand 
toutes  les  cellules,  l'une  après  l'autre,  sont  ainsi  garnies, 
le  couvert  général,  le  dôme  de  mortier,  reçoit  quelques 
réparations  s'il  en  est  besoin;  et  c'est  fini. 

A  la  vie  solitaire,  le  Chalicodome  de  Sicile  préfère 
compagnie  nombreuse;  et  c'est  par  centaines,  très  souvent 
par  nombreux  milliers,  qu'il  s'établit  à  la  face  inférieure 
des  tuiles  d'un  hangar  ou  du  rebord  d'un  toit.  Ce  n'est 
pas  ici  véritable  société,  avec  des  intérêts  communs,  objet 
de  l'attention  de  tous;  mais  simple  rassemblement,  où 
chacun  travaille  pour  soi  et  ne  se  préoccupe  des  autres; 
enfin  une  cohue  de  travailleurs  rappelant  l'essaim  d'une 
ruche  uniquement  par  le  nombre  et  l'ardeur.  Le  mortier 
mis  en  œuvre  est  le  même  que  celui  du  Chalicodome  des 
murailles,  aussi  résistant,  aussi  imperméable,  mais  plus 
fin  et  sans  cailloutage.  Les  vieux  nids  sont  d'abord 
utilisés.  Toute  chambre  libre  est  restaurée,  approvisionnée 
et  scellée.  Mais  les  anciennes  cellules  sont  loin  de  suffire 
à  la  population,  qui,  d'une  année  à  l'autre,  s'accroît  rapi- 
dement. Alors,  à  la  surface  du  nid,  dont  les  habitacles 
sont  dissimulés  sous  l'ancien  couvert  général  de  mortier, 
d'autres    cellules    sont    bâties,  tant  qu'en  réclament  les 

I.  33 


338  SOUVENIRS  ENTOMOLOGIOUES 

besoins  de  la  ponte.  Elles  sont  couchées  horizontalement 
ou  à  peu  près,  les  unes  à  côté  des  autres,  sans  ordre 
aucun  dans  leur  disposition.  Chaque  constructeur  a  les 
coudées  franches.  Il  bâtit  où  il  veut,  à  la  seule  condition 
de  ne  pas  gêner  le  travail  des  voisins  ;  sinon  les  houspil- 
lages  des  intéressés  le  rappellent  à  l'ordre.  Les  cellules 
s'amoncellent  donc  au  hasard  sur  ce  chantier  où  ne  règne 
aucun  esprit  d'ensemble.  Leur  forme  est  celle  d'un  dé  à 
coudre  partagé  suivant  l'axe,  et  leur  enceinte  se  complète 
soit  par  les  cellules  adjacentes,  soit  par  la  surface  du  vieux 
nid.  Au  dehors,  elles  sont  rugueuses  et  montrent  une  super- 
position de  cordons  noueux  correspondant  aux  diverses 
assises  de  mortier.  Au  dedans,  la  paroi  en  est  égalisée 
sans  être  lisse,  le  cocon  du  ver  devant  plus  tard  suppléer 
le  poli  qui  manque. 

A  mesure  qu'elle  est  bâtie,  chaque  cellule  est  immédia- 
tement approvisionnée  et  murée,  ainsi  que  vient  de  nous 
le  montrer  le  Chalicodome  des  murailles.  Semblable 
travail  se  poursuit  pendant  la  majeure  partie  du  mois  de 
mai.  Enfin  tous  les  œufs  sont  pondus,  et  les  Abeilles, 
sans  distinction  de  ce  qui  leur  appartient  et  de  ce  qui  ne 
leur  appartient  pas,  entreprennent  en  commun  l'abri 
général  de  la  colonie.  C'est  une  épaisse  couche  de  mortier, 
qui  remplit  les  intervalles  et  recouvre  l'ensemble  des 
cellules.  Finalement,  le  nid  commun  a  l'aspect  d'une  large 
plaque  de  boue  sèche,  très  irrégulièrement  bombée,  plus 
épaisse  au  centre,  noyau  primitif  de  l'établissement,  plus 
mince  aux  bords,  où  ne  sont  encore  que  des  cellules  de 
fondation  nouvelle  et  d'une  étendue  fort  variable  suivant 
le  nombre  des  travailleurs  et,  par  conséquent,  suivant 


LES  CHALICODOMES  339 

l'âge  du  nid  premier  fondé.  Tel  de  ces  nids  n'est  guère 
plus  gr.md  que  la  main;  tel  autre  occupe  la  majeure 
partie  du  rebord  d'une  toiture  et  se  mesure  par  mètres 
carrés. 

Travaillant  seul,  ce  qui  n'est  pas  rare,  sur  le  contre- 
vent d'une  fenêtre  abandonnée,  sur  une  pierre,  sur  un 
rameau  des  haies,  le  Chalicodome  de  Sicile  n'agit  pas 
d'autre  manière.  S'il  s'établit,  par  exemple,  sur  un 
rameau,  l'Hyménoptère  commence  par  mastiquer  solide- 
ment sur  l'étroit  appui  la  base  de  sa  cellule.  Ensuite 
la  construction  s'élève  et  prend  forme  d'une  tourelle  verti- 
cale. A  cette  première  cellule  approvisionnée  et  scellée  en 
succède  une  autre,  ayant  pour  soutien,  outre  le  rameau,  le 
travail  déjà  fait.  De  six  à  dix  cellules  sont  ainsi  groupées 
l'une  à  côté  de  l'autre.  Puis  un  couvert  général  de  mor- 
tier enveloppe  le  tout  et  englobe  dans  son  épaisseur  le 
rameau,  ce  qui  fournit  solide  point  d'attache. 


XXI 

EXPÉRIENCES 


Édifiés  sur  des  galets  de  petit  volume,  que  l'on  peut 
transporter  où  bon  vous  semble,  déplacer,  échanger 
entre  eux,  sans  troubler  soit  le  travail  du  constructeur, 
soit  le  repos  des  habitants  des  cellules,  les  nids  du  Chali- 
codome  des  murailles  se  prêtent  facilement  à  l'expéri- 
mentation, seule  méthode  qui  puisse  jeter  un  peu  de 
clarté  sur  la  nature  de  l'instinct.  Pour  étudier  avec 
quelque  fruit  les  facultés  psychiques  de  la  bête,  il  ne 
suffit  pas  de  savoir  profiter  des  circonstances  qu'un 
heureux  hasard  présente  à  l'observation;  il  faut  savoir 
en  faire  naître  d'autres,  les  varier  autant  que  possible,  et 
les  soumettre  à  un  contrôle  mutuel  ;  il  faut  enfin  expéri- 
menter pour  donner  à  la  science  une  base  solide  de  faits. 
Ainsi  s'évanouiront  un  jour,  en  face  de  documents  précis, 
les  clichés  fantaisistes  dont  nos  livres  sont  encombrés  : 
Scarabée  conviant  des  collègues  à  lui  prêter  main  forte 
pour  retirer  sa  pilule  du  fond  d'une  ornière,  Sphex 
dépeçant  sa  mouche  pour  la  transporter  malgré  l'obstacle 


34=  SOUVENIRS  ENTOMOLOGIQUES 

du  vent,  et  tant  d'autres  dont  abuse  qui  veut  trouver 
dans  l'animal  ce  qui  n'y  est  réellement  pas.  Ainsi  encore 
se  prépareront  les  matériaux  qui,  mis  en  œuvre  tôt  ou 
tard  par  une  main  savante,  rejetteront  dans  l'oubli  des 
théories  prématurées,  assises  sur  le  vide. 

Réaumur.  d'habitude,  se  borne  à  relever  les  faits  tels 
qu'ils  se  présentent  à  lui  dans  le  cours  normal  des  choses, 
et  ne  songe  à  scruter  plus  avant  le  savoir-faire  de  l'insecte 
au  moyen  de  conditions  artificiellement  réalisées.  A  son 
époque  tout  était  à  faire  ;  et  la  moisson  est  si  grande,  que 
l'illustre  moissonneur  va  au  plus  pressé,  la  rentrée  de  la 
récolte,  et  laisse  à  ses  successeurs  l'examen  en  détail  ue 
grain  et  de  l'épi.  Néanmoins,  au  sujet  du  Chalicodomd 
des  murailles,  il  mentionne  une  expérience  entreprise  par 
son  ami  Du  Hamel.  Il  raconte  comment  un  nid  d'Abeille 
maçonne  fut  renfermé  sous  un  entonnoir  en  \'erre,  dont 
on  avait  eu  soin  de  boucher  le  bout  avec  une  simple 
gaze.  Il  en  sortit  trois  mâles  qui,  étant  venus  à  bout  d'un 
mortier  dur  comme  pierre,  ne  tentèrent  pas  de  percer 
une  fine  gaze  ou  jugèrent  ce  travail  au-dessus  de  leurs 
forces.  Les  trois  Abeilles  périrent  sous  l'entonnoir.  Com- 
munément les  insectes,  ajoute  Réaumur,  ne  savent  faire 
que  ce  qu'ils  ont  besoin  de  faire  dans  l'ordre  ordinaire  de 
la  nature. 

L'expérience  ne  me  satisfait  pas,  pour  deux  motifs.  Et 
d'abord,  donner  à  couper  une  gaze  à  des  ouvriers  outillés 
pour  percer  un  pisé  équivalent  du  tuf,  ne  me  paraît  pas 
inspiration  heureuse  :  on  ne  peut  demander  à  la  pioche 
d'un  terrassier  le  travail  des  ciseaux  d'une  couturière.  En 
second  lieu,  la  transparente  prison  de  verre  me  semble 


EXPÉRIENCES  34j 

mal  choisie.  Dès  qu'il  s'est  ouvert  un  passage  à  travers 
l'épaisseur  de  son  dôme  de  terre,  l'insecte  se  trouve 
au  jour,  à  la  lumière,  et  pour  lui  le  jour,  la  lumière,  c'est 
la  délivrance  finale,  c'est  la  liberté.  Il  se  heurte  à  un 
obstacle  invisible,  le  verre  ;  pour  lui  le  verre  est  un  rien 
qui  arrête.  Par  de  là,  il  voit  l'étendue  libre,  inondée  de 
soleil.  Il  s'exténue  en  efforts  pour  y  voler,  incapable  de 
comprendre  l'inutilité  de  ses  tentatives  contre  cette  étrange 
barrière  qui  ne  se  voit  pas.  Il  périt  enfin  épuisé,  sans 
avoir  donné,  dans  son  obstination,  un  regard  à  la  gaze 
fermant  la  cheminée  conique.  L'expérience  est  à  refaire 
en  de  meilleures  conditions. 

L'obstacle  que  je  choisis  est  du  papier  gris  ordinaire, 
suffisamment  opaque  pour  maintenir  l'insecte  dans 
l'obscurité,  assez  mince  pour  ne  pas  présenter  de  résis- 
tance sérieuse  aux  efforts  du  prisonnier.  Comme  il  5'  a 
fort  loin,  en  tant  que  nature  de  barrière,  d'une  cloison 
de  papier  à  une  voûte  de  pisé,  informons-nous  d'abord  si 
le  Chalicodome  des  murailles  sait,  ou,  pour  mieux  dire, 
peut  se  faire  jour  à  travers  pareille  cloison.  Les  mandi- 
bules, pioches  aptes  à  percer  le  dur  mortier,  sont-elles 
également  des  ciseaux  propres  à  couper  une  mince 
membrane?  Voilà  le  point  dont  il  faut  avant  tout 
s'informer. 

En  février,  alors  que  l'insecte  est  déjà  dans  son  état 
parfait,  je  retire,  sans  les  endommager,  un  certain  nombre 
de  cocons  de  leurs  cellules,  et  je  les  introduis,  chacun  à 
part,  dans  un  bout  de  roseau,  fermé  à  une  extrémité  par 
la  cloison  naturelle  du  nœud,  ouvert  à  l'autre.  Ces 
fragments  de  roseau  représenteront  les  cellules  du  nid» 


544  SOUVENIRS  ENTOMOLOGIQUES 

Les  cocons  y  sont  introduits  de  manière  que  la  tête  de 
l'insecte  soit  tournée  vers  l'orifice.  Enfin  mes  cellules 
artificielles  sont  clôturées  de  différentes  manières.  Les  unes 
reçoivent  dans  leur  ouverture  un  tampon  de  terre  pétrie,  j 
qui,  desséchée,  équivaudra  en  épaisseur  et  en  consistance 
au  plafond  de  mortier  du  nid  naturel.  Les  autres  ont  pour 
clôture  un  cylindre  de  sorgho  à  balai,  épais  au  moins 
d'un  centimètre  ;  enfin  quelques-unes  sont  bouchées  avec 
une  rondelle  de  papier  gris  solidement  fixée  par  les  bords. 
Tous  ces  bouts  de  roseau  sont  disposés  à  côté  l'un  de 
l'autre  dans  une  boîte,  verticalement,  et  la  cloison  de  ma 
fabrique  en  haut.  Les  insectes  sont  donc  dans  la  position 
exacte  qu'ils  avaient  dans  le  nid.  Pour  s'ouvrir  un  passage, 
ils  doivent  faire  ce  qu'ils  auraient  fait  sans  mon  interven- 
tion :  fouiller  la  paroi  située  au-dessus  de  leur  tête. 
J'abrite  le  tout  sous  une  large  cloche  de  verre,  et  j'attends 
le  mois  de  mai,  époque  de  la  sortie. 

Les  résultats  dépassent,  et  de  beaucoup,  mes  prévisions. 
Le  tampon  de  terre,  œuvre  de  mes  doigts,  est  percé  d'un 
trou  rond,  ne  différant  en  rien  de  celui  que  le  Chalico- 
dome  pratique  à  travers  son  dôme  natal  de  mortier.  La 
barrière  végétale,  si  nouvelle  pour  mon  prisonnier,  c'est- 
à-dire  le  cylindre  en  tige  de  sorgho,  s'ouvre  pareillement 
d'un  orifice  que  l'on  dirait  fait  à  l'emporte-pièce.  Enfin 
l'opercule  de  papier  gris  livre  passage  à  l'Hyménoptère, 
non  par  une  effraction,  une  déchirure  violente,  mais 
encore  au  moyen  d'un  trou  rond  nettement  délimité. 
Donc  mes  Abeilles  sont  capables  d'un  travail  pour  lequel 
elles  n'étaient  pas  nées;  elles  font,  pour  sortir  de  leurs 
cellules  de  roseau,  ce  que  leur  race  n'avait  probablement 


EXPÉRIENCES  345 

jamais  fait;  elles  perforent  la  paroi  de  moelle  de  sorgho, 
elles  trouent  la  barrière  de  papier,  comme  elles  auraient 
percé  leur  naturel  plafond  de  pisé.  Quand  vient  le  moment 
de  se  libérer,  la  nature  de  l'obstacle  ne  les  arrête  pas, 
pourvu  qu'il  ne  soit  pas  au-dessus  de  leurs  forces;  et, 
désormais,  des  raisons  d'impuissance  ne  peuvent  être 
invoqués  s'il  s'agit  d'une  simple  barrière  de  papier. 

En  même  temps  que  les  cellules  faites  de  bouts  de  roseau, 
étaient  préparés  et  mis  sous  la  cloche  deux  nids  intacts 
assis  sur  leurs  galets.  Sur  l'un  d'eux  j'ai  fixé  une  feuille 
de  papier  gris  étroitement  appliquée  contre  le  dôme  de 
mortier.  Pour  sortir,  l'insecte  devra  percer  la  cloche  de 
terre,  puis  la  feuille  de  papier,  qui  lui  succède  sans  inter- 
valle vide.  Autour  de  l'autre,  j'ai  collé  sur  la  pierre  un 
petit  cône  du  même  papier  gris;  il  y  a  donc  ici,  comme 
dans  le  premier  cas,  double  enceinte,  paroi  de  papier, 
avec  cette  différence  que  les  deux  enceintes  ne  font  plus 
immédiatement  suite  l'une  à  l'autre,  mais  sont  séparées 
par  un  intervalle  vide,  d'un  centimètre  environ  à  la  base, 
et  croissant  à  mesure  que  le  cône  s'élève. 

Les  résultats  de  ces  deux  préparations  sont  tout  diffé- 
rents. Les  Hyménoptères  du  nid  à  feuille  de  papier  appli- 
quée sur  le  dôme  sans  intervalle,  sortent  en  perçant  la 
double  enceinte,  dont  la  dernière,  l'enveloppe  de  papier, 
est  trouée  d'un  orifice  rond  bien  net,  comme  nous  en  ont 
déjà  montré  les  cellules  en  bout  de  roseau  fermées  d'un 
couvercle  de  même  nature.  Pour  la  seconde  fois,  nous 
reconnaissons  ainsi  que,  si  le  Chalicodome  s'arrête  devant 
une  barrière  de  papier,  la  cause  n'en  est  pas  son  impuis- 
sance contre  pareil  obstacle.  Au  contraire,  après  s'être 


J46  SOUVENIRS  ENTOMOLOGIOUES 

fait  jour  à  travers  le  dôme  de  terre,  les  habitants  du  nid 
recouvert  du  cône,  trouvant  à  distance  la  feuille  de  papier, 
n'essaient  pas  même  de  percer  cet  obstacle,  dont  ils 
auraient  si  facilement  triomphé  si  la  feuille  eût  été  appli- 
quée sur  le  nid.  Sans  tentative  de  libération,  ils  meurent 
sous  le  couvert.  Ainsi  avaient  péri,  dans  l'entonnoir  de 
verre,  les  Abeilles  de  Réaumur,  n'ayant,  pour  être  libres, 
qu'une  gaze  à  percer. 

Ce  fait  me  paraît  riche  de  conséquences.  Comment! 
Voilà  de  robustes  insectes,  pour  qui  forer  le  tuf  est  un 
jeu,  pour  qui  tampon  de  bois  tendre  et  diaphragme  de 
papier  sont  parois  si  faciles  à  trouer  malgré  la  nouveauté 
de  la  matière,  et  ces  vigoureux  démolisseurs  se  laissent 
sottement  périr  dans  la  prison  d'un  cornet,  qu'ils  éven- 
treraient  en  un  seul  coup  de  mandibules?  Cet  éventre- 
ment,  ils  le  peuvent,  mais  ils  n'y  songent  pas.  Le  motif 
de  leur  stupide  inaction  ne  saurait  être  que  celui-ci.  — 
L'insecte  est  excellemment  doué  en  outils  et  en  facultés 
instinctives  pour  accomplir  l'acte  final  de  ses  métamor- 
phoses :  l'issue  du  cocon  et  de  la  cellule.  Il  a  dans  ses 
mandibules  ciseaux,  lime,  pic,  levier,  pour  couper, 
ronger,  abattre  tant  son  cocon  et  sa  muraille  de  mortier 
que  toute  autre  enceinte,  pas  par  trop  tenace,  substituée 
à  la  paroi  naturelle  du  nid.  De  plus,  condition  majeure 
sans  laquelle  l'outillage  resterait  inutile,  il  a,  je  ne  dirai 
pas  la  volonté  de  se  servir  de  ses  outils,  mais  bien  un 
stimulant  intime  qui  l'invite  à  les  employer.  L'heure  de 
la  sortie  venue,  ce  stimulant  s'éveille,  et  l'insecte  se  met 
au  travail  du  forage. 

Peu  lui  importe  alors  que  la  matière  à  trouer  soit  le 


EXPERIENCES  347 

mortier  naturel,  la  moelle  de  sorgho,  le  papier  :  le  cou- 
vercle qui  l'emprisonne  ne  lui  résiste  pas  longtemps.  Peu 
lui  importe  même  qu'un  supplément  d'épaisseur  s'ajoute 
à  l'obstacle,  et  qu'à  l'enceinte  de  terre  se  superpose  une 
enceinte  de  papier;  les  deux  barrières,  non  séparées  par 
un  intervalle,  ne  font  qu'un  pour  rHymcnoptcre,  qui  s'y 
fait  jour  parce  que  l'acte  de  la  délivrance  se  maintient 
dans  son  unité.  Avec  le  cône  de  papier,  dont  la  paroi 
reste  peu  à  distance,  les  conditions  changent,  bien  que 
l'enceinte  totale,  au  fond,  soit  la  même.  Une  fois  sorti  de 
sa  demeure  de  terre,  l'insecte  a  fait  tout  ce  qu'il  était 
destiné  à  faire  pour  se  libérer;  circuler  librement  sur  le 
dôme  de  mortier  est  pour  lui  la  fin  de  la  délivrance,  la 
fin  de  l'acte  oi!i  il  faut  trouer.  Autour  du  nid  une  autre 
barrière  se  présente,  la  paroi  du  cornet;  mais  pour  la 
percer  il  faudrait  renouveler  l'acte  qui  vient  d'être 
accompli,  cet  acte  auquel  l'insecte  ne  doit  se  livrer 
qu'une  fois  en  sa  vie;  il  faudrait  enfin  doubler  ce  qui  de 
sa  nature  est  un,  et  l'animal  ne  le  peut,  uniquement 
parce  qu'il  n'en  a  pas  le  vouloir.  L'Abeille  maçonne  périt 
faute  de  la  moindre  lueur  d'intelligence.  Et,  dans  ce 
singulier  intellect,  il  est  de  mode  aujourd'hui  de  voir  un 
rudiment  de  la  raison  humaine!  La  mode  passera,  et  les 
faits  resteront,  nous  ramenant  aux  bonnes  vieilleries  de 
l'âme  et  de  ses  immortelles  destinées. 

Réaumur  raconte  encore  comment  son  ami  Du  Hamcl, 
ayant  saisi  avec  des  tenettes  une  Abeille  maçonne  qui 
était  entrée  en  partie  dans  une  cellule,  la  tête  la  première, 
pour  la  remplir  de  pâtée,  la  porta  dans  un  cabinet  assez 


348  SOUVENIRS  ENTOMOLOGIQUES 

éloigné  de  l'endroit  où  il  l'avait  prise.  L'Abeille  lui 
échappa  dans  ce  cabinet  et  s'envola  par  la  fenêtre.  Sur  le 
champ  Du  Hamel  se  rendit  au  nid.  La  maçonne  y  arriva 
presque  aussitôt  que  lui,  et  reprit  son  travail.  Elle 
en  parut  seulement  un  peu  plus  farouche,  conclut  le 
narrateur. 

Que  n'étiez-vous  ici,  vénéré  maître,  avec  moi  sur  les 
bords  de  l'Aygues,  vaste  nappe  de  galets  à  sec  les  trois 
quarts  de  l'année,  torrent  énorme  quand  il  pleut;  je  vous 
eusse  montré  incomparablement  mieux  que  la  fugitive 
échappée  aux  tenettes.  Vous  eussiez  assisté,  partageant 
ma  surprise,  non  à  un  bref  essor  de  la  maçonne  qui, 
transportée  dans  un  cabinet  voisin,  se  délivre  et  revient 
aussitôt  au  nid,  dont  les  environs  lui  sont  familiers;  mais 
à  des  voyages  de  long  cours  et  par  des  voies  inconnues. 
Vous  eussiez  vu  l'Abeille,  dépaysée  par  mes  soins  à  de 
grandes  distances,  rentrer  chez  elle  avec  un  tact  géogra- 
phique que  ne  désavoueraient  pas  l'Hirondelle,  le  Marti- 
net et  le  Pigeon  voyageur;  et  vous  vous  seriez  demandé, 
comme  moi,  quelle  inexplicable  connaissance  de  la  carte 
des  lieux  guide  cette  mère  en  recherche  du  nid. 

Venons  au  fait.  Il  s'agit  de  renouveler  avec  le  Chali- 
codome  des  murailles  mes  expériences  d'autrefois  avec  les 
Cerceris  :  transporter  dans  l'obscurité  l'insecte  fort  loin 
de  son  nid  et  l'abandonner  à  lui-même  après  l'avoir  mar- 
qué. Si  quelqu'un  se  trouvait  désireux  de  répéter  l'épreuve, 
je  lui  transmets  ma  manière  d'opérer,  ce  qui  pourra  abré- 
ger les  hésitations  du  début. 

L'insecte  que  l'on  destine  à  long  voyage  doit  être  évi- 
demment saisi  avec  certaines  précautions.  Pas  de  tenettes, 


EXPERIENCES  34^ 

pas  de  pinces,  qui  pourraient  fausser  une  aile,  donner  une 
entorse,  et  compromettre  la  puissance  d'essor.  Tandis  que 
l'Abeille  est  à  sa  cellule,  absorbée  dans  son  travail,  je  la 
recouvre  d'une  petite  éprouvette  de  \'errc.  En  s'envolant, 
la  maçonne  s'y  engouffre,  ce  qui  me  permet,  sans  la 
toucher,  de  la  transvaser  aussitôt  dans  un  cornet  de 
papier,  que  je  me  hâte  de  fermer.  Une  boîte  en  fer-blanc, 
boîte  d'herborisation,  me  sert  au  transport  des  prison- 
nières, chacune  dans  son  cornet. 

C'est  sur  les  lieux  choisis  comme  point  de  départ  que 
le  plus  délicat  reste  à  faire  :  marquer  chaque  captive 
avant  sa  mise  en  liberté.  Je  fais  emploi  de  craie  en  poudre 
fine,  délayée  dans  une  forte  dissolution  de  gomme  ara- 
bique. La  bouillie,  déposée  avec  un  bout  de  paille  sur  un 
point  de  l'insecte,  y  laisse  tache  blanche,  qui  promptc- 
ment  se  sèche  et  adhère  à  la  toison.  S'il  s'agit  de  marquer 
un  Chalicodome  pour  ne  pas  le  confondre  avec  un  autre 
dans  des  expériences  de  courte  durée,  comme  j'en  rappor- 
terai plus  loin,  je  me  borne  à  toucher,  de  ma  paille  chargée 
de  couleur,  le  bout  de  l'abdomen,  tandis  que  l'insecte  est  à 
demi  plongé  dans  la  cellule,  la  tête  en  bas.  Cet  attouchement 
léger  passe  inaperçu  de  l'Hyménoptère,  qui  continue  son 
travail  sans  dérangement  aucun  ;  mais  la  marque  n'est  pas 
bien  solide,  et  de  plus  elle  est  en  un  point  défavorable 
à  sa  conservation,  car  l'Abeille,  avec  ses  fréquents  coups 
de  brosse  sur  le  ventre  pour  détacher  le  pollen,  tôt  ou 
tard  la  fait  disparaître.  C'est  donc  au  beau  milieu  du 
thorax,  entre  les  ailes,  que  je  dépose  le  point  de  craie 
gommée. 

Dans  ce  travail,  l'emploi  de  gants  n'est  guère  possible  : 


350  SOUVENIRS  ENTOMOLOGIOUES 

les  doigts  réclament  toute  leur  dextérité  pour  saisir  avec 
délicatesse  la  remuante  Abeille  et  maîtriser  ses  efforts 
sans  brutale  pression.  On  voit  déjà  qu'à  ce  métier,  s'il  n'y 
a  pas  d'autre  profit,  il  y  a  du  moins  gain  assuré  de 
piqûres.  Un  peu  d'adresse  fait  éviter  le  dard,  mais  pas 
toujours.  On  s'y  résigne.  Du  reste,  la  piqûre  des  Chali- 
codomes  est  loin  d'être  aussi  cuisante  que  celle  de  l'Abeille 
domestique.  Le  point  blanc  est  déposé  sur  le  thorax;  la 
maçonne  part,  et  la  marque  se  sèche  en  route. 

Une  première  fois,  je  prends  deux  Chalicodomes  des 
murailles  occupées  à  leurs  nids  sur  les  galets  des  allu- 
vions  de  l'Aygues,  non  loin  de  Sérignan;  et  je  les  trans- 
porte chez  moi  à  Orange,  où  je  les  lâche  après  les  avoir 
marquées.  D'après  la  carte  de  l'État-major,  la  distance 
entre  les  deux  points  est  d'environ  quatre  kilomètres  en 
ligne  droite.  La  mise  en  liberté  des  captives  a  lieu  sur  le 
soir,  à  une  heure  où  les  Hyménoptères  commencent  à 
mettre  fin  aux  travaux  de  la  journée.  Il  est  alors  probable 
que  mes  deux  Abeilles  passeront  la  nuit  dans  le  voisinage. 

Le  lendemain  matin,  je  me  rends  aux  nids.  La  fraîcheur 
est  encore  trop  grande,  et  les  travaux  chôment.  Quand 
la  rosée  est  dissipée,  les  maçonnes  se  mettent  à  l'ouvrage. 
J'en  vois  une,  mais  sans  tache  blanche,  qui  apporte  du 
pollen  à  l'un  des  deux  nids  d'où  proviennent  les  voya- 
geurs que  j'attends.  C'est  une  étrangère  qui,  trouvant 
inoccupée  la  cellule  dont  j'ai  moi-même  expatrié  la  pro- 
priétaire, s'y  est  établie  et  en  a  fait  son  bien,  ignorant  que 
c'est  déjà  le  bien  d'une  autre.  Depuis  la  veille,  peut-être, 
elle  travaille  à  l'approvisionnement.  Sur  les  dix  heures, 
au  fort  de  la  chaleur,  la  maîtresse  de  céans  survient  tout 


EXl'ÉRIENCES  351 

à  coup  :  ses  droits  de  premier  occupant  sont  inscrits  pour 
moi  en  caractères  irrécusables  sur  le  thorax,  blanchi  de 
craie.  Voilà  une  de  mes  voyageuses  de  retour. 

A  travers  les  vagues  des  blés,  à  travers  les  champs 
roses  de  sainfoin,  elle  a  franchi  les  quatre  kilomètres;  et 
la  voilà  de  retour  au  nid,  après  avoir  butiné  en  route, 
car  elle  arrive,  la  vaillante,  avec  le  ventre  tout  jaune  de 
pollen.  Rentrer  chez  soi,  du  fond  de  l'horizon,  c'est  mer- 
veilleux; y  rentrer  la  brosse  à  pollen  bien  garnie,  c'est 
sublime  d'économie.  Un  voyage,  pour  les  Abeilles,  serait- 
il  voyage  forcé,  est  toujours  expédition  de  récolte.  Elle 
trouve  au  nid  l'étrangère.  —  «  Qu'est  ceci? Tu  vas  voir!  » 
Et  la  propriétaire  fond  furieuse  sur  l'autre,  qui  peut-être 
ne  songeait  à  mal.  C'est  alors,  entre  les  deux  maçonnes, 
d'ardentes  poursuites  par  les  airs.  De  temps  à  autre, 
elles  planent  presque  immobiles  face  à  face,  à  une  paire 
de  pouces  de  distance,  et,  là  sans  doute,  se  mesurant  du 
regard,  s'injurient  du  bourdonnement.  Puis,  elles  revien- 
nent s'abattre  sur  le  nid  en  litige,  tantôt  l'une,  tantôt  l'autre. 
Je  m'attends  à  les  voir  se  prendre  corps  à  corps,  à  faire 
jouer  le  dard  entre  elles.  Mon  attente  est  déçue  :  les 
devoirs  de  la  maternité  parlent  trop  impérieusement  en 
elles  pour  leur  permettre  de  risquer  la  vie  en  lavant 
l'injure  dans  un  duel  à  mort.  Tout  se  borne  à  des  démons- 
trations hostiles,  à  quelques  bourrades  sans  gravité. 

La  vraie  propriétaire  néanmoins  semble  puiser  double 
audace,  double  force  dans  le  sentiment  de  son  droit.  Elle 
prend  pied  sur  le  nid,  pour  ne  plus  le  quitter,  et  accueille 
l'autre,  chaque  fois  qu'elle  ose  s'approcher,  avec  un  frôle- 
ment d'ailes  irrité,  signe  non  équiNoquc  de  sa  juste  indi- 


352  SOUVENIRS  ENTOMOLOGIOUES 

gnation.  Découragée,  l'étrangère  finit  par  abandonner  la 
place.  A  l'instant  la  maçonne  se  remet  au  travail,  aussi 
active  que  si  elle  ne  venait  pas  de  subir  les  épreuves  de 
son  long  voyage. 

Encore  un  mot  sur  les  rixes  au  sujet  de  la  propriété. 
Quand  un  Chalicodome  est  en  expédition,  il  n'est  pas 
rare  qu'un  autre,  vagabond  sans  domicile,  visite  le  nid, 
le  trouve  à  son  gré  et  s'y  mette  au  travail,  tantôt  à  la 
même  cellule,  tantôt  à  la  cellule  voisine  s'il  y  en  a  plu- 
sieurs de  libres,  cas  habituel  des  vieux  nids.  A  son  retour, 
le  premier  occupant  ne  manque  pas  de  pourchasser  l'intrus, 
qui  finit  toujours  par  être  délogé,  tant  est  vif,  indomp- 
table chez  le  maître  le  sentiment  de  la  propriété.  Au 
rebours  de  la  sauvage  maxime  prussienne,  la  force  prime 
le  droit,  chez  les  Chalicodomes  le  droit  prime  la  force; 
autrement  ne  pourrait  s'expliquer  la  retraite  constante 
de  l'usurpateur,  qui,  pour  la  vigueur,  ne  le  cède  en  rien 
au  vrai  propriétaire.  S'il  n'a  pas  autant  d'audace,  c'est 
qu'il  ne  se  sent  pas  réconforté  par  cette  puissance  souve- 
raine, le  droit,  qui  fait  autorité,  entre  pareils,  'usque  chez 
la  brute. 

Le  second  de  mes  deux  voyageurs  ne  parut  pas,  ni  le 
jour  de  l'arrivée  du  premier,  ni  les  jours  suivants. 

Une  autre  épreuve  est  décidée,  cette  fois  avec  cinq  sujets. 
Le  lieu  de  départ,  le  lieu  de  l'arrivée,  la  distance,  les 
heures,  tout  reste  le  même.  Sur  les  cinq  expérimentés, 
j'en  retrouve  trois  à  leurs  nids  le  lendemain;  les  deux 
autres  font  défaut. 

Il  est  ainsi  parfaitement  reconnu  que  le  Chalicodome 
des  murailles,  transporté  à  quatre  kilomètres  de  distance 


EXPÉRIENCES  353 

et  relâché  dans  des  lieux  qu'il  n'a  certes  jamais  vus,  sait 
revenir  au  nid.  Mais  pourquoi  en  manque-t-il  au  rendez- 
vous,  d'abord  un  sur  deux,  puis  deux  sur  cinq?  Ce  que 
l'un  sait  faire,  l'autre  ne  le  pourrait-il?  Y  aurait-il  dispa- 
rité dans  la  faculté  qui  les  guide  au  milieu  de  l'inconnu? 
Ne  serait-ce  pas  plutôt  disparité  de  puissance  de  vol?  Le 
souvenir  me  revient  que  mes  Hyménoptères  n'étiiient  pas 
tous  partis  avec  le  même  entrain.  Les  uns,  à  peine  échap- 
pés de  mes  doigts,  s'étaient  fougueusement  lancés  dans 
les  airs,  où  je  les  avais  perdus  tout  aussitôt  de  vue  ;  les 
autres  s'étaient  laissés  choir  à  quelques  pas  de  moi  après 
courte  volée.  Ces  derniers,  la  chose  paraît  certaine,  ont 
souffert  pendant  le  trajet,  peut-être  de  la  chaleur  concen- 
trée dans  la  fournaise  de  ma  boîte.  Je  peux  bien  avoir 
endolori  la  jointure  des  ailes  pendant  l'opération  de  la 
marque,  si  difficile  à  conduire  quand  il  faut  veiller  aux 
coups  de  dard.  Ce  sont  des  éclopés,  des  invalides,  qui 
traîneront  dans  les  sainfoins  voisins,  et  non  de  vigoureux 
voiliers  comme  il  en  faut  pour  le  voyage. 

L'expérience  est  à  refaire,  en  ne  tenant  compte  que 
de  ceux  qui  partiront  aussitôt  d'entre  mes  doigts,  avec  un 
essor  franc  et  vigoureux.  Les  hésitants,  les  traînards  qui 
s'arrêtent  tout  à  côté  sur  un  buisson,  seront  laissés  hors 
de  cause.  En  outre,  j'essaierai  d'évaluer  de  mon  mieux  le 
temps  employé  pour  le  retour  au  nid.  Pour  pareille  expé- 
rience, il  me  faut  un  nombre  considérable  de  sujets  :  les 
faibles  et  tous  les  éclopés,  et  ils  seront  peut-être  nom- 
breux, devant  être  mis  au  rebut.  Le  Chalicodome  des 
murailles  ne  peut  me  fournir  la  collection  désirée  :  il 
n'est  pas  assez  fréquent  et  je  tiens  à  ne  pas  trop  troubler 


354  SOUVENIRS  ENTOMOLOGIOUES 

la  petite  peuplade  que  je  destine  à  d'autres  observations 
sur  les  bords  de  l'Aygues.  Heureusement  j'ai  chez  moi, 
en  pleine  activité,  sous  le  rebord  de  la  toiture  d'un  hangar, 
un  magnifique  nid  de  Chalicodome  de  Sicile.  Je  peux, 
dans  la  cité  populeuse,  puiser  en  aussi  grand  nombre 
que  je  voudrai.  L'insecte  est  petit,  plus  de  moitié  moindre 
que  le-  Chalicodome  des  murailles;  n'importe  :  il  n'y 
aura  que  plus  de  mérite  pour  lui  s'il  sait  franchir  les 
quatre  kilomètres  que  je  lui  réserve,  et  retrouver  son  nid. 
J'en  prends  quarante,  isolés,  comme  d'habitude,  dans  dea 
cornets. 

Une  échelle  est  dressée  contre  le  mur  pour  arriver  au 
nid  :  elle  doit  servir  à  ma  fille  Aglaé,  et  lui  permettre  de 
constater  l'instant  précis  du  retour  de  la  première  Abeille. 
La  pendule  de  la  cheminée  et  ma  montre  sont  mises  en 
concordance  pour  la  comparaison  du  moment  de  départ 
et  du  moment  d'arrivée.  Les  choses  ainsi  disposées, 
j'emporte  mes  quarante  captives  et  me  rends  au  point 
même  où  travaille  le  Chalicodome  des  murailles,  dans  les 
alluvions  de  l'Aygues.  La  course  aura  double  but  :  obser- 
vation de  la  maçonne  de  Réaumur  et  mise  en  liberté  de 
la  maçonne  sicilienne.  Pour  le  retour  de  celle-ci,  la  dis- 
tance sera  donc  encore  de  quatre  kilomètres. 

Enfin  mes  prisonniers  sont  relâchés,  tous  marqués 
d'abord  d'un  large  point  blanc  au  milieu  du  thorax.  Ce 
n'est  pas  en  vain  que  l'on  manie  du  bout  des  doigts,  un 
à  un,  quarante  irascibles  Hyménoptères,  qui  dégainent 
aussitôt  et  jouent  du  dard  empoisonné.  Avant  que  la 
marque  soit  faite,  le  coup  de  stylet  n'est  que  trop  souvent 
donné.   Mes   doigts   endoloris   ont   des  mouvements  de 


EXPÉRIENCES  355 

défense  que  la  volonté  ne  peut  toujours  réprimer.  Je  saisis 
avec  plus  de  précaution  pour  moi  que  pour  l'insecte;  je 
serre  parfois  plus  qu'il  ne  conviendrait  pour  ménager 
mes  voyageurs.  C'est  une  belle  et  noble  chose,  capable 
de  faire  braver  bien  des  périls,  que  d'expérimenter  afin 
de  soulever,  s'il  se  peut,  un  tout  petit  coin  des  voiles  de  la 
vérité;  mais  encore  est-il  permis  de  laisser  poindre  quel- 
que impatience  s'il  s'agit  de  recevoir,  en  une  courte 
séance,  quarante  coups  d'aiguillon  au  bout  des  doigts.  A 
qui  me  reprocherait  mes  coups  de  pouce  non  assez 
ménagés,  je  conseillerais  de  recommencer  l'épreuve  :  il 
jugera  par  lui-même  de  la  déplaisante  situation. 

Bref  :  soit  à  cause  des  fatigues  du  transport,  soit  par 
le  fait  de  mes  doigts  qui  ont  trop  appuyé  et  faussé  peut- 
être  quelques  articulations,  sur  mes  quarante  Hyméno- 
ptères, il  n'en  part  qu'une  vingtaine  d'un  essor  franc  et 
vigoureux.  Les  autres  vaguent  sur  les  herbages  voisins, 
inhabiles  à  conserver  l'équilibre,  ou  se  maintiennent  sur 
les  osiers  où  je  les  ai  posés,  sans  se  décider  à  prendre  le 
vol,  même  quand  je  les  excite  avec  une  paille.  Ces  défail- 
lants, ces  estropiés  à  épaules  luxées,  ces  impotents  mis  à 
mal  par  mes  doigts,  doivent  être  défalqués  de  la  liste.  Il 
en  est  parti  vingt  environ,  d'un  essor  qui  n'a  pas  hésité. 
Cela  suffit  et  largement. 

A  l'instant  même  du  départ,  rien  de  précis  dans  l'orien- 
tation adoptée,  rien  de  cet  essor  direct  vers  le  nid  que 
m'avaient  autrefois  montré  les  Cerceris  en  pareille  cir- 
constance. Aussitôt  libres,  les  Chalicodomes  fuient,  comme 
effarés,  qui  dans  une  direction,  qui  dans  la  direction  tout 
opposée.  Autant  que  le  permet  leur  vol  fougueux,  je  crois 


356  SOUVENIRS  ENTOMOLOGIOUES 

néanmoins  reconnaître  un  prompt  retour  des  Abeilles 
lancées  à  l'opposé  de  leur  demeure,  et  la  majorité  me 
semble  se  diriger  du  côté  de  l'horizon  où  se  trouve  le  nid. 
Je  laisse  ce  point  avec  des  doutes,  que  rendent  inévitables 
des  insectes  perdus  de  vue  à  une  vingtaine  de  mètres  de 
distance. 

Jusqu'ici  l'opération  a  été  favorisée  par  un  temps 
calme;  mais  voici  qui  vient  compliquer  les  affaires.  La 
chaleur  est  étouffante  et  le  ciel  se  fait  orageux.  Un  vent 
assez  fort  se  lève,  soufflant  du  sud,  précisément  la  direc- 
tion que  doivent  prendre  mes  Abeilles  pour  retourner  au 
nid.  Pourront-elles  surmonter  ce  courant  contraire, 
fendre  de  l'aile  le  torrent  aérien?  Si  elles  le  tentent,  il 
leur  faudra  voler  près  de  terre,  comme  je  le  vois  faire 
maintenant  aux  Hyménoptères  qui  continuent  encore  à 
butiner;  mais  l'essor  dans  les  hautes  régions,  d'où  elles 
pourraient  prendre  claire  connaissance  des  lieux,  leur  est, 
ce  me  semble,  interdit.  C'est  donc  avec  de  vives  appré- 
hensions sur  le  succès  de  mon  épreuve  que  je  reviens  à 
Orange,  après  avoir  essayé  de  dérober  encore  quelque 
secret  au  Chalicodome  des  galets  de  l'Aygues. 

A  peine  rentré  chez  moi,  je  vois  Aglaé,  la  joue  fleurie 
d'animation.  —  «  Deux,  fait-elle;  deux  d'arrivées  à  trois 
heures  moins  vingt,  avec  la  charge  de  pollen  sous  le 
ventre.  »  —  Un  de  mes  amis  était  survenu,  grave  person- 
nage des  lois,  qui,  mis  au  courant  de  l'affaire,  oubliant 
code  et  papier  timbré,  avait  voulu  assister,  lui  aussi,  à 
l'arrivée  de  mes  pigeons  voyageurs.  Le  résultat  l'intéres- 
sait plus  que  le  procès  du  mur  mitoyen.  Par  un  soleil 
sénégalien  et  une  chaleur  de  fournaise  réverbérée  par  la 


EXPERIENCES  y^j 

muraille,  de  cinq  minutes  en  cinq  minutes,  il  montait  à 
l'échelle,  tête  nue,  sans  autre  abri  contre  l'insolation  que 
sa  crinière  grise  et  touffue.  Au  lieu  de  l'unique  observa- 
teur que  j'avais  aposté,  je  retrouvais  deux  bonnes  paires 
d'yeux  surveillant  le  retour. 

J'avais  relâché  mes  Hyménoptères  sur  les  deux  heures; 
et  les  premiers  arrivés  rentraient  au  nid  à  trois  heures 
moins  vingt.  Trois  quarts  d'heure  à  peu  près  leur  avaient 
donc  suffi  pour  franchir  les  quatre  kilomètres;  résultat 
bien  frappant,  surtout  si  l'on  considère  que  les  Abeilles 
butinaient  en  route,  comme  en  témoignait  le  ventre  jauni 
de  pollen,  et  que,  d'autre  part,  l'essor  des  voyageurs  devait 
être  entravé  par  le  souffle  contraire  du  vent.  Trois  autres 
rentrèrent  sous  mes  yeux,  toujours  avec  la  preuve  du 
travail  fait  en  chemin,  la  charge  poUinique.  La  journée 
touchant  à  sa  fin,  l'observation  ne  pouvait  être  continuée. 
Lorsque  le  soleil  baisse,  les  Chalicodomes  quittent,  en 
effet,  le  nid  pour  aller  se  réfugier  je  ne  sais  où,  qui  d'ici, 
qui  delà;  peut-être  sous  les  tuiles  des  toits  et  dans  les 
petits  abris  des  murailles.  Je  ne  pouvais  compter  sur 
l'arrivée  des  autres  qu'à  la  reprise  des  travaux,  au  moment 
du  plein  soleil. 

Le  lendemain,  quand  le  soleil  rappela  au  nid  les  travail- 
leurs dispersés,  je  repris  le  recensement  des  Abeilles  à 
thorax  marqué  de  blanc.  Le  succès  dépassa  toutes  mes 
espérances  :  j'en  comptai  quinze,  quinze  des  expatriées 
de  la  veille,  approvisionnant  ou  maçonnant  comme 
si  rien  d'extraordinaire  ne  s'était  passé.  Puis  l'orage,  dont 
les  indices  se  multipliaient,  éclata,  et  fut  suivi  d'une  série 
de  jours  pluvieux  qui  m'empêchèrent  de  continuer. 


358  SOUVENIRS  ENTOMOLOGIQUES 

Telle  qu'elle  est,  l'expérience  suffit.  Sur  une  vingtaine 
d'H^^ménoptères  qui  m'avaient  paru  en  état  de  faire  le 
\  oyage  lorsque  je  les  avais  relâchés,  quinze  au  moins 
étaient  revenus  :  deux  dans  la  première  heure,  trois  dans 
la  soirée,  et  les  autres  le  lendemain  matin.  Ils  étaient 
revenus  malgré  le  vent  contraire  et,  difficulté  plus  grave, 
malgré  l'inconnu  des  lieux  oîi  je  les  avais  transportés.  Il 
est  indubitable,  en  effet,  qu'ils  voyaient  pour  la  première 
fois  ces  oseraies  de  l'Aygues,  choisies  par  moi  comme 
point  de  départ.  Jamais  d'eux-mêmes  ils  ne  s'étaient  éloi- 
gnés à  pareille  distance,  car  pour  bâtir  et  approvisionner 
sous  le  rebord  du  toit  de  mon  hangar,  tout  le  nécessaire 
est  à  portée.  Le  sentier  au  pied  du  mur  fournit  le  mortier  ; 
les  prairies  émaillées  de  fleurs  dont  ma  demeure  est 
entourée  fournissent  nectar  et  pollen.  Si  économes  de 
leur  temps,  ils  ne  vont  pas  chercher  à  quatre  kilomètres 
de  distance  ce  qui  abonde  à  quelques  pas  du  nid.  Du 
reste,  je  les  vois  journellement  prendre  leurs  matériaux 
de  construction  sur  le  sentier  et  faire  leurs  récoltes  sur 
les  fleurs  des  prairies,  en  particulier  sur  la  sauge  des 
prés.  Suivant  toute  apparence,  leurs  expéditions  ne 
dépassent  pas  une  centaine  de  mètres  à  la  ronde.  Com- 
ment donc  mes  dépaysées  sont-elles  revenues?  Quel  est 
leur  guide?  Ce  n'est  certes  pas  la  mémoire,  mais  une 
faculté  spéciale  qu'il  faut  se  borner  à  constater  par  ses  éton- 
nants effets,  sans  prétendre,  l'expliquer,  tant  elle  est  en 
dehors  de  notre  propre  psychologie. 


XXII 

ÉCHANGE   DES  NIDS 


Poursuivons  la  série  des  expériences  sur  le  Chalico- 
dome  des  murailles.  Par  sa  position  sur  un  galet  que  l'on 
déplace  comme  l'on  veut,  le  nid  de  cet  Hyménoptère  se 
prête  aux  plus  intéressantes  épreuves.  Voici  la  première. 

Je  change  un  nid  de  place,  c'est-à-dire  que  je  transporte 
à  une  paire  de  mètres  plus  loin  le  caillou  qui  lui  sert  de 
support.  L'édifice  et  sa  base  ne  faisant  qu'un,  le  déména- 
gement s'opère  sans  le  moindre  trouble  dans  les  cellules. 
Le  galet  est  déposé  en  lieu  découvert  et  se  trouve  bien 
en  vue  comme  il  l'était  sur  son  emplacement  naturel. 
L'Hyménoptère,  à  son  retour  de  la  récolte,  ne  peut  man- 
quer de  l'apercevoir. 

Au  bout  de  quelques  minutes,  le  propriétaire  arrive  et 
va  droit  où  était  le  nid.  Il  plane  mollement  au-dessus  de 
l'emplacement  vide,  examine  et  s'abat  au  point  précis  où 
reposait  la  pierre.  Là,  recherches  pédestres,  obstinément 
[prolongées;  puis  l'insecte  prend  l'essor  et  s'envole  au 
loin.  Son  absence  est  de  courte  durée.  Le  voici  revenu. 


360  SOUVENIRS  ENTOMOLOGIOUES 

Les  recheuhes  sont  reprises,  au  vol  ou  à  pied,  et  toujours 
sur  l'emplacement  que  le  nid  occupait  d'abord.  Nouvel 
accès  de  dépit,  c'est-à-dire  brusque  essor  à  travers  Tose- 
raie;  nouveau  retour  et  reprise  des  vaines  recherches, 
constamment  sur  l'empreinte  même  qu'a  laissée  le  galet 
déplacé.  Ces  fuites  soudaines,  ces  prompts  retours, 
ces  examens  tenaces  du  lieu  désert,  longtemps,  fort 
longtemps  se  répètent  avant  que  la  maçonne  soit  con- 
vaincue que  son  nid  n'est  plus  là.  Certainement  elle  a 
vu,  elle  a  revu  le  nid  déplacé,  car  parfois  en  volant  elle 
a  passé  en  dessus,  à  quelques  pouces;  mais  elle  n'en  fait 
cas.  Ce  nid,  pour  elle,  n'est  pas  le  sien,  mais  la  propriété 
d'une  autre  Abeille. 

Souvent  l'épreuve  se  termine  sans  qu'il  y  ait  même 
simple  visite  au  galet  changé  de  place  et  porté  à  deux 
ou  trois  mètres  plus  loin  :  l'Abeille  part  et  ne  revient  plus. 
Si  la  distance  est  moins  considérable,  un  mètre  par 
exemple,  la  maçonne  prend  pied,  plus  tôt  ou  plus  tard, 
sur  le  caillou  support  de  sa  demeure.  Elle  visite  la  cellule 
qu'elle  approvisionnait  ou  construisait  peu  auparavant;  à 
diverses  reprises  elle  y  plonge  la  tête  ;  elle  examine  pas 
à  pas  la  surface  du  galet,  et,  après  de  longues  hésitations, 
va  reprendre  ses  recherches  sur  l'emplacement  où  la 
demeure  devrait  se  trouver.  Le  nid  qui  n'est  plus  à  sa 
place  naturelle  est  définitivement  abandonné,  ne  serait-il 
distant  que  d'un  mètre  du  point  primitif.  En  vain  l'Abeille 
s'y  pose  à  plusieurs  reprises;  elle  ne  peut  le  reconnaître 
pour  sien.  Je  m'en  suis  convaincu  en  le  retrouvant,  plu- 
sieurs jours  après  l'épreuve,  exactement  dans  le  même 
état   où   il   était    lorsque  je  l'avais  déplacé.  La  cellule 


ÉCHANGE  DES  NIDS  561 

ouverte  et  à  demi  garnie  de  miel  était  toujours  ouverte 
et  livrait  son  contenu  au  pillage  des  fourmis;  la  cellule 
en  construction  était  restée  inachevée,  sans  une  nouvelle 
assise  de  plus.  L'Hyménoptère,  la  chose  est  évidente, 
pouvait  y  être  revenu,  mais  n'y  avait  pas  repris  le  travail. 
La  demeure  déplacée  était  pour  toujours  abandonnée. 

Je  n'en  déduirai  pas  l'étrange  paradoxe  que  l'Abeille 
maçonne,  capable  de  retrouver  son  nid  du  bout  de 
l'horizon,  ne  sait  plus  le  retrouver  à  un  mètre  de  distance  : 
l'interprétation  des  faits  n'amène  nullement  là.  La  con- 
clusion me  paraît  celle-ci  :  l'Hyménoptère  garde  impres- 
sion tenace  de  l'emplacement  occupé  par  le  nid.  C'est  là 
qu'il  revient,  même  quand  le  nid  n'y  est  plus,  avec  une 
obstination  difficile  à  lasser.  Mais  il  n'a  que  très  vague 
idée  du  nid  lui-même.  Il  ne  reconnaît  pas  la  maçonnerie 
qu'il  a  construite  lui-même  et  pétrie  de  sa  salive;  il  r.j 
reconnaît  pas  la  pâtée  qu'il  a  lui-même  amassée.  En  vain 
il  visite  sa  cellule,  son  œuvre;  il  l'abandonne,  ne  la 
prenant  pas  pour  sienne  du  moment  que  l'endroit  où 
repose  le  galet  n'est  plus  le  même. 

Étrange  mémoire,  il  faut  l'avouer,  que  celle  de  l'in- 
secte, si  lucide  dans  la  connaissance  générale  des  lieux, 
si  bornée  dans  la  connaissance  du  chez  soi.  Volontiers  je 
l'appellerai  instinct  topographique  :  la  carte  du  pays  lui 
est  connue;  et  le  nid  chéri,  la  demeure  elle-même,  non. 
Les  Bembex  nous  ont  déjà  conduits  à  pareille  conclusion. 
Devant  le  nid  mis  à  découvert,  ils  ne  se  préoccupent  d:- 
la  famille,  de  la  larve  qui  se  tord  dans  l'angoisse  au 
soleil.  Ils  ne  la  reconnaissent  pas.  Ce  qu'ils  recon- 
naissent, ce  qu'ils  cherchent  et  trouvent  avec  une  préci- 


502  SOUVENIRS  ENTOMOLOGIOUES 

sion  merveilleuse,  c'est  l'emplacement  de  la  porte  d'entrée 
dont  il  ne  reste  plus  rien,  pas  même  le  seuil. 

S'il  restait  des  doutes  sur  l'impuissance  où  se  trouve 
le  Ghalicodome  des  murailles  de  reconnaître  son  nid 
autrement  que  d'après  la  place  que  le  galet  occupe  sur 
le  sol,  voici  de  quoi  les  lever.  —  Au  nid  de  TAbeille 
maçonne,  j'en  substitue  un  autre  pris  à  quelque  voisine, 
et  pareil,  autant  que  faire  se  peut,  aussi  bien  sous  le 
rapport  de  la  maçonnerie  que  sous  le  rapport  de  l'appro- 
visionnement. Cet  échange  et  ceux  dont  il  me  reste  à 
parler,  se  font  en  l'absence  du  propriétaire  bien  entendu. 
A  ce  nid  qui  n'est  pas  le  sien,  mais  repose  au  point 
où  était  l'autre,  l'Abeille  s'établit  sans  hésitation.  Si  elle 
construisait,  je  lui  offre  une  cellule  en  voie  de  construc- 
tion. Elle  y  continue  le  travail  de  maçonnerie  avec  le 
même  soin,  le  même  zèle,  que  si  l'ouvrage  déjà  fait  était 
son  propre  ouvrage.  Si  elle  apportait  miel  et  pollen,  je 
lui  offre  une  cellule  en  partie  approvisionnée.  Ses  voyages 
se  continuent,  avec  miel  dans  le  jabot  et  pollen  sous  le 
ventre,  pour  achever  de  garnir  le  m.agasin  d'autrui. 

L'Abeille  ne  soupçonne  donc  pas  l'échange;  elle  ne 
distingue  pas  ce  qui  est  sa  propriété  et  ce  qui  ne  l'est 
pas  ;  elle  croit  toujours  travailler  à  la  cellule  vraiment 
sienne.  Après  l'avoir  laissée  en  possession  un  certain  temps 
du  nid  étranger,  je  lui  rends  le  sien.  Ce  nouveau  change- 
ment est  incompris  de  l'Hyménoptère  :  le  travail  se  pour- 
suit dans  la  cellule  rendue,  au  point  où  il  était  dans  la 
cellule  substituée.  Puis,  second  remplacement  par  le  nid 
étranger;  et  même  persistance  de  l'insecte  à  y  continuer 
son  ouvrage.  Alternant  ainsi,  toujours  à  la  même  place, 


ÉCHANGE  DES  NIDS  363 

tantôt  le  nid  d'autrui,  tantôt  le  nid  propre  de  l'Abeille,  je 
me  suis  convaincu,  à  satiété,  que  l'Hyménoptère  ne  peut 
faire  de  différence  entre  ce  qui  est  son  œuvre  et  ce  qui 
ne  l'est  pas.  Que  la  cellule  lui  appartienne  ou  non,  il  y 
travaille  avec  ferveur  pareille,  pour\'u  que  le  support  de 
l'édifice,  le  galet,  occupe  toujours  le  primitif  emplacement. 

On  peut  donner  à  l'épreuve  intérêt  plus  vif,  en  mettant 
à  profit  deux  nids  voisins  dont  le  travail  soit  à  peu  près 
également  avancé.  Je  les  transporte  l'un  à  la  place  de 
l'autre.  La  distance  en  est  d'une  coudée  à  peine.  Malgré 
ce  voisinage  si  rapproché,  qui  permet  à  l'insecte  d'aper- 
cevoir à  la  fois  les  deux  domiciles  et  de  choisir  entre  eux, 
les  deux  Abeilles,  à  leur  arrivée,  se  posent  à  l'instant 
chacune  sur  le  nid  substitué  et  y  continuent  leur  ouvrage. 
Alternons  les  deux  nids  autant  de  fois  que  bon  nous 
semblera,  et  nous  verrons  les  deux  Chalicodomes  garder 
l'emplacement  choisi  par  eux,  et  travailler  à  tour  de  rôle 
tantôt  à  leur  propre  cellule,  tantôt  à  la  cellule  d'autrui. 

On  pourrait  croire  que  cette  confusion  a  pour  cause 
une  étroite  ressemblance  entre  les  deux  nids,  car  m'attcn- 
dant  fort  peu,  en  mes  débuts,  aux  résultats  que  je  devais 
obtenir,  je  choisissais  aussi  pareils  que  possible  les  deux 
nids  à  substituer  l'un  à  l'autre,  crainte  de  rebuter  les 
Hyménoptères.  Ma  précaution  supposait  une  clairvo3''ance 
que  l'insecte  n'a  pas.  Je  prends  maintenant,  en  effet,  deux 
nids  d'une  dissemblance  extrême  à  la  seule  condition  que, 
de  part  et  d'autre,  l'ouvrier  trouve  une  cellule  conforme 
au  travail  qui  l'occupe  en  ce  moment.  Le  premier  est  un 
vieux  nid  dont  le  dôme  est  percé  de  huit  trous,  orifices  des 
cellules   de  la  précédente  génération.  Une  de  ces    huit 


364  SOUVENIRS  ENTOMOLOGIOUES 

cellules  a  été  restaurée,  et  l'Abeille  y  travaille  à  l'appro- 
visionnement. Le  second  est  un  nid  de  fondation  nou- 
velle, sans  dôme  de  mortier  et  composé  d'une  seule 
cellule  à  revêtement  de  cailloutage.  L'insecte  s'y  occupe 
pareillement  de  l'amas  de  pâtée.  Voilà  certes  deux  nids 
qui  ne  sauraient  différer  davantage,  l'un  avec  ses  huit 
chambres  vides  et  son  ample  dôme  de  pisé  ;  l'autre  avec 
son  unique  cellule,  toute  nue,  grosse  au  plus  comme  un 
gland. 

Eh  bien,  devant  ces  nids  échangés  et  distants  d'un 
mètre  à  peine,  les  deux  Ghalicodomes  n'hésitent  pas  long- 
temps. Chacun  gagne  l'emplacement  de  son  domicile. 
L'un,  propriétaire  d'abord  du  vieux  nid,  ne  trouve  plus 
chez  lui  qu'une  cellule.  Il  inspecte  rapidement  le  galet, 
et,  sans  autre  façon,  plonge  dans  la  cellule  étrangère 
d'abord  la  tête  pour  y  dégorger  le  miel,  puis  le  ventre 
pour  y  déposer  le  pollen.  Et  ce  n'est  pas  là  action  impo- 
sée par  la  nécessité  de  se  débarrasser  au  plus  vite, 
n'importe  oîi,  d'un  pénible  fardeau,  car  l'Hyménoptère 
s'envole  et  ne  tarde  pas  à  revenir  avec  une  nouvelle 
récolte,  qu'il  emmagasine  soigneusement.  Cet  apport  de 
provisions  dans  le  garde-manger  d'autrui  se  répète  autant 
de  fois  que  je  le  permets.  L'autre  Hyménoptère,  trouvant 
à  la  place  de  son  unique  cellule,  la  spacieuse  construction 
à  huit  appartements,  est  d'abord  assez  embarrassé.  Quelle 
est  la  bonne,  parmi  les  huit  cellules?  Dans  quelle 
est  l'amas  de  pâtée  commencé?  L'Abeille  (ik)nc  visite 
une  à  une  les  chambres,  y  plonge  jusqu'au  fond,  et 
finit  par  rencontrer  ce  qu'elle  cherche,  c'est-à-dire  ce 
qu'il    y    avait    dans   son  nid  à  son  dernier  voyage,  un 


ECHANGE  DES  NIDS  365 

commencement  de  provisions.  A  partir  de  ce  moment, 
elle  fait  comme  sa  voisine,  et  continue,  dans  le  magasin 
qui  n'est  pas  son  ouvrage,  l'apport  du  miel  et  du  pollen. 
Remettons  les  nids  à  leurs  places  naturelles,  échan- 
geons-les encore,  et  chaque  Abeille,  après  de  courtes  hési- 
tations qu'explique  assez  la  différence  si  grande  des  deux 
nids,  poursuivra  le  travail  dans  la  cellule  son  propre 
ouvrage,  et  dans  la  cellule  étrangère,  alternative- 
ment. Enfin  l'œuf  est  pondu  et  l'habitacle  clôturé, 
quel  que  soit  le  nid  occupé  au  moment  oii  les  provisions 
suffisent.  De  tels  faits  disent  assez  pourquoi  j'hésite 
à  donner  le  nom  de  mémoire  à  cette  faculté  singulière 
qui  ramène  l'insecte,  avec  tant  de  précision,  à  l'emplace- 
ment de  son  nid,  et  ne  lui  permet  pas  de  distinguer  son 
ouvrage  de  l'ouvrage  d'un  autre,  si  profondes  qu'en 
soient  les  différences. 

Expérimentons  maintenant  le  Chalicodome  des  murail- 
les sous  un  autre  point  de  vue  psychologique.  —  Voici 
une  Abeille  maçonne  qui  construit;  elle  en  est  à  la  pre- 
mière assise  de  sa  cellule.  Je  lui  donne  en  échange  une 
cellule  non  seulement  achevée  comme  édifice,  mais  encore 
garnie  de  miel  presque  au  complet.  Je  viens  de  la  dérober 
à  sa  propriétaire,  qui  n'aurait  pas  tardé  à  y  déposer  son 
œuf.  Que  va  faire  la  maçonne  devant  ce  don  de  ma  muni- 
ficence, lui  épargnant  fatigues  de  bâtisse  et  de  récoite? 
Laisser  là  le  mortier,  sans  doute;  achever  l'amas  de  pâtée, 
pondre  et  sceller.  —  Erreur,  profonde  erreur  :  notre 
logique  est  illogique  pour  la  bête.  L'insecte  obéit  à  une 
incitation  fatale,  inconsciente.   Il  n'a  pas  le  choix  de  ce 


366  SOUVENIRS  ENTOMOLOGIOUES 

qu'il  doit  faire;  il  n'a  pas  le  discernement  de  ce  qui 
convient  et  de  ce  qui  ne  convient  pas;  il  glisse,  en  quelque 
sorte,  suivant  une  pente  irrésistible,  déterminée  d'avance 
pour  l'amener  au  but.  C'est  ce  qu'affirme  hautement  les 
faits  qu'il  me  reste  à  rapporter. 

L'Abeille  qui  bâtissait  et  à  qui  j'offre  cellule  toute  bâtie 
et  pleine  de  miel  ne  renonce  nullement  au  mortier  pour 
cela.  Elle  faisait  travail  de  maçonne;  et  une  fois  sur  cette 
pente,  entraînée  par  l'inconsciente  impulsion,  elle  doit 
maçonner,  son  travail  serait-il  inutile,  superflu,  contraire 
à  ses  intérêts.  La  cellule  que  je  lui  donne  est  certaine- 
ment parfaite  de  construction,  d'après  l'avis  du  maître 
maçon  lui-même,  puisque  l'Hyménoptère  à  qui  je  l'ai  sous- 
traite y  achevait  la  provision  de  miel.  Y  faire  des  retou- 
ches, y  ajouter  surtout,  est  chose  inutile  et,  qui  plus  est, 
absurde.  C'est  égal  :  l'Abeille  qui  maçonnait  maçonnera. 
Sur  l'orifice  du  magasin  à  miel,  elle  dispose  un  premier 
bourrelet  de  mortier,  puis  un  autre,  un  autre  encore,  tant 
enfin  que  la  cellule  s'allonge  du  tiers  de  la  hauteur  régle- 
mentaire. Voilà  l'œuvre  de  maçonnerie  accomplie,  non 
aussi  développée,  il  est  vrai,  que  si  l'Hyménoptère  avait 
continué  la  cellule  dont  il  jetait  les  fondations  au 
moment  de  l'échange  des  nids  ;  mais  enfin  d'une  étendue 
plus  que  suffisante  pour  démontrer  l'impulsion  fatale  à 
laquelle  obéit  le  constructeur.  Arrive  alors  l'approvision- 
nement, abrégé  lui  aussi,  sinon  le  miel  déborderait  par 
l'addition  des  récoltes  des  deux  abeilles.  Ainsi  le  Chali- 
codome  qui  commence  à  construire  et  à  qui  l'on  donne 
cellule  achevée  et  garnie  de  miel,  ne  change  rien  à  la 
marche  de  son  travail  :  il  maçonne  d'abord  et  puis  appro- 


ÉCHANGE  DES  NIDS  567 

visionne.  Seulement  il  abrège,  son  instinct  l'avertissant 
que  les  hauteurs  de  la  cellule  et  la  quantité  de  miel 
commencent  à  prendre  des  proportions  par  trop  exa- 
gérées. 

L'inverse  n'est  pas  moins  concluant.  Au  Chalicodome 
qui  approvisionne,  je  donne  un  nid  à  cellule  ébauchée, 
très  insuffisante  encore  pour  recevoir  la  pâtée.  Cette 
cellule,  humide  en  sa  dernière  assise  de  la  salive  de  son 
constructeur,  peut  se  trouver  ou  non  accompagnée 
d'autres  cellules  contenant  œuf  et  miel  et  récemment 
scellées.  L'Hyménoptère,  dont  elle  remplace  le  magasin 
à  miel  en  partie  plein,  se  montre  fort  embarrassé  quand 
il  arrive  avec  sa  récolte  devant  ce  godet  imparfait, 
sans  profondeur,  où  l'approvisionnement  ne  pourrait 
trouver  place.  Il  l'examine,  la  sonde  du  regard,  la  jauge 
avec  les  antennes  et  en  reconnaît  la  capacité  insuffisante. 
Longtemps  il  hésite,  s'en  va,  revient,  s'envole  encore  et 
retourne  bientôt,  pressé  de  déposer  ses  richesses.  L'em- 
barras de  l'insecte  est  des  plus  manifestes.  Prends  du 
mortier,  ne  pouvais-je  m'empêcher  de  dire  en  moi-même; 
prends  du  mortier  et  achève  le  magasin.  C'est  travail  de 
quelques  instants,  et  tu  auras  réservoir  profond  comme  il 
convient.  —  L'Hyménoptère  est  d'un  autre  avis  :  il  appro- 
visionnait, il  doit  approvisionner  quand  même.  Jamais  il 
ne  se  décidera  à  quitter  la  brosse  à  pollen  pour  la  truelle 
à  mortier;  jamais  il  ne  suspendra  la  récolte  qui  l'occupe 
en  ce  moment  pour  se  livrer  au  travail  de  construction 
dont  l'heure  n'est  pas  venue.  Il  ira  plutôt  à  la  recherche 
d'une  cellule  étrangère,  en  l'état  qu'il  désire,  et  s'y  intro- 
duira  pour   y   loger  son    miel,   dût-il   recevoir  furieux 


-,68  SOUVENIRS  ENTOMOLOGIQUES 

accueil  du  propriétaire  survenant.  II  part,  en  effet,  pour 
tenter  l'aventure.  Je  lui  souhaite  succès,  étant  moi-même 
cause  de  cet  acte  désespéré.  Ma  curiosité  vient  de  faire 
d'un  honnête  ouvrier  un  voleur. 

Les  choses  peuvent  prendre  tournure  encore  plus 
grave,  tant  est  inflexible,  impérieux,  le  désir  de  mettre 
sans  tarder  la  récolte  en  lieu  sûr.  La  cellule  incomplète, 
dont  l'Hyménoptère  ne  veut  pas  à  la  place  de  son  propre 
magasin  achevé  et  garni  de  miel  en  partie,  se  trouve 
parfois,  ai-je  dit,  avec  d'autres  cellules  contenant  œuf, 
pâtée,  et  closes  depuis  peu.  Dans  ce  cas,  il  m'est  arrivé, 
mais  non  toujours,  d'assister  à  ceci.  L'insuffisance  de  la 
cellule  inachevée  bien  reconnue,  l'Abeille  se  met  à  ronger 
le  couvercle  de  terre  fermant  l'une  des  cellules  voisines. 
Avec  de  la  salive,  elle  ramollit  un  point  de  l'opercule  de 
mortier,  et  patiemment,  atome  par  atome,  elle  creuse 
dans  la  dure  cloison.  L'opération  marche  avec  une  len- 
teur extrême.  Une  grosse  demi-heure  se  passe  avant  que 
la  fossette  excavée  ait  l'ampleur  nécessaire  pour  recevoir 
une  tête  d'épingle.  J'attends  encore.  Puis  l'impatience  me 
gagne;  et  bien  convaincu  que  l'Abeille  cherche  à  ouvrir  le 
magasin,  je  me  décide  à  lui  venir  en  aide  pour  abréger. 
De  la  pointe  du  couteau,  je  fais  sauter  le  couvercle.  Avec 
lui  vient  le  couronnement  de  la  cellule,  qui  reste  avec  le 
bord  fortement  ébréché.  Dans  ma  maladresse,  d'un  vase 
gracieux  j'ai  fait  un  mauvais  pot  égueulé. 

J'avais  bien  jugé  :  le  dessein  de  l'Hyménoptère  était  de 
forcer  la  porte.  Voici  qu'en  effet,  sans  se  préoccuper  des 
brèches  de  l'orifice,  l'Abeille  s'établit  aussitôt  à  la  cellule 
que   je   lui   ai    ouverte.  A   nombreuses  reprises,  elle   y 


ÉCHANGE  DES  NIDS  369 

apporte  miel  et  pollen,  quoique  les  provisions  y  soient 
déjà  au  grand  complet.  Enfin  dans  cette  cellule,  renfer- 
mant déjà  un  œuf  qui  n'est  pas  le  sien,  elle  dépose  son 
œuf;  Duis  elle  clôture  de  son  mieux  l'embouchure  égueu- 
lée.  Donc  cette  Abeille  qui  approvisionnait  n'a  su,  n'a  pu 
reculer  devant  l'impossibilité  où  je  l'avais  mise  de  con- 
tinuer son  travail  à  moins  d'achever  la  cellule  incomplète 
remplaçant  la  sienne.  Ce  qu'elle  faisait,  elle  a  persisté  à 
le  faire  en  dépit  des  obstacles.  Elle  a  jusqu'au  bout 
accompli  son  œuvre,  mais  par  les  voies  les  plus  absurdes  : 
entrée  avec  effraction  dans  le  bien  d'une  autre,  approvi- 
sionnement continué  dans  un  magasin  qui  déjà  regor- 
geait, dépôt  de  l'œuf  dans  une  cellule  où  la  vraie  proprié- 
taire avait  déjà  pondu,  enfin  clôture  de  l'orifice  dont  les 
brèches  réclamaient  sérieuses  réparations.  Quelle  meil- 
leure preuve  désirer  de  cette  pente  irrésistible  à  laquelle 
obéit  l'insecte? 

Enfin  il  est  certains  actes  rapides  et  consécutifs  telle- 
ment liés  l'un  à  l'autre,  que  l'exécution  du  second  exige 
la  répétition  préalable  du  premier,  alors  même  que  celui- 
ci  est  devenu  inutile.  J'ai  dcjà  raconté  comment  le  Sphex 
à  ailes  jaunes  s'obstine  à  descendre  seul  dans  son  terrier, 
après  avoir  rapproché  le  Grillon  que  j'ai  la  malice  d'éloi- 
gner aussitôt.  Ses  déconvenues  multipliées  coup  sur  coup 
ne  le  font  pas  renoncer  à  la  visite  domiciliaire  préalable, 
visite  bien  inutile  quand  il  l'a  répétée  pour  la  dixième, 
pour  la  vingtième  fois.  Le  Chalicodome  des  murailles 
nous  montre,  sous  une  autre  forme,  semblable  répétition 
d'un  acte  sans  utilité,  mais  prélude  obligatoire  de 
l'acte     qui    le  suit.  Quand  elle  arrive  avec  sa    récolte. 


370  SOUVENIRS  ENTOMOLOGIQUES 

l'Abeille  fait  double  opération  d'emmagasinement.  D'abord 
elle  plonge,  la  tête  première,  dans  la  cellule  pour  y 
dégorger  le  contenu  du  jabot;  puis  elle  sort  et  rentre 
tout  aussitôt  à  reculons  pour  s'y  brosser  l'abdomen  et  en 
faire  tomber  la  charge  poUinique.  Au  moment  où  l'insecte 
va  s'introduire  dans  la  cellule,  le  ventre  premier,  je 
l'écarté  doucement  avec  une  paille.  Le  second  acte  est 
ainsi  empêché.  L'Abeille  recommence  le  tout,  c'est-à-dire 
plonge  encore,  la  tête  première  au  fond  de  la  cellule, 
bien  qu'elle  n'ait  plus  rien  à  dégorger,  le  jabot  venant 
d'être  vidé.  Cela  fait,  c'est  le  tour  d'introduire  le  ventre. 
A  l'instant,  je  l'écarté  de  nouveau.  Reprise  de  la 
manœuvre  de  l'insecte,  toujours  la  tête  en  premier  lieu  ; 
reprise  aussi  de  mon  coup  de  paille.  Et  cela  se  répète 
ainsi  tant  que  le  veut  l'observateur.  Écarté  au  moment  où 
il  va  introduire  le  ventre  dans  la  cellule,  l'Hyménoptère 
vient  à  l'orifice  et  persiste  à  descendre  chez  lui  d'abord  la 
tête  la  première.  Tantôt  la  descente  est  complète,  tantôt 
l'Abeille  se  borne  à  descendre  à  demi,  tantôt  encore  il  y  a 
simple  simulacre  de  descente,  c'est-à-dire  flexion  de  la  tête 
dans  l'embouchure;  mais,  complet  ou  non,  cet  acte  qui  n'a 
plus  de  raison  d'être,  le  dégorgement  du  miel  étant  fini, 
précède  invariablement  l'entrée  à  reculons  pour  le  dépôt  du 
pollen.  C'est  ici  presque  mouvement  de  machine,  dont  un 
rouage  ne  marche  qUe  lorsque  a  commencé  de  tourner  la 
roue  qui  le  commande. 


NOTES 


Les  Hyménoptères  suivants  me  paraissent  nouveaux  pour 
notre  faune.  En  voici  la  description  : 

CERCERIS  ANTONIA.  —  H.  Fab. 

Longueur  de  i6  à  i8""°.  Noir,  densément  et  fortement  ponc- 
tué. Chaperon  soulevé  en  manière  de  nez,  c'est-à-dire  formant 
une  saillie  convexe,  large  à  la  base,  pointue  au  bout  et  sem- 
blable à  la  moitié  d'un  cône  coupé  dans  le  sens  de  sa  longueur. 
Crète  entre  les  antennes  proéminante.  Un  trait  linaire  au-dessus 
de  la  crête,  joues  et  un  gros  point  derrière  chaque  œil,  jaunes. 
Chaperon  jaune,  avec  la  pointe  noire.  Mandibules  d'un  jaune 
ferrugineux,  leur  extrémité  noire.  Les  4-5  premiers  articles 
des  antennes  d'un  jaune  ferrugineux,  les  autres  bruns. 

Deux  points  sur  le  prothorax,  les  écailles  des  ailes  et  le  post- 
écusson,  jaunes.  Premier  segment  de  l'abdomen  avec  deux 
taches  punctiformes.  Les  quatre  segments  suivants  ayant  à 
leur  bord  postérieur  une  bande  jaune  fortement  échancrée  en 
triangle,  ou  même  interrompue  et  d'autant  plus  que  le  segment 
occupe  un  rang  moins  reculé. 

Dessous  du  corps  noir.  Pattes  en  entier  d'un  jaune  ferru- 


579  SOUVENIRS  ENTOMOLOGIOUES 

gineux.  Ailes  légèrement  rembrunies  à  l'extrémité.  Femklle. 

Le  mâle  m'est  inconnu. 

Par  la  coloration,  cette  espèce  se  rapproche  du  Cerceris 
labiata^  dont  elle  diffère  surtout  par  la  forme  du  chaperon  et 
par  sa  taille  beaucoup  plus  grande.  Observée  aux  environs 
d'Avignon  en  juillet.  Je  dédie  cette  espèce  à  ma  fille  Antonia, 
dont  le  concours  m'a  été  souvent  précieux  dans  mes  recherches 
entomologiques. 

CERCERIS  JULII.  —  H.  Fab. 

Longueur  de  7  à  9""".  Noir  densément  et  fortement  ponctué. 
Chaperon  plan.  Face  couverte  d'une  fine  pubescence  argentée. 
Une  étroite  bande  jaune  de  chaque  côté  au  bord  interne  des 
yeux.  Mandibules  jaunes  avec  leur  extrémité  brune.  Antennes 
noires  en  dessus,  d'un  roux  pâle  en  dessous;  face  inférieure 
de  leur  article  basilaire  jaune. 

Deux  petits  points  distants  sur  le  prothorax,  les  écailles  des 
ailes  et  le  postécusson,  jaunes.  Une  bande  jaune  sur  le  troi- 
sième segment  de  l'abdomen,  et  une  autre  sur  le  cinquième; 
ces  deux  bandes  profondément  échancrées  à  leur  bord  anté- 
rieur, la  première  échancrée  en  demi-cercle,  la  seconde  en 
triangle. 

Dessous  du  corps  entièrement  noir.  Hanches  noires,  cuisses 
postérieures  en  entier  noires;  celles  des  deux  paires  antérieures 
noires  à  la  base,  jaunes  à  l'extrémité.  Jambes  et  tarses  jaunes. 
Ailes  un  peu  enfumées.  FeiMelle. 

Var.  :  1°  Prothorax  sans  points  jaunes;  2"  Deux  petits  points 
jaunes  sur  le  second  segment  de  l'abdomen;  3°  Bande  jaune 
au  côté  interne  des  yeux  plus  larges;  4°  Chaperon  antérieure- 
ment bordé  de  jaune. 

Le  mâle  m'est  inconnu. 

Ce  Cerceris,  le  plus  petit  de  ma  région,  approvisionne  ses 
larves  avec  des  Curculionides  de  la  moindre  taille,  Brnchus 
granarius  et  Apion  gravidum.  Observé  aux  environs  de  Car- 


NOTES  375 

pentras,  où  il  nidifie  en  septembre,  dans  le  grès  tendre,  vul- 
gairement safre. 

BEMBEX  JULII.  —  H.  Fab. 

Longueur  de  18  à  20°"".  Noir,  hérissé  de  poils  blanchâtres 
sur  la  tête,  le  thorax  et  la  base  du  premier  segment  de  l'abdo- 
men. Labre  allongé,  jaune.  Chaperon  en  dos  d'âne,  formant 
comme  un  angle  trièdre,  dont  une  face,  celle  du  bord  antérieur, 
est  en  entier  jaune,  tandis  que  chacune  des  deux  autres  est 
marquée  d'une  large  tache  rectangulaire  noire,  contiguë  avec 
sa  voisine  et  formant  avec  celle-ci  un  chevron  ;  ces  deux  taches, 
ainsi  que  les  joues,  couvertes  d'un  fin  duvet  argenté.  Joues 
jaunes  ainsi  qu'une  ligne  médiane  entre  les  antennes.  Bord 
postérieur  des  yeux  longuement  marginé  de  jaune.  Mandi- 
bules jaunes,  brunes  à  l'extrémité.  Les  deux  premiers  articles 
des  antennes  jaunes  en  dessous,  noirs  en  dessus;  les  autres 
noirs. 

Prothorax  noir,  ses  côtés  et  sa  tranche  dorsale  jaunes.  Méso- 
thorax noir,  le  point  calleux  et  un  petit  point  de  chaque  côté, 
au-dessus  de  la  base  des  pattes  intermédiaires,  jaunes.  Méta- 
thorax  noir,  avec  deux  points  jaunes  en  arrière,  et  un  autre 
plus  large,  de  chaque  côté,  au-dessus  de  la  base  des  pattes 
postérieures.  Les  deux  premiers  points  manquent  parfois. 

Abdomen  en  dessus  d'un  noir  brillant;  nu,  si  ce  n'est  à  la 
base  du  premier  segment,  qui  est  hérissé  de  poils  blanchâtres. 
Tous  les  segments  avec  une  bande  transversale  ondulée,  plus 
large  sur  les  côtés  qu'au  milieu,  et  se  rapprochant  du  bord  pos- 
térieur à  mesure  que  le  segment  est  de  rang  plus  reculé.  Sur 
le  cinquième  segment,  la  bande  jaune  atteint  le  bord  posté- 
rieur. Segment  anal  jaune,  noir  à  la  base,  hérissé  sur  toute  sa 
surface  dorsale  de  papilles  d'un  roux  ferrugineux,  servant  de 
base  à  des  cils.  Une  rangée  de  pareils  tubercules  cilifères 
occupe  aussi  le  bord  postérieur  du  cinquième  segment.  En 
dessous,  l'abdomen  est  d'un  noir  brillant,  avec  une  tache  jaune 
triangulaire  de  chaque  côté  des  quatre  segments  intermédiaires. 
I.  >4. 


374  SOUVENIRS  ENTOMOLOGIOUES 

Hanches  noires,  cuisses  jaunes  sur  le  devant,  noires  en 
arrière;  jambes  et  tarses  jaunes.  Ailes  transparentes. 

Mâle.  — La  tache  en  chevron  du  chaperon  est  plus  étroite, 
ou  même  disparaît  entièrement;  face  alors  en  entier  jaune.  Les 
bandes  de  l'abdomen  sont  d'un  jaune  très  pâle  presque  blanc. 
Le  sixième  segment  porte  une  bande  comme  les  précédents, 
mais  raccourcie  et  souvent  réduite  à  deux  points.  Le  deuxième 
segmenta  en  dessous  une  carène  longitudinale,  relevée  et  spi- 
niforme  en  arrière.  Enfin  le  segment  anal  porte  en  dessous 
une  saillie  anguleuse  assez  épaisse.  Le  reste  comme  dans  la 
femelle. 

Cet  Hyménoptère  se  rapproche  beaucoup  du  Bevibex  rostrata 
pour  la  taille  et  la  disposition  des  couleurs  noire  et  jaune.  Il 
en  diffère  surtout  par  les  traits  suivants.  Le  chaperon  fait  un 
angle  trièdre,  tandis  qu'il  est  arrondi,  convexe,  dans  les  autres 
Bembex.  Il  présente  en  outre  à  sa  base  une  large  bande  noire 
en  chevron,  formée  de  deux  taches  rectangulaires  conjointes 
et  veloutées  d'un  duvet  argenté,  très  brillant  sous  une  inci- 
dence convenable.  Le  segment  anal  est  hérissé  en  dessus  de 
papilles  et  de  cils  roux;  il  en  est  de  même  du  bord  postérieur 
du  cinquième  segment;  enfin  les  mandibules  ne  sont  tachées 
de  noir  qu'à  l'extrémité,  tandis  que  la  base  est  en  même  temps 
noire  dans  le  Bembex  rostrata.  Les  mœurs  ne  diffèrent  pas 
moins.  Le  Bembex  rostrata  chasse  surtout  des  Taons;  le  Bem- 
bex Juin  ne  fait  jamais  gibier  de  gros  Diptères,  et  s'adresse  à 
des  espèces  de  moindre  taille,  très  variables  du  reste. 

Il  est  fréquent  dans  les  terrains  sablonneux  des  Angles,  aux 
environs  d'Avignon,  et  sur  la  colline  d'Orange. 

AMMOPHILA  JULII.  —  H.  Fab. 

Longueur  de  i6  à  22""".  Pétiole  de  l'abdomen  composé  du 
premier  segment  et  de  la  moitié  du  second.  Troisième  cubitale 
rétrécie  vers  la  radiale.  Tête  noire  avec  duvet  argenté  sur  la 
face.  Antennes  noires.  Thorax  noir,  strié  transversalement  sur 


NOTES  375 

ses  trois  segments,  plus  fortement  sur  le  prothorax  et  le  méso- 
thorax. Deux  taches  sur  les  flancs,  et  une  en  arrière  de  cha- 
que côté  du  métathorax,  couvertes  de  duvet  argenté.  Abdomen 
nu,  brillant.  Premier  segment  noir.  Deuxième  segment  rouge 
dans  sa  partie  rétrécie  en  pétiole  et  dans  sa  partie  élargie.  Troi- 
sième segment  en  entier  rouge.  Les  autres  d'un  beau  bleu 
indigo  métallique.  Pattes  noires,  avec  duvet  argenté  sur  les 
hanches.  Ailes  légèrement  roussàtres.  Nidifie  en  octobre  et 
approvisionne  chaque  cellule  de  deux  médiocres  Chenilles. 

Se  rapproche  de  VAiiu/iop/u'la  Jiolosericea ,  dont  elle  a  la 
♦aille,  mais  en  diffère  d'une  manière  nette  par  la  coloration 
des  pattes  qui  toutes  sont  noires,  par  sa  tête  et  son  thorax 
beaucoup  moins  velus,  enfin  par  les  stries  transverses  des  trois 
segments  du  thorax. 


Je  désire  que  ces  trois  Hyménoptères  portent  le  nom  de  mon 
fils  Jules,  à  qui  je  les  dédie. 

Cher  enfant,  ravi  si  jeune  à  ton  amour  passionné  des  fleurs 
et  des  insectes,  tu  étais  mon  collaborateur,  rien  n'échappait  à 
ton  regard  clairvoyant;  pour  toi,  je  devais  écrire  ce  livre,  dont 
les  récits  faisaient  ta  joie;  et  tu  devais  toi-même  le  continuer 
un  jour.  Hélas!  tu  es  parti  pour  une  meilleure  demeure,  ne 
connaissant  encore  du  livre  que  les  premières  lignes  !  Que  ton 
nom  du  moins  y  figure,  porté  par  quelques-uns  de  ces  indus- 
trieux et  beaux  Hyménoptères  que  tu  aimais  tant. 

J.-H.  F. 

Orange,  3  avril  1879. 


TABLE    DES    MATIÈRES 


I.   Le  Scarabée  sacré i 

II.   La  Volière 31 

III.  Le  Cerceris  bupresticide j^'j 

IV.  Le  Cerceris  tubercule 61 

V.   Un  savant  tueur 79 

VI.  Le  Sphex  à  ailes  jaunes 93 

VII.  Les  trois  coups  de  poignard 107 

VIII.  La  Larve  et  la  Nymplie 117 

IX.   Les  hautes  théories 135 

X.   Le  Sphex  languedocien 153 

XI.   Science  de  l'instinct 169 

XII.   Ignorance  de  l'instinct 191 

XIII.  Une  ascension  au  mont  Ventoux 209 

XIV.  Les  Emigrants 225 

XV.  Les  .Vmmophiles 239 

XVI.   Les  Bembex 257 

XVII.   La  chasse  aux  Diptères 273 

XVIII.   Un  parasite.  —  Le  cocon 285 

XIX.   Retour  au  nid 303 

XX.  Les  Chalicodomes 319 

XXI.   Expériences 341 

XXII.   Echange  des  nids 359 

Notes  . 371 


Coulommiers.  —  Iinp.  I'aul  UKUUAUD.  —  2397-5-:i3. 


-4 


SMITHSONIAN  INSTITUTION  LIBRARIES 


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3   9088   00571    0074 


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